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C’EST KIF KIF, L’ALIM ET LE HACKER

 

L’information exige halte et réaction car elle est très grave et scandaleuse. Le site al-massae publie ce jour, 2 avril 2009, une déclaration de l’alim et fils d’alim le député, Abdelbari zemzemi approuvant l’attaque qu’a subi le site de l’association kif kif regroupant les homosexuels marocains. Apparemment ce site se trouve en Espagne et est représenté par un jeune Rifain résident dans le même pays.

Que l’alim Zemzemi soit contre les homosexuels, ceci ne choque plus personne ni au Maroc ni ailleurs. Cependant, quand le même alim, élu démocratiquement afin de légiférer, avec ses homologues, dans l’ordre et la discipline encourage des individus à passer à l’attaque des sites en les détruisant, c’est-à-dire le bien d’autrui, est un acte criminel d’autant plus qu’il se déroule en pays étranger.

L’alim Zemzemi inscrit son approbation sur le registe des devoirs religieux en vue de protéger la jeunesse, etc. En approuvant l’acte de détruire en dehors du territoire marocain, l’alim prend-il conscience qu’il appelle, en le rendant légal selon sa conception religieuse, à mener des opérations de piraterie et de terrorisme sur le web. Il est certain qu’il n’incite pas à tuer des hommes et des femmes innocents mais dans le monde virtuelle, plusieurs guerres existent et engager le Maroc dans des combats qui ne sont pas les siens doit mériter de la part du fqih Zemzemi une profonde réflexion sur le monde moderne.

En ces jours-ci, les cheikhs dits, à tort ou à raison, des slafistes, condamnés à des peines très lourdes, comparaissent à nouveau devant la justice et remettent en question les conditions de leur arrestation ainsi que celles de leur condamnation. On peut leur donner raison et accuser le pouvoir marocain d’avoir, dans un contexte grave, saisi l’occasion de se débarrasser de sa propre progéniture. Mais on peut leur en vouloir en leur rappelant que leurs prêches, leurs gestes et leurs interprétations du monde ont fait croire à leurs ouailles qu’il s’agissait de messages codés les incitant à passer à l’acte, celui du 16 mai 2003. Ils ont droit de se justifier autrement, d’afficher une loyauté salvatrice dictée par les circonstances de leur incarcération mais les faits et les actes, qu’on le veuille ou non, sont têtus. Par son approbation irraisonnée, l’alim Zemzemi est dans la même option: celui qui a détruit le site est capable, lui ou ses semblables, de détruire des hommes et des femmes ne correspondant pas aux critères imposés par la conception théologique de la société de l’alim Zemzemi.

Il est vrai que le jeune Samir Barkachi qui se dit le représentant des homosexuels marocains a une conception brutale de débat et de combat. C’est sûrement une question d’âge. Il a vingt deux ans et il ambitionne de réaliser en peu de temps ce que d’autres, pour d’autres combats, ont mis des décennies sans vraiment obtenir des résultats immuables. Il vit en Espagne, le pays dans lequel, il existe encore de forts courants de sociétés qui sont contre l’avortement et le mariage entre homosexuels. En France, aujourd’hui même, les médias ont annoncé que la police vient d’arrêter deux individus ayant assassiné et fait disparaitre les corps d’un couple d’homosexuels. Samir Barkachi croit que son combat est juste, c’est son droit. Son problème est qu’il va au-delà de ce même combat en mettant en avant ses protections étrangères et ses soutiens nationaux (quotidien assabah). Le représentant du kif kif a le droit de se protéger mais il n’a aucune raison d’impliquer ses soutiens dans un combat probablement très précoce dans la société marocaine même si celle-ci entretient des relations ambigües et hypocrites avec l’homosexualité.

En ce qui concerne l’alim Zemzemi, il faut lui rappeler le 16 mai en répétant sans cesse: « wa dakir fa ina dikra tanfao al moeminie: rappelle, le rappel est très utile pour les croyants.

Le rappel doit prévaloir le conseil, religieux soit-il.

Zemzemi, Samir Barkachi et la manifestation anti homosexuelle à Ksar El Kébir

 

Nice 2 avril 2009

 

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                 NICE EN ATTENDANT

 

L’interruption du blog due au dysfonctionnement non expliqué du FAI avait perturbé la diffusion correcte du blog MAROC-TOUJOURS pendant plusieurs jours. Il est probable que des visiteurs ont cru que le blog avait décidé de cesser d’exister. L’auteur de ce blog tient à faire durer son existence dans le temps en essayant de répondre à l’actualité par différents moyens d’expression en privilégiant les analyses en temps voulu ou des rappels romancés relatifs aux questions de la société.

Dans l’immédiat, l’absence de publication est due à un déplacement pour des raisons personnelles. Il est toujours utile de préciser que plusieurs blogueurs essaient de partager leur temps « libres » entre les préoccupations quotidiennes et la préparation de la publication. C’est passionnant quand on veut le faire correctement mais le temps n’est ni généreux ni clément.

Profitant de ce dysfonctionnement et tout en espérant éviter d’autres complications techniques dont je suis incapable de maîtriser les causes et les finalités, mon blog sera désormais:

MAROC-HASSANI-TOUJOURS et non plus MAROC-TOUJOURS.

Cependant, depuis Nice où je me trouve actuellement, je vous adresse cette belle image annonçant l’installation du printemps.

Un coin de Nice depuis le Château

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                                      DIS-LEUR QUE J’AGONISE (4)

                                                    

                                                   LES  CHATIMENTS  DU  MAITRE

 

 

Quel est le souvenir de l’orphelin Rachid, l’enfant de la maison de la bienfaisance, qui a marqué nos mémoires à nous tous, ses camarades d’école? Un seul, un acte irréparable, ignoble mais, hélas, qui perdure de nos jours dans la société marocaine et ailleurs dans le monde: porter atteinte physique et morale à un enfant sans protection. C’est l’injustice pour les uns et le fatalisme pour les autres. Rachid n’a pas été jeté dans une décharge publique, mais, pis, par cet acte, il a été tout simplement déconsidéré pour toujours. Lui qui n’a jamais supporté de croiser les femmes voilées, ne peut pas nous interdire, aujourd’hui encore, de penser à son histoire chaque fois qu’on le rencontre ou qu’on évoque sa personne.

 

Certains parmi nous, ayant changé leur vision du monde, le voient encore en martyr, d’autres, plus nombreux malheureusement, la culture d’intolérance précédant tout jugement, évoquent son cas avec dédain. Pour échapper à son sort, le lancinant maktoub, il avait vite pris conscience, une réaction innée mais rares chez ses semblables, qu’il fallait lutter cruellement pour arracher, par sa volonté, lui, le martyr d’origine inconnue, les réparations sociales indispensables à sa survie. Ce n’était pas aisé mais il osa foncer en faisant fi de toutes les contraintes de la société qu’il n’a jamais considéré comme étant les siennes. Quant à nous, tout en avançant dans le cycle scolaire, on n’avait aucun courage pour lui reconnaitre son droit de révolté. Peut être, il ne voulait pas le savoir non plus.

 

Les prédateurs, (miniature arabe), le petit jebli et le poète Abou Nawass (miniature persanne)    

 

N’ayant plus rien à perdre, il se lança précocement, corps et âme, dans le combat contre les autres, amis et ennemis. Grâce à sa ténacité et à son caractère qu’il avait construit sur un socle de témérité imprenable que nos parents nous déconseillaient parce que nous étions élevés dans la mesure selon leurs critères. Lui, l’orphelin, le fils de la chienne rassasiée, comme il tenait à nous le crier dans les visages quand il se préparait à la bagarre, s’est approprié l’exclusivité de l’impudence, son arme immorale, interdite dans nos milieux familiaux, pour affronter les risques et évincer la pusillanimité. Contrairement à nous, il savait, tout en suivant une scolarité sans faille, que son comportement, jugé associable selon nos critères, est l’arme unique des enfants de rue pour pouvoir se maintenir en autodéfense précaire. Rachid ne l’était pas mais, dans sa solitude qu’il n’exhibait pas vis-à-vis de nous, ses amis d’école, et ses précautions et prudences vis-à-vis de ses camardes du foyer collectif, le fait de s’individualiser n’était pas seulement un besoin inné d’égoïsme mais une démarche d’esprit pour se battre seul sans se fier aux autres. Nous autres, dans un combat infini, nous étions une entrave pour sa protection. Plus tard, le temps ayant penché en sa faveur, il se détacha de nous pour nous oublier et nous prouver qu’on n’était pas, selon ses critères, au même pied d’égalité. C’était la revanche de l’orphelin, fils de la chienne. Son arrogance fort excessive n’était pas princière mais, selon les connaisseurs, elle s’y assimilait étrangement. Vraisemblablement, c’est une affaire de sang. Bien entendu, on le devine, cette supériorité de l’âme makhzanienne sans racine, provoquait dans la majorité des cas, au nom de la virilité et de l’honneur national, risée, agacements et insultes marmonnées. 

 

L’écolier Rachid était très beau. Les filles jouaient toujours à sa proximité et les garçons quand ils ne le désiraient pas en cachette le haïssaient à satiété. C’est le concurrent imbattable de toute l’école. Avec le recul, on peut se souvenir que les filles se penchaient sur lui pour le sentir ou le toucher par… inadvertance. Il avait la peau blanche, les yeux verts et les cheveux dorés en boucles. Ma mère comme ses amies qui suivaient son parcours depuis qu’il avait quitté l’orphelinat pour s’intégrer dans la maison de la bienfaisance, avait dit à voix basse à ma grand-mère paternelle que la maman de l’enfant était sûrement une nasrania, européenne chrétienne.

 

 

La pureté et le plaisir (Bridgman, Simonetti et Tapiro)

 

Ma grand-mère, qui avait fréquenté quelques maisons du makhzen, jugea avec beaucoup de prudence et après avoir ausculté de loin la physionomie de l’enfant, que le bel écolier avait des origines orientales, pas forcément arabes mais plutôt ottomanes. Elle argua son jugement en se référant à la diversité des origines des femmes captives ayant vécu dans les harems de l’empire disloqué. Ma grand-mère précisa, sans preuves bien évidemment et en évitant de prononcer le terme sexuel, que les seigneurs des  harems marocains préféraient les esclaves noires, khadems, pour assouvir leurs instincts humains et faire obligatoirement leurs enfants héritiers, les hors, purs, avec les femmes légitimes, blanches et descendantes de la noblesse, les quatre autorisées par la charia. Elle osa ajouter que parfois, en absence de la vigilance et de la cruauté des gardiennes du temple sultanien, on assistait à des naissances ayant des teints indéterminés, ni blanc ni noir, qui provoquaient soit des décisions très douloureuses soit la miséricorde. Cependant, distingua-t-elle avec insistance que l’existence de l’enfant aux boucles dorées est une anomalie, sa maman n’aurait jamais du être dans l’endroit où on l’a livrée. C’était le geste d’une générosité dictée par des circonstances très particulières. En toute vraisemblance, le puissant généreux surveillait de près la destinée de son présent et attendait de ses nouvelles et probablement une naissance pour consolider ses liens avec le seigneur acquéreur. Cela explique les raisons pour lesquelles cet enfant est encore en vie et que sa maman, après avoir provoqué des tempêtes de jalousie, en revanche, Dieu seul sait ce qu’elle est devenue sa mère. « N’écoute pas ta grand-mère, me dit ma mère en réalisant que j’étais à proximité des déductions sans fondements de grandes personnes. C’est l’âge, elle radote, elle confond les mères et les grand-mères. »

 

La grand-mère qui oublia subitement sa surdité circonstancielle répliqua instantanément, le souffle coupé par une colère maîtrisée, qu’il ne s’agit pas de la maman de l’enfant mais de ses origines. A l’époque de sa naissance, on offrait encore des filles pas forcément captives que cela soit pour dar sultan (le palais royal) ou pour les grands pachas : « vous croyez qu’on élevait les chèvres chez ben Youssef ou chez Glaoui et d’autres pachas, je ne suis pas sotte mais je sais de quoi je parle. Le sultan Ben Youssef a son harem quant à son fils Hassan, Dieu seul sait s’il suit ou non le chemin de ses aïeux. Dans dar sultan, ancienne ou nouvelle, les habitudes ne se détachent pas facilement de leurs racines. Moi, je suis vieille et sotte et vous, vous êtes le grand portail de la sagesse alors que vous venez à peine de naître. Qu’on ne se cache pas le visage, je confirme qu’on continuera de le faire et je défie quiconque de m’apporter la preuve du contraire, l’adage dit : li fih chi tabi’a maï bi’a (la personne qui garde une tendance particulière en son for intérieur, ne s’en débarrasse jamais). » Ma mère fit la soude oreille, se leva prétextant qu’une odeur de brûlé provenait de la cuisine

 

 

 

Le harem de sidna

 

L’écolier Rachid n’avait aucune chance d’éviter un jour ou l’autre de subir l’assaut d’un prédateur. Sa première faiblesse était l’attrait irrésistible de sa beauté et sa seconde était son statut d’abandonné, de non protégé. Cependant, le danger n’allait pas venir de l’extérieur, un enlèvement achevé par un viol féroce dans un passage obscur et infréquentable, mais dans le sanctuaire du savoir.

 

On s’en souvient très bien, le bel enfant de la décharge publique était studieux et brillant. Il apprenait beaucoup plus vite que nous tous, ce qui provoquait davantage de jalousie à son égard. Seulement, cette particularité distinctive, signe d’une intelligence hors du commun, ne lui avait pas servi de rempart pour le protéger. 

 

Du jour au lendemain, par un geste violent du maître déchirant plusieurs feuilles à la fois, nous apprenions que le niveau du meilleur élève a baissé. Les bonnes notes s’étaient miraculeusement transformées en mauvaises accompagnées de cruelles remarques salissaient les pages de ses cahiers. Les choses s’étaient aggravées dangereusement car le maître ne se contentait plus de se montrer très généreux en zéros, mais il n’hésitait plus à lui envoyer des gifles et à lui tirer les oreilles de toutes ses forces. Rachid ne pleurait pas, on se souviendra toujours de l’enfant qui serrait ses dents pour ne pas montrer ses douleurs. Déjà, très jeune, il nous montrait qu’il avait un caractère d’homme et sa ressemblance à une beauté féminine n’était qu’un leurre. D’ailleurs, il se bagarrait férocement et insultait en haletant pour nous prouver qu’il n’était pas du genre à se laisser faire même s’il n’avait ni père ni mère. On craignait ses colères et ses coups. Mais, le maître était un grand, homme d’autorité dans sa classe et par conséquent il fallait se soumettre à ses ordres et injustices.

 

 

Le maître (Lewis)

 

Comme les punitions physiques n’étaient pas assez pour remettre l’élève sur le droit chemin de l’apprentissage, le maître le punissait en le retenant le soir pour faire ses devoirs sous sa surveillance. Ayant été informés de son cas, les autres maîtres y compris le directeur avaient approuvé le geste généreux de l’honnête instituteur d’autant plus qu’il s’agissait d’un enfant sans parents donc sans contrôle. De temps en temps, le maître retenait également d’autres élèves dont le niveau exigeait un soutien scolaire rigoureux. Le pire, voire l’insupportable, l’enfant Rachid recevait le lendemain des gifles et serrait ses dents. D’après le maître, le fils de la décharge publique ne méritait pas qu’on s’occupa de son espèce car il refusait des devoirs supplémentaires que, lui, le vaillant instituteur lui donnait après l’avoir retenu. En toute innocence, une fille, probablement amoureuse de lui, ne supportant plus son supplice rapporta son cas à ses parents dont le père, par pitié et compassion, osa exprimer ses appréhensions négatives, à son ami le directeur. Ce dernier, gardant difficilement son indignation, lui expliqua qu’il s’agissait d’un enfant abandonné à la naissance souffrant d’un traumatisme intérieur qui bloquait sa grande intelligence et que le maître, très bien noté par les inspecteurs, l’aidait bénévolement.

 

Cependant, connaissant très bien les sévérités des fqihs des écoles coraniques, la mère jeblia du gardien, après avoir hésité pendant longtemps, pudeur oblige, osa enfin interroger son fils sur l’enfant qui quittait l’école, comme un éclair, après avoir passé une bonne partie de la soirée en  compagnie de son maître. Malgré la colère du fils lui demandant de ne pas se mêler aux décisions de monsieur le directeur qui veillait en personne sur l’enfant orphelin et en lui apprenant, sur un ton hautain, que l’école n’était pas une étable dans laquelle on fait entrer les vaches le soir et les sortir tôt le matin. Sans être vexée, la mère rappela à son fils que dans les villages, les fqihs libèrent tous leurs écoliers à l’heure de la prière du maghreb et qu’ils n’en gardent aucun pour apprendre, seul, davantage de sourates du Coran. Elle ne désarma pas, les bougonnements  de son fils ne la dissuadèrent point. Au contraire, ses interrogations de vieille mère, paysanne et naïve, se sont transformées en profondes inquiétudes.

 

Un soir, pendant que le maître retenait le bel enfant pour le libérer de son traumatisme et l’aider à récupérer son niveau scolaire, la mère du gardien, sans alerter personne, s’empara du seau métallique, y mit de l’eau, y plongea la serpillère puis, poussée par de très sombres intuitions de mère, se saisit d’un  bâton et à pas fermes et déterminés, elle décida, en se dirigeant vers la seule classe occupée, de se tromper volontairement en ouvrant brutalement la porte. « Lmonkar (acte gravissime), al monkar ya ibad lah (croyants en Dieu), criait-elle en ajoutant des mots incompréhensibles comme à la campagne quand un feu indomptable se propage dévorant sur son passage arbres et herbes avant d’atteindre les foyers. Yetim, yetim (il est orphelin, orphelin) hurla-il face au visage, terrifié et incrédule, de son fils qui arriva en courant suivi de sa femme enceinte, le corps tremblant penché en avant et les bras croisés sur la poitrine. Elle fonça vers le maître qui se protégeait le visage à l’aide de ses avant bras tout en abandonnant son dos aux coups de bâton de la jeblia qui continuait de crier : « que Dieu maudisse les hommes, tfou, on ne fait pas ça aux orphelins, haram, haram. » Son fils intervint pour l’empêcher de donner les coups sur la tête et n’arriva à lui arracher le bâton de sa main qu’après s’être interposé entre elle et le corps du fqih de la ville. Elle remit, le corps en transe, son foulard sur la tête et regarda Rachid, figé tenant son pantalon avec ses deux petites mains : « va-t-en, dolm hada, c’est l’injuste, la honte, la honte. »

 

On n’a jamais su ce qui s’est passé au lendemain de la catastrophe. En nous avertissant, nos parents, tout en dissimulant leur embarras, nous avaient expliqué que Rachid faisait très bien ses  devoirs et que le maître ne lui donnait pas des devoirs supplémentaires à faire dans son foyer. Il le punissait en classe le lendemain en lui faisant très mal  pour évincer tout soupçon.  D’ailleurs, c’était le cas quand il retenait périodiquement d’autres élèves en même temps que lui. En effet, le stratagème de l’instituteur était bien rôdé : faire combiner le dévouement excessif à son  métier et le bénévolat à l’égard d’un orphelin sans défense. Avec cette combinaison malsaine, il avait à sa disposition l’enfant, objet du plaisir et l’estime de ses collègues, rempart infranchissable. Seulement l’ignorance de la jeblia avait aussi ses grands atouts dans la connaissance du terrain et des vices! Ce sont les intuitions de toute mère que Rachid n’avait pas.

 

Des rumeurs échangées entre adultes laissaient entendre que l’instituteur, auteur de l’acte ignoble et gravissime, fut muté sans jugement. D’aucuns prétendaient qu’il n’a pas survécu aux coups de bâton que la paysanne lui avait asséné pendant sa colère. Néanmoins, la réalité est tout autre, le directeur a été mis à la retraite anticipée, le gardien continua son travail dans une école dans le chef lieu de sa tribu d’origine et sa mère, pour la récompenser et la faire taire, a été engagée comme employée de nettoyage dans la commune du même chef lieu. Quant à l’instituteur, après une hospitalisation d’urgence, il fut exclu définitivement du ministère et a été condamné, à huit clos, à une très lourde peine à purger dans la terrible prison de Kenitra. Ne supportant pas les conditions de son incarcération et le comportement malsain des autres codétenus à son égard, il se donna la mort en avalant un liquide très dangereux. Plus tard, Rachid me raconta qu’une doctoresse française lui avait fait des analyses très longues sur tout son corps et l’avait embrassé en lui demandant d’apprendre à oublier les choses méchantes. Il rentra calmement à la maison de la bienfaisance en se faisant traiter pendant une semaine entière de zamel, tapette, par ses camarades et de meskine, pauvre, par les femmes chargées d’entretenir les lieux.

 

Le nouveau maître nous a fait comprendre, d’une voix très lente et par des mots simples, qu’il ne restait pas très longtemps avec nous. On a appris des années plus tard que le remplaçant était un responsable au ministère de l’éducation et que sa présence, dans notre école et surtout dans notre classe, était pour rassurer les parents et rendre à l’école son respect et son honneur. Dès son arrivée, on avait remarqué que le nouveau directeur lui parlait avec un grand respect et les autres instituteurs se penchaient sur sa main en le serrant. L’homme était coiffé du tarbouche turc et portait une jellaba en tissu laissant apparaitre à travers le col la veste et la cravate. Il était très calme et dès que le mouazine annonçait la prière de l’asr, il posait aussitôt son tarbouche sur le bureau et chargeait un camarade pour surveiller la classe. Il faisait ce que la plupart des instituteurs ne faisaient pas avant son arrivée. Les chaussures modernes ôtées, le bas de la jellaba retroussée et les manches épaisses coincées au niveau des coudes, il faisait ses ablutions puis il se rangeait derrière le même pilier de la cour, en direction de la Mecque, pour faire la prière suivi en rangées bien ordonnées de tout le personnel de l’école y compris le gardien. Le jour de son départ, il nous a présenté une femme qui allait devenir désormais notre enseignante : « vous verrez, mademoiselle…est une jeune femme très gentille et elle est issue d’une famille très respectable et très connue aussi bien dans votre ville que dans le reste du Maroc. Votre camarade Rachid est un enfant très brillant et il mérite qu’on s’occupe de lui , c’est Dieu qui le dit dans le Coran car c’est un orphelin. L’école est votre deuxième famille et vous, vous êtes ici des frères et des sœurs. Mademoiselle sera votre grande sœur, elle a fait l’école française mais, grâce à son défunt père, elle maîtrise parfaitement la langue arabe. »

 

Ancien et nouveau

 

L’institutrice était très jeune et très belle et mes parents étaient très rassurés parce qu’ils connaissaient sa famille et surtout parce qu’elle était de Fez. A l’époque, c’était dans la ville spirituelle que se concentraient les grandes fortunes, se logeaient les détenteurs du savoir, traditionnel et moderne, et se perpétuaient les fondements de la beauté arabo-andalouse dans toutes ses variétés.  Un jour, Rachid m’avait surpris en me confiant que l’institutrice était comme lui, une orpheline mais à moitié, son père avait disparu sans laisser de nouvelles derrière lui. Quelques années plus tard on avait appris qu’effectivement le père de l’institutrice était un nationaliste très connu, enlevé et disparu à jamais. Quant au remplaçant, nous n’étions pas surpris de le voir, plusieurs années plus tard, vêtu d’une jellaba et d’un bernouze blanc, lors d’une cérémonie spirituelle tenue en présence du roi Hassan II.

 

Bien évidemment, tout drame se dénouant dans le bonheur a son revers de médaille. Le scandale fut répandu dans toute la ville et comme dans ce genre d’événements répréhensibles il y a toujours des dégâts collatéraux, les camarades de Rachid, que nous étions, en ont bien pâti pendant des mois. En rentrant chez nous la tête basse, main nue ou portant le cartable, on entendait souvent crier à travers les ruelles: « petits enculés. » Pour ne pas aggraver notre cas, on faisait la sourde oreille en baissant encore plus nos têtes.

 

En évoquant, lors ma deuxième visite, cette anecdote traumatisante, pour nous les victimes collatéraux, j’ai provoqué une forte toux de mon ami. J’ai cru qu’il allait rendre l’âme en suffoquant.

- Tu sais, sans les désirer, j’ai un faible pour les filles de Fez et surtout quand elles parlent avec leur accent tant redouté, me dit-il en reprenant son souffle. Mademoiselle… était très belle et très douce, elle n’avait pas l’âge d’une mère mais plutôt d’une grande sœur.

- Tant mieux si elle te fait encore oublier les genoux pointus de l’ignoble instituteur, lui répondit-je imprudemment. S’il te plait, ne ris pas, je ne cherche pas à livrer ton âme avant l’heure.

- Je n’ai pas tout oublié, me dit-il en maîtrisant son rire et sa toux. C’est vrai, ce n’était pas le fauteuil du maréchal Lyautey.

 

Innocence (Stems)

 

 

                                                                      15 mars 2009

 

Prochain Dis-leur que j’agonise : Les deux cinémas (5)

 

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                                    DIS-LEUR QUE J’AGONISE (3)

              

                                                 LA FEMME  VOILEE

 

Dans le RER qui me ramenait vers ma banlieue, je n’avais qu’une idée dans la tête, celle d’oublier provisoirement l’image du mourant Rachid. Les circonstances de son identification définitive par le chef de l’Etat civil importaient très peu eu égard à son état physique. Puis, c’est de l’hypocrisie pure de prétendre que les propos outrageants du fonctionnaire ne sont pas monnaie courante dans le royaume chérifien. Lequel d’entre nous, les Marocains, riche ou pauvre, n’a pas entendu des insultes aussi blessantes que celles proférées par le dompteur de l’ami de la Casbah? Des discours d’Hassan II, les Marocains, ayant vécu sa période sombre, gardent le souvenir d’un monarque absolu qui n’hésitait pas de traiter, lors de ses colères foudroyantes, une bonne partie de ses sujets de mots aussi méprisants que celui d’awbaches, déchets de la société. Son fils, Mohamed VI, est discret, ni discours arrogants improvisés ni conférences de presse grandiloquentes.  Ce n’est plus le pouvoir absolu mais plutôt le silence orgueilleux pendant que les paysans, abandonnés à leur sort, fuient, sans se retourner, les inondations.  Le fonctionnaire était dans son rôle du représentant de l’autorité et du messager de la culture du makhzen. En pensant à Rachid, en me faisant croire que je lisais le journal gratuit abandonné sur le siège, je réfléchissais en réalité sur la mort et sur le personnel médical qui la côtoie, la gère et l’accompagne.

 

Hassan II, Mohamed VI et les…autres

 

La ligne du RER voit circuler des dizaines de trains et chacun comprend plusieurs wagons. Cependant, c’était dans celui où j’étais, plongé dans mes angoisses, qu’un compatriote, ancien émigré de mon espèce, choisit d’y monter ce jour là pour aggraver davantage mes angoisses. D’ailleurs, faut-il le rappeler, il y a plus de sept milliards d’humains dans le monde  mais Rachid m’a élu arbitrairement, en échange d’une paire de bracelets que je ne porterai jamais,  pour évacuer sa haine et ses douleurs intérieures. Que puis-je faire ? Rien. Peut-on pénétrer les mystères de Sa Puissance ? Absolument pas. Avec Dieu, les choses sont simples, tout ce qui n’arrange pas le destin choisi par ses créatures est une épreuve et par conséquent on doit la subir de plein gré.

 

Les portes du RER s’ouvrirent et ce fut un salamalec nerveux et vengeur qui me perça les oreilles. J’étais certain que je ne lui devais rien et que je n’ai jamais porté atteinte à son intégrité physique et morale. En toute vraisemblance, j’étais ce jour là, sans le vouloir, responsable de son malheur. Pourtant, mon compatriote n’est pas mon ami. C’est une connaissance née dans un restaurant dans lequel il était gratifié d’un grade honorable et moi comme simple client. Il est très élégant avec un physique d’athlète confirmé. En français, il était excellent avec ses clients mais en arabe il est resté un Aroubi à l’état pur, le cerveau et la parole. Autant son élégance et sa prestance professionnelle étaient appréciées par ses clients et par son patron autant son retour aux sources aux heures de détente fait encore surprendre le plus récent des émigrés. Il incarne, à lui tout seul, le symbole de la fidélité au terroir de telle sorte qu’on se demande parfois, quand il donne un avis, s’il ne mérite pas qu’on lui couse les lèvres. Cependant, je dois le reconnaitre,  son problème était grave où plutôt ses deux problèmes faisaient pleurer et rire. Je n’y étais absolument pour rien sauf que j’étais sur son passage et je venais de subir la première partie du feuilleton de la mort en direct.

 

Il raconta alors que je ne lui avais rien demandé. D’habitude, il me faisait part de ses projets, souvent fantaisistes, au Maroc où les chiffres en millions ne trouvaient aucune entrave dans sa bouche. Evidemment, j’ai pensé irrémédiablement qu’il venait de se faire rouler par un requin bien protégé à Casa ou à Rabat. C’était pire.

 

A six heures du matin, l’heure légale, des policiers en tenue de combat défoncèrent la porte de son appartement. Les sortirent du lit, lui et sa femme, les mirent par terre, à plat ventre, et bloquèrent leurs poignets derrière le dos comme de véritable moutons à expédier au souk, me précisa-t-il. Sa femme, diabétique, perdit connaissance alors qu’il ne cessait de crier qu’elle était malade et sous traitement. Heureusement qu’il y avait parmi les assaillants une policière qui se pencha rapidement sur elle, la détacha et commença à lui porter les premiers secours. Lui, apeuré, criait qu’il n’a jamais été terroriste, ne faisait plus, depuis des années, ni la prière ni le jeûne et qu’il servait  le vin et le porc dans son travail.

 

Dans la chambre d’à côté, source de son malheur, son neveu qui venait d’arriver la veille de Casa était debout, maîtrisé, les mains menottées derrière le dos mais le visage ferme, prêt,  en vrai mec, à accepter son sort, alors que son oncle et sa tante, le retraité et la malade, émigrés depuis plus de trois décennies, criaient leur douleur et leur peur. « Les seuls policiers à qui j’avais affaire depuis que je suis dans ce pays étaient des clients et je n’ai jamais eu le moindre problème dans mon HLM et mes enfants ne m’ont jamais causé le moindre souci alors que je les voyais à peine à cause des horaires du restaurant et l’ambition de monter en grade. Et me voilà, trois mois après ma retraite, ma femme, horma, quasiment dénudée à plat ventre, le genou du policier sur ses reins pour menotter ses mains. Malade, elle ne criait pas, elle rendait l’âme. Heureusement, qu’il y avait la policière qui a demandé de l’envoyer d’urgence à l’hôpital le plus proche. »

 

Au commissariat, on mit l’oncle et le neveu devant une valise et on leur demanda à qui elle appartenait  et ce qu’elle contenait. « Vous voyez bien que les étiquettes de l’aéroport de Casa y sont encore accrochées, dit l’oncle effrayé. A cause des problèmes de santé de ma femme, toute la famille n’a pas été au Maroc cette année. » Le neveu n’était pas un terroriste, mais sa valise contenait au moins six kilos de haschich. Directeur d’une agence bancaire à Casa, son siège l’avait envoyé à Paris pour une formation d’approfondissement des techniques. Normalement, son séjour comme sa formation étaient pris en charge par sa banque mais, mesquinerie poussée à l’extrême, il opta pour un séjour à l’œil chez l’oncle en virant les frais du séjour sur son propre compte. « Je te jure qu’il ne manque de rien, s’emporta l’Aroubi. Il a fait des études supérieures dans une école privée de commerce ; sa femme est professeur et leur banque leur a déroulé le tapis rouge sous les pieds pour accéder, à Casa, tu te rends-compte, à la propriété. Alors que moi, son oncle, j’habite dans un HLM et la maison que j’ai construite là-bas et que je n’habiterai jamais est occupée par mon frère, le père du voyou. Au début, il était mon locataire sans rien payer. Il habitait le deuxième étage et le premier était en location. Sans me prévenir, sous prétexte que le locataire ne payait pas le loyer, il usa de sa fonction de juge et délogea ce dernier. Depuis, il occupe toute la maison sans payer le moindre centime et m’envoie, en prime, son rejeton pour humilier ma famille dans toute la cité. C’est l’Islam ça, dis-moi toi qui as fait des études? De son vivant, mon père, directeur de lycée, me traitait de raté parce que j’avais fait l’école hôtelière alors que mon frère était à la faculté de droit. Le salaud, tous les soirs, il compose mon numéro de téléphone à ma vieille mère, qui est à deux doigts de la mort, pour me mettre à choisir entre sa bénédiction et sa malédiction si je ne fais pas le nécessaire pour sauver l’honneur de son fils le juge et aider son petit fils dont la femme enceinte, ce qui est faux, se lamente jour et nuit et menace de quitter le foyer conjugal en mettant à nu l’honneur de son beau père.»

 

L’or vert

 

L’Aroubi était très en colère, il revenait d’un rendez-vous qu’on lui a accordé dans un bistrot sordide pour négocier le prix de protection de son neveu en prison. « En plus, je dois payer pour qu’on ne lui déchiquette pas le derrière, dit-il les bras tendus vers moi. Et mon honneur à moi et celui de ma femme quasiment violée par le flic qui écrasait ses reins. L’honneur, c’est ça l’honneur du juge, mon épouse qui continue d’envoyer du pognon à son pays aurait bien aimé lui montrer ce que c’est l’honneur du bled dans le palace où elle était femme de chambre avant sa maladie. Nos chers compatriotes, les sujets du super chef, tapettes et putes, tous à plat ventre. Il suffit que tu portes sur la tête le torchon des émirs et hop tu baises un pays entier. C’est ça l’honneur. »

 

Lorsque les policiers décidèrent d’ouvrir la valise pour apporter la preuve de leur prise, ils constatèrent sur le champ, en levant le couvercle, l’innocence de l’oncle. Ils étaient trois pour arracher les mains de l’Aroubi du cou du neveu et détacher ses dents de ses cheveux. Berné jusqu’au trognon, le descendant des bédouins avait décidé de capturer l’âme du rusé avant le débarquement de l’ange de la mort. L’apprenti banquier voulait jouer dans la cour des grands  alors que son signalement avait déjà été communiqué aux maîtres chiens d’Orly avant de pénétrer dans l’avion et son oncle l’Aroubi était présumé le chef du réseau recevant et écoulant la marchandise. Pendant l’interrogatoire, son fils alerta l’unique recours de son père, le directeur du restaurant qui abandonna son bureau et déploya tous ses efforts pour le libérer. Pour rassurer les voisins et leur faire penser qu’il s’agissait d’une méprise, le directeur et un gradé du commissariat l’accompagnèrent chez lui. « Il y a encore des hommes dans ce pays, chez soi-disant les mécréants, me dit-il en insistant. Devine ce qu’il allait m’arriver si mon fils s’était plaint au consulat. »

 

- Tu m’avais dit que ta fille était avocate et qu’elle avait son cabinet en plein Paris, lui demandai-je en déclenchant un tourbillon d’insultes. Pourtant, je me souviens  qu’il m’avait annoncé la nouvelle sur un ton plus qu’arrogant en me regardant de très haut.

 

Abd (Gérome)

 

- C’est une pute, une trainée, elle remplit son ventre avec un Ivoirien, soi-disant musulman du nord, me dit-il en s’apprêtant de descendre au prochain arrêt. Tu sacrifies ta vie et tu dépenses ton argent pour que ta fille fasse de bonnes études et voilà un khal, noir, un abd, esclave qui la baise et tu dois la fermer parce que Dieu ne distingue les hommes que par leur degré de foi. C’est ça, tu veux me philosopher le crâne, ajouta-t-il en partant. Ta femme a mis au monde deux garçons qui ne sont ni putes ni pédés et toi tu me dis que ma fille est dans son temps. Toutes des putes, hurla-t-il en en écartant violemment les portières du RER faisant rire quelques jeunes lycéens et obligeant les autres usagers à se camoufler dans leur lecture ou leur fatigue.

 

Il descendit, bon débarras. Puis, sur le siège de l’autre rangée, une femme berbère que je n’avais pas aperçue durant tout le trajet, le front séparé par un tatouage défiant les plus hautes montagnes me dit « le courant d’air.» Je me précipitai pour soulever les vitres incriminées mais je constatai bêtement qu’elles étaient toutes fermées.

- Mais non, me dit-elle excédée. Tu laisses la porte de chez toi ouverte, tout entre et tout sort. Il ne faut pas écouter les mots il faut les comprendre. C’est la hikma, la sagesse, des anciens. Il ne comprend rien celui là, il faut tout lui dire ajouta-t-elle en détourant son visage vers la vitre opposée et sans prononcer tête d’âne. C’était à moi de pénétrer les secrets des mots. Décidemment, c’était mon jour, une épreuve à subir qui m’a été offerte par le Tout Puissant pour tester le degré de ma foi. Et si la vieille berbère m’avertissait en mettant en doute la colère de l’Aroubi ? C’est dans le Coran, les Aroubis sont les plus mécréants et les plus hypocrites. J’interprétai. Que Dieu maudisse le Satan.

 

Chez moi tout était calme, ni facture abusive ni attaque d’avion. Mon épouse fut heureuse en découvrant les deux bracelets dont elle avait déjà un exemplaire : « je suis persuadée qu’ils viennent de chez Tindouf, le bazar de Si Mohamed. Enfin, il y a des gens qui savent offrir des cadeaux, me nargua-t-elle. » Puis après la routine habituelle, le dîner en regardant les infos, ma femme, qui brodait pendant que j’avais les yeux perdus dans un téléfilm navet fuyant ainsi l’image du mourant, posa calmement sa broderie, disposa les deux bracelets sur la table et après les avoir auscultés d’un regard de cartomancienne sceptique : « tu sais, j’ai bien réfléchi sur l’histoire de ton ami, elle est beaucoup plus belle que triste, un bébé abandonné dans une décharge publique qui a eu la vie sauve grâce à une chienne rassasiée, c’est joli, n’est-ce pas ? Et bien, figure-toi et pour être franche avec toi, je ne crois pas un seul mot de ce conte de mille et une conneries. Le Maroc, la magie des lieux et les splendeurs de la mémoire, c’est pour les voyages organisés. Dis-moi la vérité. Vous avez pris l’habitude dans cette ville de transformer les calomnies et les diffamations en vérité et la réalité en racontars. C’est quoi cette histoire ? Tu peux parler. En tout cas ton ami sait que tu sais et je suis persuadée que vous jouez tous les deux la complicité des gens crédules. »

 

Je m’attendais à tout sauf à cette inquisition fracassante. Une femme qui réfléchit n’est jamais rassurant. Après la risée des deux garces de l’hôpital, le mourant arrogant, l’Aroubi grossier et la berbère prétentieuse me voilà accusé de faux témoignage par ma propre femme. « Il n’y a que chez toi, en France, qu’on dise toute la vérité aux gens, ailleurs, tous les humains sont des menteurs et des faussaires. C’est absolument du racisme, ça, ce sont les méthodes de la Gestapo, ça, protestai-je vainement. »

- Oui, c’est ça, le KGB, la CIA, le droit d’ingérence. Raconte et arrête de jouer à l’innocent médiocre. Une décharge publique n’est quand même pas le lieu pour un vernissage d’une exposition d’art contemporain. Parmi ces chiens errants et affamés, il y avait sûrement un Klébar enragé de faim qui aurait avalé le nouveau né d’un seul trait après avoir bouté d’un coup de patte ta chienne rassasiée. Je connais la chanson : « je n’y étais pas, je n’ai rien vu, on ne m’a pas dit, j’ai juste entendu dire. Que Dieu maudisse le premier menteur. » Tu n’es pas le deuxième menteur mais tu ne seras pas le dernier. Vas-y, raconte. C’est qui les parents de cet ami?  

 

Que peut-on faire devant la Volonté de son Dieu en présence d’une femme tenace armée d’une curiosité insatiable? Rien. J’ai baissai le canon de ma résistance et j’ai raconté.

 

« Entendu dire »

 

- Te souviens-tu quand on allait chez mes parents et surtout les dimanches et les jours de fête, il y avait toujours des paysannes. Ma mère, comme tu le sais, était d’origine jbala et les gens de la campagne qu’ils émigrent ou restent dans leur village maintiennent solidement leurs relations. Les amies de ma mère étaient soit mariées à des fonctionnaires ou à des commerçants soit, en grande majorité, travaillaient dans l’hôtellerie, la restauration, les services sociaux et surtout chez les particuliers comme bonnes. Tu m’as souvent demandé de quoi elles parlaient à vive voix et parfois elles se fâchaient puis se réconciliaient comme si de rien n’était. Comme à la campagne, c’était l’appel du mouazen appelant à la prière du maghréb qui les séparait en début de la soirée. Tu avais fini par comprendre que les agents des RG ou les journalistes de l’AFP étaient des amateurs par rapport à la quantité des informations qu’elles pouvaient glaner, comparer et recouper mais elles évitaient toujours d’aboutir à des conclusions qui les priveraient de reprendre la même information et la mésentente à son sujet. C’était leur grande distraction le jour du repos. Comme à la campagne, elles lâchaient leurs oreilles et lançaient leurs yeux à l’affût du scoop anodin mais, lequel, le temps passant, deviendra très important.

 

Une femme traditionnelle, d’âge mûr et profondément croyante ne jure jamais si elle n’est pas sûre de ses propos et surtout quand il s’agit de témoigner. Ma mère m’avait juré que mon ami Rachid n’a jamais été retrouvé dans une décharge publique, tout ce qui a été dit à ce sujet était monté de toutes pièces pour brouiller les pistes afin de l’empêcher de trouver ses origines. En revanche, elle n’a jamais voulu se prononcer et surtout pas jurer quant à l’identité exacte de ses parents. Ce n’est pas parce que mon ami de la Casbah était de parents inconnus mais c’est parce qu’il y avait un doute à les identifier d’une manière irréfutable. Etant donné que le peu de doute est quasiment assimilé en Islam à un acte illicite, itm, donc il était tout à fait naturel qu’on se garde de toute supputation. Cependant, l’interdiction n’empêchait pas l’étalement des interrogations supposées innocentes tout en ajoutant que Dieu seul est capable de pénétrer les secrets les plus enfouis de ses créatures. Bref, on ne constate rien mais on peut parler en implorant le pardon du Seigneur car l’erreur est forcément humaine!

 

Il faisait chaud cette nuit d’été. Les bébés dormaient dans l’orphelinat et les deux femmes chargées de veiller sur eux et parfois de leur donner le sein pour calmer leurs pleurs bavardaient calmement car les nouvelles de la campagne n’étaient pas bonnes, les récoltes étaient mauvaises et il allait falloir accueillir les nouvelles bouches. Puis, le gardien, effrayé, arriva à la hâte et leur annonça  qu’on voulait leur confier provisoirement un bébé. Elles refusèrent vu que l’administration était fermée et que les consignes strictes interdisaient d’accepter les bébés abandonnés et qu’il fallait prévenir la police. Les deux femmes arguaient qu’elles n’étaient là que pour s’occuper des bébés et gagner leur vie. Le gardien insista et les deux femmes comprirent qu’il s’agissait d’un ordre venant de l’extérieur. Par prudence, elles regardèrent à travers la fenêtre croyant qu’il y avait un véhicule de police. Il y avait juste un taxi, les phares allumés et les portières grandes ouvertes.

 

Une femme en jellaba,  voilée à la traditionnel, portait dans ses bras un bébé propre et sentant très bon qui ne venait pas de naître, leur demanda de prendre soin de lui en attendant les instructions qui allaient venir le lendemain matin. Elle ne parlait ni comme une mère ni comme une proche du bébé. Sa voix était grave et ferme et son dialecte n’était pas tangérois.  L’homme qui l’accompagnait était impeccablement habillé et n’avait rien d’un chauffeur de taxi. Il les  regardait comme si elles étaient sur le point de commettre un acte grave. Leur intuition de paysanne leur insufflait que les deux personnes étaient des gens du makhzen, elles obéirent sans poser de question. L’une des deux femmes prit le bébé en prononçant d’une voix hésitante bismi lah, et puis, à pas très prudents, elles rentrèrent suivies du gardien, la peur planquée entre les deux yeux. Le lendemain soir, en reprenant leur service, le gardien leur fit savoir discrètement que le responsable avait passé toute la journée entre son bureau et la salle des bébés contrôlant et vérifiant, sans rien dire, le travail de ses subordonnées.

 

 Le bébé.                                             

 

Une semaine plus tard, le même taxi s’arrêta devant l’orphelinat, phares et portières dans la même position, et c’était les deux mêmes personnes qui réclamèrent la récupération du bébé. Les deux femmes et le gardien ne rechignèrent  pas et le responsable ne fit aucune observation le lendemain matin. La même opération s’était déroulée d’une manière identique durant deux mois de telle sorte que les deux femmes avaient pris l’habitude de sortir avec beaucoup de soins le bébé de son lit et le rendre à la femme voilée et au faux chauffeur de taxi. Puis, subitement, on a décidé de ne plus venir  le chercher et il est resté définitivement avec un statut d’anonyme comme tous les autres bébés grandissant sous la protection des nourrisses. Qui étaient les deux personnes, la femme voilée et le faux chauffeur de taxi? Mystère. Bien entendu, les supputations discrètes proches ou lointaines de la vérité ne manquaient pas dans l’orphelinat mais étant donné les manières utilisées pour déposer l’enfant ou le retirer jusqu’à ce qu’on l’abandonna définitivement, on a préféré de ne plus en parler mais sans rien oublier.

 

Chez mes parents, je me souviens encore de cette paysanne qui allait se faire dévorer par ses amies lorsqu’elle avait osé dire, en se référant à des sources soi disant sûres, que l’enfant était né dans une maison de juifs très riches et que le père illégitime était soit musulman soit chrétien. Un énorme baroud de non éclata dans le salon suivi d’un assaut retenu à temps. « Menteuse, ce n’est pas vrai, répliqua avec véhémence la plus ancienne. Je connais toutes les familles juives riches de Tanger et je te mets au défi de m’indiquer la femme ou la fille juive qui avait enfanté en cachette, menteuse, menteuse, craint Dieu. Le bébé a la peau blanche et les juifs sont comme nous, nous avons le même teint.» Evidemment, si c’était le cas, la pauvre malheureuse juive ne peut être qu’une habitante de la médina ou d’un quartier populaire…et dans ces conditions comment pouvait-elle disposer du pouvoir des deux personnes qui donnaient les ordres à l’entrée de l’orphelinat. Donc, c’est une hypothèse à exclure définitivement. Bien entendu, dans le Tanger international, les mariages mixtes existaient mais ils étaient très rares et les amours illicites étaient quasiment inimaginables. Une chose est certaine, le bébé était l’objet d’un tiraillement familial inextricable. Né d’une liaison interdite, son abandon définitif n’a pas été décidé dans le calme. La mère, qui était en toute apparence mise à l’écart de la décision a sombré dans le désespoir après avoir bénéficié de soutiens éphémères et entrecoupés dans le temps. Puis, il y a eu la décision qui était tombée comme un couperet séparant définitivement le bébé de sa mère en gardant très éloignée ou on faisant disparaitre, ce qui est fort probable, cette dernière.

 

Avant la séparation (Bridgman)

 

L’une des deux femmes qui l’avaient allaité avait osé une fois dire que le bébé n’était pas né à Tanger et que le gardien de nuit lui avait confié, en jurant, qu’il avait vu le faux chauffeur sortir d’une grande administration et monter dans une grosse voiture avec un vrai chauffeur. Aucune femme n’osa la traiter de menteuse, elles ont  juste ajouté que seul Dieu sait et que tout peut arriver.  

 

- Donc,  c’est un enfant de grande famille, me dit ma femme rassurée. C’est un enfant né d’une liaison illicite dans un harem et on a tout manigancé en haut lieu pour qu’il soit irrécupérable, n’est-ce pas? Il le sait lui, ton ami.

 

Je réalisai que je venais de commettre l’irréparable. Ce qui était pour moi de simples racontars colportés par des paysannes naïves et bavardes était pour ma femme une réalité absolue. Comment convaincre du contraire une occidentale passionnée d’Orient ayant vécu au Maroc pendant les années de plomb dont le monarque de l’époque avait quasiment enterré vivants la femme et les enfants en bas âge du félon Oufkir. Difficile de ne pas reconnaitre que dans notre histoire, le fantasme trouve irrémédiablement sa place légitime dans la mémoire. Pour atténuer l’ardeur de tout savoir de mon épouse, j’essayai vainement de ramener les événements à leur juste réalité.

 

- Il ne se passe pas un seul jour sans que j’y pense, m’avait raconté il ya très longtemps Rachid. L’image d’une femme qui marquera pour toujours ma mémoire. Une femme, rien qu’une femme, la différence est qu’elle n’était pas comme les autres et ne ressemblait à personne parce qu’elle portait le voile et  parfois des lunettes noires. Tous les enfants de l’orphelinat s’étaient attachés à elle. Tous petits, on s’accrochait aux grilles de l’entrée quand le gardien l’autorisait en se serrant les uns contre les autres, la porte d’entrée n’étant pas suffisamment généreuse en largeur. Avant de remarquer sa présence, on jouait à s’approprier les voitures qui traversaient la ruelle serrée de la casbah. On se bagarrait parce que telle ou telle voiture appartenait déjà à l’un de nous et que personne d’autres ne pouvait s’en adjuger abusivement la propriété. Puis, je ne sais pas ce qui s’est passé, un orphelin avait crié, c’est maman, maman est là. Stupéfié et hébété, le gardien se leva de sa chaise pour vérifier : « jouez ou taisez-vous, c’est la maman de personne, nous dit-il en se rasseyant. » Depuis, on avait complètement oublié les voitures et dès que l’occasion se présentait, on courait vers la grille pour voir et appeler la maman voilée.

 

Lors de nos sorties organisées et encadrées par les accompagnateurs, la femme voilée nous suivait partout et ne nous quittait qu’une fois la grille se refermait derrière nous.

 

 

Voiles (Dubois)

 

Un jour pendant que nous parcourions l’avenue d’Espagne sous l’ombre de ses palmiers, un enfant, pris par d’une sorte d’instinct indéterminé, me dit Rachid, quitta les rangs et s’accrocha fermement à la jellaba de la femme voilée. Fou furieux, un accompagnateur le rattrapa, lui flanqua une inoubliable gifle et s’adressa à la femme figée : « toi, amti ghola, tata l’ogresse, on t’a assez vue, ce ne sont pas des enfants à avaler, sir bhalek, qaoued (va-t-en, casse-toi). » Enfants que nous étions, nous avons éclaté de rire  en voyant notre camarade, la joue rouge, rejoindre, à la hâte, bredouille, les rangs tout en assistant à la transformation de la mère, tant convoitée, en amti ghola. Du jour au lendemain, nous étions devenus sans le vouloir, oulad ghoula. Adolescents, quand on s’amusait entre nous, on se traitait de fils de tata l’ogresse.

 

Le plus dramatique dans cette affaire est que du jour au lendemain, la femme voilée, à force de nous entendre la traiter derrière la grille, avec nos voix de moineaux, d’amti ghola, nous a quittés définitivement. On n’a jamais su qui elle était et d’où elle venait. On suppose qu’on lui avait dit que son fils, abandonné dans des circonstances obscures, fut recueilli et élevé dans un orphelinat de Tanger. Lequel de nous ? C’est le grand mystère. Rachid m’avoua que cette histoire le déprime quand il y pense et qu’il ne supporte pas de croiser sur son chemin une femme voilée ou se mettre en face d’elle.

 

Il est vrai que l’épilogue de ma deuxième histoire fut triste parce qu’il est beaucoup plus arbitraire que cruel. A-t-on le droit d’interdire aux orphelins d’imaginer qu’ils ont eux aussi une mère, même collective. Cependant, je perdais mon temps en argumentations humanistes, mon épouse avait déjà frappé à la porte de Topkapi et avait commencé à interroger les eunuques du harem sur le destin d’un bébé qu’on a abandonné dans un orphelinat de Tanger.

 

- Ne fantasme pas, lui dis-je quand elle me dit, sûre de ses déductions, que la soi-disant tapette de la médina est en réalité un vrai futur prince, illégitime de naissance, jeté de l’autre côté des murailles. Arrête de fantasmer, insistai-je sans succès, à l’époque du harem, il n’y avait pas de taxi à la sortie de Topkapi et l’Orient Express n’est une pure connerie de ton Agatha Christie.

 

- C’est ça, la vérité ne sort plus de la bouche des enfants, elle éclate dans les décharges publiques.   

 

Mémoire du harem

 

                                                                                                       1 mars 2009

 

Prochain dis-leur que j’agonise (4) : les châtiments du maître

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                            DIS-LEUR QUE J’AGONISE (2)

                                                   

                                                   Moulay Tanjiqui

 

Il nous arrive parfois de nous surprendre par nous-mêmes et tout particulièrement quand on se trouve dans une position ridicule. C’était mon cas. Dès mon arrivée à l’hôpital et après avoir traversé un long et sinistre hall que la restauration récente ne lui a apporté aucune gaité, ni pour les visiteurs ni pour les patients, j’ai réalisé que je n’ai pas oublié le nom de famille de mon ami Rachid mais, pis, je l’ignorais.  

 

A l’accueil, une jeune brune me regarda d’un air curieux en me faisant comprendre, poliment,  que le prénom de Rachid est aussi répandu en France que Jean ou Albert et au cas où je l’ignorais encore il y a même une ministre qui porte le prénom de Rachida. « Pouvez-vous me préciser le nom de famille de votre Rachid, me dit-elle tout en répondant au grand bonjour de sa collègue Ilham qui venait d’arriver et tout en insistant sur la prononciation de son prénom, comme si elle voulait me prouver que je suis en retard de plusieurs générations. Il a bien un nom de famille votre Rachid monsieur, insista-t-elle et en regardant sa collègue. Dis, Ilham, as-tu enregistré de nouveaux  patients portant le prénom de Rachid? « Si vous arrivez du bled, monsieur, et si vous aimez la marche, notre hôpital est composé de plusieurs étages, il est aussi grand et aussi peuplé qu’une petite commune. Pour trouver la chambre de votre Rachid, je vous conseille vivement de faire étage par étage. Il y a des ascenseurs et à chaque étage vous trouverez du personnel pour réponde à votre question. Vous ne pouvez pas vous trompez, tout le personnel est habillé en blanc. Soyez sûr monsieur, on vous indiquera toutes les chambres occupées par les Rachid, précisa-t-elle en essayant d’esquiver le fou rire de sa collègue. 

 

 

Décongestionner le cerveau

 

Jugeant ma situation indéfendable, je me suis tu n’ayant aucun intérêt à exprimer mon indignation.  Mon orgueil d’ancien émigré parfaitement intégré, ce que je crois encore, venait de subir un rappel cinglant à l’ordre. Pour les deux femmes, je ne décolle pas selon leurs normes car malgré toutes les apparences, l’esprit du bled guide indubitablement ma quotidienneté. Le fait de les juger comme étant d’origine maghrébine, ce qui se voyait parfaitement dans ma façon de les approcher leur donnait raison. En outre, elles étaient parfaitement dans leur droit d’appeler le service de sécurité pour dénoncer le rôdeur que j’étais, sûr de lui mais crétin. Néanmoins, habituées à d’autres demandes aussi insolites que la mienne et vu  le nombre de djellaba portées par les patients dans la cafétéria trainant nonchalamment leur perroquet ou marquant des arrêts en s’appuyant sur leur déambulateur et les hijab des visiteuses, elles ne le font pas mais elles éclatèrent de rire en m’entendant les remercier en français et prier Dieu, en arabe, pour les aider dans leur tâche difficile. Au bled, comme disaient les deux garces, sur un ton tout à fait ordinaire pour éviter de me vexer, un homme d’autorité, agacé par leurs propos jugés effrontés les aurait expédiées illico aux toilettes pour passer un coup de serpillère. Cette énorme indélicatesse de la pensée, socialement incompatible avec les principes du pays d’accueil, échappée du bas-fond de mon intimité intérieure, le fameux subconscient, m’a rappelé que je me trompe de temps et de lieux. Comme le pensaient à juste titre les deux jeunes femmes, j’étais dans une situation complètement décalée. Je cherchais un homme sans identité auprès de deux jeunes femmes arabes qui avaient troqué celle de leurs parents contre une autre, plus sûre, en me faisant penser, sans le vouloir, que je ne suis pas encore fixé sur la mienne. C’était cruel et…culturellement insupportable.    

 

Les étages de l’hôpital étaient calmes malgré les nombreux déplacements précipités et les croisements du personnel. Tout au long des couloirs, je marchais prudemment en regardant et en écoutant à travers les portes entrouvertes. Je n’étais pas satisfait de ma prestation à l’accueil. J’avançais, la honte résonnait implacablement dans ma tête. Je m’arrêtai un moment devant une chambre et avant d’oser mettre ma main sur la poignée je me suis dit : « finalement, de quel droit n’ai-je pas retenu le nom de famille de ce Rachid, l’oublié mourant de l’hôpital, ce n’est pas juste ». J’entendis un oui calme mais lointain comme s’il sortait d’un profond puits. Je poussai la porte et c’était lui. Ce n’était pas tout à fait le bel ami de la casbah, sûrement lui mais…malade.

 

 

Cimetière (Bridgeman)

 

- Entre, entre. Tu es venu pour faire le relevé du compteur, me dit Rachid souriant comme si on avait passé la soirée de la veille ensemble alors qu’on ne s’était pas vu depuis au moins une vingtaine d’années.

 

Méconnaissable le Rachid d’autrefois, il était très maigre, presque perdu dans son lit, les yeux avalés par une sorte de fatigue d’effacement qui s’était enracinée dans son visage annonçant cruellement les derniers lendemains. Apparemment, il a déjà entamé en grande partie la progression de sa disparition. L’unique impression qu’on pouvait avoir dans sa chambre était que le temps est en plein rétrécissement dans un espace déjà réduit à l’infini : bref, voir de près l’univers d’une chambre d’hôpital occupée par un patient déclaré mourant potentiel. Il n’est pas condamné à mort car il n’a commis aucun méfait répréhensible mais tous les pronostics l’identifiaient comme étant mourant de gré ou de force et la providence, toute puissante qu’elle est, est résignée à entériner le processus. Quels sont les mots et les phrases qu’on peut échanger dans un cas pareil?

 

 Corps (planche d’anatomie arabo-musulmane)

 

- Je suis un vieil immeuble avec un compteur d’eau tout neuf, me dit-il en dressant mon regard vers  un appareil très sophistiqué auquel il était branché par deux tuyaux.

- Plutôt une ruine avec des tuyaux qui ne fuient pas, lui ai-je répondu spontanément en oubliant que j’étais en face d’un malade mourant.

 

Une forte toux l’empêcha de rire. Il me poussa lorsque je me suis penché sur lui pour lui faire la bise conventionnelle. « Il ne vaut mieux pas mon cher ami, me dit-il en toussant, je ne t’ai pas fais venir pour te contaminer mais pour voir et écouter l’émigré éternel ». Il tendit péniblement sa main vers le tiroir de la table de chevet et en sortit une boule de papier.

 

- Tiens, c’est pour ta femme. Elle ne me connait pas mais ta sœur m’a dit qu’elle est dévorée par la passion de collectionner les bijoux berbères anciens. C’est la lune et le soleil que j’ai commandé depuis des mois auprès d’un bazar à proximité d’Al Minzah. D’après le bazariste, ce sont de très rares pièces que l’on trouve encore chez les  collectionneurs mais introuvables dans le commerce habituel et il est quasiment impossible d’en trouver chez les Chleuhs. C’est maintenant que l’Etat marocain prétend protéger son patrimoine en interdisant son expatriation alors qu’il n’y a pas si longtemps on ne daignait même pas uriner là-dessus. Tu sais au Maroc, le moderne a effacé l’ancien et il ne reste que des squelettes comme moi. Evidemment, pour toi, la lune et le soleil c’est pour jeuner ou fixer les horaires de la prière. Tu ne vas quand même pas me faire croire que tes longues années passées en France t’ont ouvert la porte sur le monde des objets d’art précieux, me dit-il en moqueur. Enfin tu la remercie de ma part, je suis persuadé que c’est elle qui t’a obligé de venir me voir. Tu sais quand j’étais petit et même grand, j’ai toujours entendu décrire les hommes commettant l’injustice de « cœurs de mécréants. » Un jour, pendant que je flânais dans la médina, j’ai rencontré l’ancien gardien de la maison de bienfaisance,  il était vieux et pauvre. J’étais surpris d’entendre de sa voix des excuses. Il me tint le bras avec toute sa force comme s’il venait de me rattraper après une tentative de fugue infructueuse : « c’est nous les musulmans, les cœurs de mécréants, c’est nous, c’est nous. » J’ignore s’il était sincère ou s’il  voulait seulement me soutirer un billet. Dans tous les cas, connaissant le personnage et sa cruauté, je lui ai donné un gros billet sans m’être apitoyé le

moins du monde sur son sort. Franchement, quelle morale humaine m’imposerait une telle faveur ? Aucune. En échange de l’os que je lui ai jeté, il m’a baisé la main, à moi l’ancien bâtard de l’orphelinat.

 

 

Lune et soleil

 

Le préambule dérapa gravement. Ai-je bien fait de venir le voir? J’ai commencé à regretter d’avoir écouté ma femme. En une fraction de seconde, j’avais l’impression d’entendre un fils d’un chef féodal aussi arrogant que le makhzen qu’il sert et grâce auquel il s’en sert. La répulsion. Par mépris ou par pitié, je résistai et je restai. En pareil cas, il est difficile de discerner la distance entre les deux sentiments. Plus fort que moi, avec une intention malsaine indomptable et un mépris qui me força la langue, je lui ai posé la question sur la nouveauté de son nom inscrit sur la liste des malades de l’étage.

 

- C’est quoi ce nom, Tangiqui ? C’est le tien, lui demandai-je sur un ton exagérément provoquant pour lui rappeler que je n’étais pas un inconnu? Pour le provoquer davantage, je lui demandai s’il s’agissait d’une marque de savonnette ou d’eau de javel artisanale que fabriquaient autrefois les Portugais pauvres de Tanger.  

 

Il toussa parce qu’il ne pouvait pas rire en me regardant comme s’il venait d’entendre une nouvelle blague.

 

- Non, non, me répondit-il en toussant et en agitant son index. Il ne pouvait pas rire et sa résignation physique imposée par sa maladie incurable m’a rappelé que la personne que je n’ai pas vue depuis des décennies était dans une phase très critique. En le voyant dans son état, même Dieu, lui pardonnerait le plus ignominieux dérapage de langage. C’est mon nom de famille que je n’ai jamais choisi, enchaîna-t-il en essayant de maîtriser son rire et sa toux. Ce qui devait être choquant pour les uns était dérisoire pour lui. C’était idiot de ma part, j’ai réalisé tardivement que Rachid était un Tangérois et comme tout citadin authentique imbibé de la culture de la médina, avait lui aussi le droit de se moquer des autres et de lui-même. Un Tangérois se moque de tout le monde y compris de lui-même. Il est vrai que Rachid n’a pas été allaité par la personne qui l’a mis au monde, cependant, la ration qu’on lui faisait ingurgiter par un sein de substitution ou un biberon honnêtement dosé lui ont fait don d’une portion d’esprit et du  comportement  de la ville du Détroit. C’est acceptable en théorie mais les faits sont aussi méprisants que les propos de mon ami malade à l’égard de l’ancien gardien de la maison de bienfaisance, son foyer familial.        

 

Mères et enfants (anonyme)

 

Mon ancien ami d’école me raconta que lorsqu’il avait besoin de la carte d’identité pour effectuer des démarches auxquels tout sujet de Sa Majesté a encore droit, l’honorable chef de l’Etat Civil lui avait montré, propos et gestes à l’appui, ce que c’était un droit et lui avait rappelé ce qu’il était lui, le rejeton de la casbah.

 

-  Apparemment, le fonctionnaire me connaissait très bien, me précisa Rachid. Dès mon apparition dans son bureau, j’ai vu dans son regard une balle de gros calibre qui me perça le cœur alors que j’ignorais complètement jusqu’à ce jour son existence. Il se leva brutalement de son siège, le bras levé comme s’il s’apprêtait à me décapiter. Mon seul crime fut que je voulais le nom de famille Tanjaoui. Ma prétention de vouloir m’affilier à la ville provoqua un cataclysme dans le bureau de l’honorable fonctionnaire. J’étais surpris sans plus car la peur, comme la honte d’ailleurs, je les avais déjà domestiquées. «Ntina tanzaoui (tu es tangérois, toi), cria-t-il en s’avançant vers moi ». Son fort accent tangérois et la tête de son chaouch qui traversait discrètement la porte entrouverte  pour scruter la raison de la colère de son chef m’avait donné envie d’éclater de rire. Le chaouch ayant la tête d’un dépendant du kif souriait en laissant apparaitre une bouche édentée avec des lèvres retournées à l’intérieur. Pour améliorer la rondeur de son visage, il gonflait ses joues qu’on aurait cru que son buste était surplombé d’une gueule en forme de babouche décousue ou d’un ballon dégonflé. Je n’ai pas ris car j’ai réalisé que la situation était grave et que j’avais intérêt à me soumettre à l’ordre ancré dans les yeux féroces de mon dominateur.

 

Le fumeur (Girardet)

 

Rachid m’expliqua qu’il voulait se donner le nom de la ville qui l’a vu naitre sur son sol. Il me rappela qu’on l’a trouvé par terre et non dans un lit. « Je suis le seul à revendiquer le droit du sol,  j’y suis né et la ville est mon seul témoin, me dit-il en toussant. C’est la terre qui m’a engendré, ajouta-t-il avec orgueil ». Cependant, le jour de sa déclaration dans l’enceinte de l’honorable administration, il apprit à ses dépens que son existence ainsi que sa naissance étaient des tâches indélébiles sur la carte géographique de la ville. C’était une grosse erreur. Le fonctionnaire qui se croyait gardien d’un temple infranchissable, s’était donné toutes les prérogatives, de mépris et de dégout, pour rappeler au jeune demandeur, de réputation douteuse, qu’il n’était que le fils de la décharge publique et qu’il doit remercier Dieu de lui avoir sauvé la vie parce que la chienne errante qu’on a trouvée allongée à côté de son menu corps était rassasiée.

 

« Je n’avais aucune force pour répondre à ses propos et mon silence m’imposait la pensée que les insultes du fonctionnaire étaient vraies, sur quoi puis-je m’appuyer pour réfuter de si répugnants  propos ? Ai-je le droit de qualifier ces derniers d’outrageux alors que mon affiliation à l’humanité m’a juste accordé la faveur de survivre à côté d’une chienne errante et indulgente». Tout ce que disait l’honorable fonctionnaire chargé de répertorier les sujets de Sa Majesté était fort juste pour Rachid. Pouvait-il réagir autrement ? Pour oser apporter la contradiction, il fallait être muni des éléments la composant, des témoins ou un vieux papier familial, et ce n’est pas le cas de l’ancien orphelin de la casbah.

 

En toute naïveté, comme s’il voulait laver un affront qu’il venait de jeter sur le front de son supérieur social, il lui proposa, à voix basse, le nom de Tangi. « Toi, Tangi, fils de chienne, lui répondit le fonctionnaire en se rasseyant sur son siège, son petit trône administratif. » Il invita Rachid à s’asseoir, ce qui l’étonna gravement: « assieds-toi ouled zena (fils d’adultère), lui dit-il excédé par tant d’indélicatesses. Tangi est le nom d’un grand alim du nord, décédé à Istanbul, la capitale de l’empire ottoman après avoir enseigné dans sa prestigieuse université. M’entends-tu, toi, le rejeton de la décharge publique, tu veux t’affilier à sa descendance ? Comment comptes-tu faire ? Ahmed, Ahmed, appela soudainement le chef son chaouch qui suivait la remontrance de l’autre côté de la porte laissée expressément entrouverte. »

 

-  Le monsieur (en français) veut adopter Tangi comme nom de famille, qu’en penses-tu Ahmed.

-  C’est la gazelle des gazelles qui veut s’apparenter à la famille du fqih, pourquoi pas ? Ironisa le chaouch en ajoutant dans un français très rudimentaire et en faisant rire son supérieur : Tangi qui messiou riane?

- Te voilà enfin avec un nom de famille sur mesure, répliqua aussitôt le supérieur en riant. Tu préfère sidi Tangiqui ou moulay Tangiqui, ajouta-t-il en s’emparant d’un stylo? C’est à prendre ou à laisser.

- Ce n’est pas un nom de famille, chuchota Rachid comme s’il avait peur de ses propres mots.

- Pourquoi donc ? Intervint le chaouch. Tu diras que c’est le nom d’un métal qu’on extrayait autrefois dans la Casbah. Contrairement aux autres chorfa, tu exhiberas ton arbre métallique sans obligation de réciter les noms des ancêtres. T’en as pas, t’en as pas.

- Ce nom là ou rien, trancha le chef de l’Etat Civil. Tu auras ta carte dans trois semaines si tout va bien.

- Tu t’en vas maintenant gazelle des gazelles, ordonne le chaouch. Mon chef ne s’occupe pas seulement que des bâtards et des traînés. Va petite gazelle.

 

« Ma maladie date de ce jour là, me dit Rachid. Ce jour là, j’ai quitté ce bureau en laissant derrière moi toutes mes défenses immunitaires physiques, morales et religieuses. Le royaume de Sa Majesté m’avait identifié pour me rejeter. Quelle ihana, humiliation. Non seulement tu ignores d’où tu venais mais en plus on te dépouille de toi-même. Contrairement à beaucoup d’autres, je reconnais que j’avais l’habitude de me mettre tout nu dans les lits des autres mais ce jour là, ce jour là, insista Rachid, j’ai compris que, pour eux, les autres, je serai toujours rien comme venait de me le confirmer le chien de son maître. Depuis, le mot douleur m’avait abandonné définitivement. La ruine que tu vois devant tes yeux est l’enfant légitime de la cruauté. Pourtant, j’ai décidé, sans aucune morale, de me battre et j’en suis satisfait et je ne remercie pas Dieu pour m’avoir aidé. Au contraire, en ce qui me concerne, il est toujours de l’autre côté de la barrière. Je l’ignore. C’est la chienne  errante et rassasiée qui m’a protégé».

 

- Alors, il va toujours bien Monsieur Tangiqui, dit l’infirmière antillaise en arborant un grand sourire de satisfaction. Votre ami ne manque pas de ressources pour rendre agréable le temps du  personnel hospitalier en cette période de crise, me dit-elle en regardant l’appareil sophistiqué. Le Professeur …est ravi de l’avoir comme patient, ajouta-t-elle en tendant à mon ami de la casbah une boite contenant des gélules de couleurs différentes. Il résiste. Il résiste et c’est tant mieux. Monsieur Tangiqui se faisait des soucis en pensant que vous n’alliez pas venir le voir. Vous voilà enfin et c’est tant mieux. Bon, n’oubliez pas de les prendre dans l’ordre. Je vous laisse.

- Regarde, me demanda Rachid en tendant difficilement la boite des gélules. Si je te fais le calcul de tout ce qu’on me donne à avaler ici, ta femme qui aime les bijoux anciens aura de quoi faire des dizaines de colliers et de chapelets, ironisa-t-il en toussant parce qu’il ne pouvait pas rire.

- Enfin, tu es malade, oui ou non, lui demandai-je excédé par son insouciance. Tu es vraiment une vraie …

- Oui, je sais, je suis une vraie garce, m’interrompit-il en toussant. Dans l’état où je suis, ma seule maladie est que je ne peux pas rire comme je le veux. 

 

Arbre généalogique (Mickael Berteloot)

 

                                                                                                  15 février 2009

 

 

Prochain Dis-leur que j’agonise (3) : la femme voilée

  

 

 

 

  

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                               DIS-LEUR  QUE  J’AGONISE (1)

 

                                                                 L’ami de la Casbah

 

Tout  était calme et paisible. Aucun danger ne menaçait la vie familiale protégée par un sentiment de sérénité qu’on aimerait volontiers offrir à ses pires ennemis après avoir éliminé rancœurs et frustrations.  Après plusieurs décennies passées en pays d’immigration, vécues sans problème majeur, la moindre des choses est de remercier le Créateur de ce monde de vous avoir mis à l’écart de nombreux désagréments. C’est vrai enfin, pourquoi faut-il être ingrat à l’égard du Ciel alors que les enfants ont grandi en liberté loyale. Ils sont autonomes et ont fondé leur propre foyer après avoir fait des études sérieuses et trouvé du travail. Ils sont à l’abri de bien des déboires que d’autres, dans leur âge, peinent, durant des mois voire des années, pour trouver une voie identique. Ce n’est pas le triomphe de l’égoïsme mais seulement de la satisfaction.

 

C’est génial pour les parents: pouvoir  vivre sans entrave, à la marocaine et à l’occidental en France. Il y en a qui le vivent dans les quartiers à forte dose arabe, d’autres par parabole ou téléphone et d’autres, dont je fais parti, le soir dans l’intimité de leur foyer. Bref, vous n’imposez rien à personne et personne ne vous impose quoi que ce soit.  Le corps allongé sur la banquette prévue volontairement pour cette position, le coude ou la tête confortablement posé sur deux coussins et le verre de thé vide, encore tiède, qu’on roule agréablement sur le front, ce n’est pas la culture au sens noble du terme mais tout simplement le laisser aller traditionnel. Les banquettes ont été adoptées et adaptées pour parfaire une intégration familiale supposée sans faille dans le pays d’accueil.

 

Entente conjugale (Delacroix)

 

Grâce à la liberté d’expression, la soirée est agrémentée par des émissions sérieuses de la télé. Parfois quand l’ « ailleurs » n’est pas trop imposant par son rappel de souvenirs sagement écartés, on les regarde sans les voir et sans les écouter. Ayant le droit d’être vaniteux dans l’intimité, on n’hésite pas à se ressaisir ostentatoirement en attrapant une phrase saugrenue du débateur, et on ose même s’offrir un moment d’effort pour  commenter les propos de l’imprudent. Bien entendu, tout cela a lieu chez soi, à l’abri de toute contradiction ou protestation et sans la moindre rigueur logique ou intellectuelle. Enfin, c’était ainsi autrefois dans le pays. Les pères écoutaient gravement la radio avant d’avoir la possibilité de regarder les avertissements du makhzen sur l’écran à l’occasion d’une grève à entamer ou une manifestation dangereusement achevée. Les plus téméraires insultaient les commentaires du « commentateur » officiel. Dans l’intimité, les parents, hommes et femmes, faisaient, en notre présence, preuve d’un courage… hypocrite sans bornes.  Ils leur suffisaient de s’assurer que nous n’étions pas encore mûrs pour tout comprendre et que les invités, quand il y en avait, étaient du même bord et munis du même courage.

 

Tout était calme et tout était salutaire. Le confort de la banquette et la polémique feutrée des débateurs contribuaient à concevoir agréablement les futures fondations d’une retraite sans ambages. Il est vrai que la crise et le pouvoir d’achat malmènent cruellement les projets les plus audacieux. Cependant, pour éviter de se frôler au désespoir, il faut tout simplement s’appuyer sur sa culture d’origine jugée, à tort, fataliste, en priant Dieu de transformer ce désagrément conjoncturel en prospérité permanente. En France, pays laïque, il n’est pas interdit de prier et c’est déjà un grand acquis dans le pays des mécréants.  Enfin, pourquoi ne pas recommencer une autre vie active par un pèlerinage à la Mecque.  C’est une excellente préparation psychique et physique à la retraite qui précède un autre rituel lié à l’âge, le plongeon dans l’oisiveté qui hante tant les esprits dynamiques et frénétiquement entreprenants. Enfin, la religion musulmane comme d’ailleurs la culture arabe ne taxent pas l’oisiveté de mal social. La retraite et les fêtes d’anniversaires sont des inventions occidentales. C’est quoi cette civilisation qui traque, en les fêtant, les dates de naissances de ses individus pour les précipiter, avec des cadeaux, dans l’abîme du vieillissement alors qu’une fois qu’ils sont vieux elle ne sait pas quoi en faire. Chez les musulmans, on nait, on travaille avant de rendre son âme à son Créateur. Qu’on mette donc fin à ces préjugés car, vu que la vie et la mort sont entre les mains du Seigneur, un bon croyant est obligé de préparer un long avenir après sa mise à la retraite. Pourquoi diable empêcher les bonnes volontés d’être utiles pour la société?

 

Je ne rêvais pas et je ne divaguais pas non plus. Mon épouse, me réveilla en critiquant sévèrement les propos du ministre du travail « voilà ce que ça donne quand on autorise les crétins à voter, me lança-t-elle». Démasqué, sans preuve, je lui fis comprendre calmement que ce n’étais pas moi le directeur de campagne de Sarkozy. Peine perdue, elle voyait dans mon inertie exaspérante la pleine communion avec la politique dominante. Ses trimestres chèrement payés pour compenser le temps perdu au Maroc étaient dans l’œil du cyclone du responsable gouvernemental. J’ai réalisé que le débat sur l’âge de la retraite et les 35 heures, s’était emparé de son attention alors qu’elle essayait de se laisser absorber par sa broderie. Elle était dans le vrai. Moi, je planifiais mon avenir entre un retour de la Mecque avec le titre de hadj qui ne m’apportera rien à part le bonnet blanc qu’on peut réduire en simple pins, scintillant mais discret, et de vagues projets en France et pourquoi pas au Maroc. Puis, subitement, comme une agression, le téléphone sonna. Ce fut le fiasco. L’imprévisible qui débarqua, en flagrant délit, dans votre univers dont vous êtes sensé consolider en permanence tous les contours. Ce jour là, en étant sûr de l’identité de mon interlocuteur, j’ai insulté le progrès et toutes les technologies. Pouvais-je faire autrement ?

 

Une voix douce, hésitante et gênée par une toux difficilement maîtrisée m’interpela: 

- c’est moi, ça va.

- comment çà, c’est moi. Vous faites erreur monsieur.

 Mon étonnement fut grand lorsque mon interlocuteur cita mon prénom et me précisa que le numéro était correct et que c’était un membre de ma famille avec lequel j’ai rompu tout contact depuis plus de vingt ans qui le lui a donné.

-c’est moi. Insista-t-il de peur que je raccroche. Rachid, ton ami du quartier, de l’école et de l’équipe de foot.

-Mais monsieur, des Rachid, j’en ai connu plein quand j’étais au Maroc et j’en rencontre plein ici.

-Non, c’est moi. Rachid de Dar Khayria,  la maison de bienfaisance, de la Casbah. Tu ne peux pas m’oublier. Des Rachid comme moi, il y en avait qu’un seul et c’est bien moi l’ancien ami. Je ne cherche pas à t’importuner mais seulement à demander ton aide.

 

Je n’avais plus de mots à lui dire. Ma femme me regarda avec stupéfaction en me voyant me lever brusquement. Pour la rassurer, je lui fis signe de la main qu’il ne fallait pas s’en inquiéter. Enfin, ma conversation en arabe lui confirma que le danger, si danger il y avait, venait d’ailleurs. Je ne savais pas si je devais exprimer mon étonnement ou ma joie d’avoir un interlocuteur qui venait du pays et qui cherchait à me parler. J’avoue aujourd’hui que mon désarroi se justifiait par des raisons strictement familiales, à la fois ridicules et mesquines. Après le décès de mes parents, mes relations avec le reste de ma famille s’étaient d’abord distendues puis, avec le temps, avaient disparues. C’est la rançon que certains émigrés paient, de gré ou de force, pour acheter le vide salutaire.  Le temps passant et après avoir découvert la beauté de Nice et d’Istanbul, mes vacances dans ces deux villes m’ont complètement fait oublier l’obligation de me rendre au pays de mes racines initiales. Nice de Matisse que je regarde du haut de la colline du Château me rappelle Tanger de mon enfance et de mon adolescence et Istanbul me comble d’une fierté inépuisable en faisant rappeler à  mon esprit et à mon corps, le regard jeté, depuis le café de Pierre Loti, sur la Corne d’Or sous le couché du soleil caressant les minarets de la Solaïmania, mon profond attachement à une civilisation, tant humiliée, qui ne demande qu’à ressurgir dans le fracassement des armes et les dénigrements des puissances occidentales. C’est dans ces deux villes que je récupère ma symbiose culturelle et spirituelle dans un occident pénible mais généreux pour l’ouverture d’esprit. 

 

 

Henri Matisse et Pierre Loti

 

La voix de mon interlocuteur me secoua à nouveau en stoppant net le temps indéfini d’une inquiétante pensée. Le ton de la voix de Rachid réveilla en moi un amas de souvenirs que je n’aurais jamais osé fait revenir à ma mémoire. Comme s’il voulait précéder le déroulement de ma pensée, il m’interrompît :

-  je n’ai besoin de rien, surtout pas d’argent, insista-t-il craignant ma hantise de deviner en sa personne un escroc venant du pays à la recherche d’une proie facile piégée par les sentiments de circonstances. Non, même si nos relations avaient disparu par ma faute, tu étais toujours un frère pour moi et je n’oublierai jamais quand ta mère insistait pour que je vienne chez toi partager vos repas et parfois passer la nuit quand on préparait les examens. Je te demande seulement de venir me voir, de me parler et de m’écouter. Sois sûr que nos rencontres ne seront pas longues. Je suis dans un hôpital à Paris et je n’ai personne à qui je peux parler ou raconter mes angoisses profondes. Il me reste très peu de temps à vivre. Je sais que c’est très difficile pour toi mais fais-le. Je te promets que ça ne durera pas longtemps, le médecin te le confirmera. Je n’ai pas peur de la mort, c’est notre destin à nous tous, mais je ne veux pas mourir isolé, dans la solitude de moi-même. On m’a dit à Tanger que ta femme est Française et généralement les femmes européennes ne refusent pas d’écouter les autres quand ils sont en détresse. C’est mon cas. Veux-tu bien le lui préciser. Ce ne sera pas long. Quelques semaines ou quelques mois, en tout cas pas une année. Je suis prêt à lui parler, à la supplier. Fait-le, je t’en supplie. Ça va être dur pour toi. Mais quand tu verras mon état, tu changeras d’avis.

 

Mon interlocuteur mit fin à son effraction dans ma vie privée en me demandant d’accepter de l’entendre dans les jours qui viennent. Il me laissa ainsi le temps de réfléchir sur son cas avant de lui accorder la faveur tant espérée, me précisa-t-il.

 

Deux portes de la Casbah

 

Il ne manquait plus que ça, dis-je à ma femme qui me regardait bizarrement.

-  C’était qui, me demanda-t-elle, inquiète?

-  Un missile social. Enfin, une vieille connaissance de Tanger qui prétend être un vieil ami, lui répondis-je en essayant d’être le moins explicite. J’avoue que j’avais à la fois honte et pitié et j’avais estimé qu’il était dans mon intérêt de ne pas dire immédiatement la vérité. La surprise était tellement écrasante à supporter de telle sorte que j’ai décidé, sans succès, de m’octroyer un délai de répit avant de révéler à mon épouse l’identité exacte de mon interlocuteur indélicat et supplicié.

- Enfin, tu peux me dire qui c’était. Ce monsieur ou cet ami qui vient de très loin et de nulle part. Il doit avoir un nom, un prénom.

- Tu insistes, lui dis-je en réprimant ma gêne. Tu vas le savoir. Quand nous étions petits à l’école, les instituteurs le désignaient par oueld zebala, fils de la décharge publique, et quand il était grand, les connaisseurs en garçons…libres, l’avaient surnommé, la garce de la médina. Tu as encore d’autres questions à me poser au sujet de cet ami lointain et quasiment très proche dans l’immédiat ? La vérité fut que je n’étais pas fier de moi-même en ne me souvenant pas du nom de famille de mon…ancien ami. J’étais sûr d’une chose, vu qu’il était un enfant de l’orphelinat de parents inconnus, son nom de famille avait changé plusieurs fois jusqu’à l’abandon de son identité exacte dans nos mémoires d’enfants puis d’adultes. A vrai dire, Rachid, les déclarations à l’état civil n’ayant pas été obligatoires et c’est encore le cas aujourd’hui, se présentait chaque année par un nom nouveau comme s’il était un rat de laboratoire sur lequel on pratiquait des expériences patronymiques. C’était difficile de retenir son nom d’autant plus qu’on avait tous des surnoms gentils ou méchants qui déclenchaient des bagarres permanentes.

 

 Ael (Goldsheidor)

 

- c’est très tangérois, ça. C’est un… Ma femme fait semblant d’hésiter pour ne pas froisser ma pudeur d’authentique marocain, respectueux de la morale religieuse et défenseur de la fierté nationale de …souche. C’est sa façon de se moquer de mes réactions conjoncturelles. Enfin, soyons directs, cet ami ou ce monsieur c’est ce que vous appelez là-bas un zamel, une tapette, n’est-ce pas ? Ce n’est quand même pas grave, ce n’est qu’un ancien môme qui faisait le tapin et rien de plus. C’est choquant ça à Tanger ? Tu oublies que j’ai vécu dans ta joyeuse ville pendant presque une décennie et je te rappelle que lorsque je donnais des cours de français aux adultes, il n’y avait pas seulement dans ma classe des élèves qui aspiraient à améliorer leurs connaissances en vocabulaire et en grammaire. De très jeunes garçons, les ael, comme vous dites là-bas, suivaient mes cours assidûment et leurs frais de scolarité étaient payés par certains établissements spécialisés dans des loisirs aussi particuliers que les occidentaux propriétaires de ces établissements. Tu ne vas quand même pas me faire croire que tu as été choqué le jour de l’approbation du fameux PACS en France. Tu riais en me disant que le pays des droits de l’homme est en retard de plusieurs décennies en matière des droits d’homosexuels. La France ose enfin réunir les hommes au moment où on les autorisait, ailleurs, à divorcer.  Je te rappelle que tu me disais à Tanger, au sujet de mes élèves adultes, qu’ils apprenaient le français ou l’anglais en vue de prochains mariages avec leurs compagnons européens. D’accord, tu ne prononçais pas le mot mariage mais vivre ensemble à Paris ou à Londres. Pour le film de Smihi, le réalisateur tangérois, je te rappelle que tu as éclaté de rire en apprenant qu’il n’avait obtenu aucun prix au festival du cinéma de Marrakech. Tu avais justifié ton rire par le fait que le titre de son film, ael, le gosse, était incomplet. Projeté à Marrakech, la ville du moussem permanent des homos, un film réalisé par un tangérois portant le titre d’ael sans préciser à qui il appartient est une erreur très grave, une vraie anomalie. S’il avait ajouté, avais-tu précisé, le gosse de et en mettant les pointillés, il aurait obtenu la palme d’or de... Comme tu peux le deviner, je ne répéterai pas ce que tu avais dit car je ne suis pas grossière comme toi… et vous autres, les hommes. Bon, il faut voir cet ami ou ce monsieur. Il a sûrement ton âge, si lui était ael et toi tu étais un garçon normal, à l’heure où je te parle vous êtes tous les deux pères voire grands pères. Il est malade. Il ne t’appelle pas d’une discothèque. Il est malade enfin, et il te dit qu’il ne lui reste que peu de temps à vivre.

 

- Je ne suis pas quand même un fqih pour lire le Coran sur sa dépouille après l’avoir lavée et drapée dans un linceul. C’est incroyable, j’étais persuadé qu’après plusieurs années de vie en pays d’immigration, aucun problème de là-bas ne pouvait m’atteindre. J’étais plongé dans ma quiétude totale et voilà un bledard, qui débarque dans ma vie dans le but de malmener ma mémoire et bousculer mon esprit. Que puis-je lui apporter comme remède à sa maladie et à ses angoisses de mourant ? Enfin, il n’y a plus de cimetières là-bas pour qu’il vienne crever ici !

- Justement, tu es loin des autres, il cherche à se lire en toi. Tu ne peux pas être ni sa mémoire ni son miroir mais il peut feuilleter en ta compagnie sa propre identité. N’oublie pas qu’il dit : je suis Rachid de la maison de bienfaisance de la Casbah. Il est convaincu qu’il n’a plus personne sauf toi. Ce qui est probablement la vérité. Pour lui, en cherchant tes coordonnées, il est persuadé que tu es, toi aussi, un mort pour les tiens et dans les meilleurs des cas un lointain souvenir. Il cherche à se confier, vous ne savez pas le faire, vous, les hommes et les femmes de là-bas. Tout est hchouma. Enfin, il n’y a pas si longtemps, tu pestais contre ces hommes qui voulaient lyncher, dans la bourgade de Ksar Kébir,  un homo sous prétexte qu’il a organisé sa fête de mariage en se déguisant en mariée. Adieu la tolérance, bonjour la culture du bled et des beaufs.

 

Indulgence (Yvon)

                                                                                                      1 février 2009

Prochain Dis-leur que j’agonise (2) : Moulay Tangiqui

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LALLA HNIYA…UNE HISTOIRE ANCIENNE (13)

L’ARISTOCRATE ENIGMATIQUE

De son ciel d’où il règne ce vendredi en maître absolu, le soleil noie le quartier dans une chaleur étouffante. Les ruelles sont désertes et les enfants qui les remplissent le soir sont encore à la plage. Après la prière collective, les hommes s’étaient dispersés et avaient rejoint à la hâte leur foyer. La canicule impose un couvre feu implacable interdisant toute causerie habituelle prolongeant la fin de la prière. Longue et silencieuse, la rue principale s’était tue tel un passage parcouru par une lointaine caravane. Les rares véhicules qui osent transgresser sa solitude, la traversent prudemment comme s’ils craignaient des explosions fatales de leur mécanique.

Une lourde fatigue dans les mollets, Lalla Hniya s’était affalée sur la banquette, les yeux fermés couverts de son avant bras. Montant du rez-de-chaussée comme un dernier avertissement, la toux de Nour l’arrache brusquement d’un répit qu’elle croyait durable.

Répit ( Lewis )

L’enfant adulte, pieds nus, vêtu d’une jellaba noire en laine, le capuchon tiré sur son épaule s’arrête sur le seuil de la porte de la cuisine.

- Il est prêt ce café, demande-t-il d’une voix éraillée.

- Heu, tu m’as fait peur, va t’asseoir. Je vais te l’apporter.

Nour s’assied dans le salon, tire la table ronde vers lui, puis s’étire mollement en baillant. « Il vient ce café, oui ou non, rappelle-t-il en grattant ses cheveux. » Le cœur pris d’une nausée attendue mais lente à venir, il se lève et court vers le lavabo en déployant une énergie dévastatrice sur son passage. Sa mère s’immobilise dans la cuisine et écoute, les yeux fermés, les coups de poing que son fils donne au mur. Malgré le soutien de ses doigts enfoncés dans sa gorge, le noctambule n’arrive pas à expurger de son estomac têtu les résidus d’une nuit bien arrosée. Il quitte bredouille la salle de bain, énervé, le cœur surchargé et le ventre noué.

- Voilà ton café fils. Veux-tu manger des gâteaux? Je les ai faits hier, ils sont encore croustillants comme tu les aimes.

Agacé et écoeuré par la proposition de sa mère, Nour, les yeux rouges et gonflés, lui demande si son mari avait acheté le journal.

- Non, répond prudemment Lalla Hniya. J’envoie Batoul l’acheter, pourvu que l’épicier ne soit pas fermé. Nous sommes le vendredi, il ferme après la prière. Tu me diras quand tu auras faim.

Une forte toux fait soudainement tournoyer le nuage épais de fumée qui s’était répandu dans le salon. Nour se lève brusquement et sur son chemin de la délivrance, il tend son bras vers sa mère qui venait de sortir de la salle de bain après avoir lavé le lavabo. Lalla Hniya repousse la porte derrière son fils en y collant son front. Sa patience n’en peut plus mais elle résiste contre vents et marées.

La gorge en plein désarroi, Nour crache sans succès en suffoquant. Il s’énerve, insultant le lavabo parce qu’il est petit, le quartier parce qu’il est surpeuplé, la ville parce qu’elle est misérable et les religions qui sont faites pour faire plaisir aux fils de putes. Il explose. Lalla Hniya expurge un long soupir telle une sage femme revenant d’un long et périlleux accouchement. Comme à l’accoutumée, elle s’arme de sa bonne volonté, la ventouse, la serpillière et l’eau de javel à son commandement.

Soulagé, Nour s’allonge indifférent aux coups retentissant de la sonnette.

- Veux-tu ouvrir Nour, on vient de sonner, demande la mère, une éponge pressée dans sa main.

Dissuadée par les hoquets successifs de son fils, la mère exécute elle-même sa propre demande.

- C’était donc toi oncle, c’est un vrai miracle que tu sois venu un jour de canicule, s’écrie Nour en se redressant.

- Tais-toi idiot, répond Sidi Zaïne Abidine, le frère de Lalla Hniya. Quel idiot tu as mis au monde ma sœur, tfou. Regardez-moi cette chose. Que Dieu nous protège. Regardez, regardez. Tu n’as de l’humain que l’apparence, que le déguisement. Quand je te regarde, je me dis que c’est sûrement Dieu qui s’était trompé. Tu n’es qu’une créature et rien d’autre. Une anomalie dont il est le seul à connaître les raisons. Qu’Il me pardonne ces propos égarés. Dis-moi ma sœur, demande le frère, inquiet en baissant sa voix, il est ici Sidi Mohyidine?

- Tu peux parler mon frère, il dort profondément.

Nour rit aux éclats: « ici, à côté de moi fils de Franco, dit-il à son oncle. »

- Sois poli tête d’âne, répond l’oncle forçant exagérément son indignation. Écoute-moi, tu dois beaucoup de respect à ton vieil oncle, l’oublies-tu? Vois-tu ces bras, forts et fermes, ce sont eux, les mêmes, qui t’avaient porté le jour de ta circoncision. Tu hurlais comme un chevreau, les yeux terrifiés, sous la lame du boucher. Si j’étais prudent ce jour là, je t’aurais supprimé la qualité d’homme car tu ne la mérite pas. D’ailleurs je ne daigne pas m’asseoir à côté de toi. Tu pues. Sidi Zaïne Abidine le regarde droit dans les yeux, puis enchaîne: regardez-le, il ne s’est même pas lavé, tfou. Lave-toi porc et fait la prière, nous sommes le vendredi? Qu’attends-tu, impie?

Nour ne se fâche pas. Il rit. Qui oserait dans la maison lui adresser de tels propos. Personne. Le fils maudit rit tout en toussant, dégageant de sa bouche une haleine âcre inapprochable. Déjà écoeurée, Lalla Hniya laisse échapper un sourire triomphal. Les visites de son frère aîné la comblent de joie et ses remontrances, fort désagréables, habilement transformées en plaisanteries lui procurent une sensation de revanche, éphémère, mais complète et délicieuse.

Depuis son jeune âge, Lalla Hniya éprouvait à l’égard de son frère un amour fraternel très excessif que sa mère observait d’ailleurs avec une attention soupçonneuse. Puisqu’il lui était interdit de jouer avec d’autres garçons, c’était à son frère d’assumer les rôles audacieux. Elle pleurait lorsqu’il ricanait et lui cédait sa part de sucrerie quand il acceptait. Leur jeu cessa un soir lorsqu’ils furent surpris par l’arrivée impromptue du père. Le frère était habillé en jellaba blanche du vieux et la sœur s’était déloyalement servie dans la penderie de sa mère. Aujourd’hui, quand le frère aîné se souvient de l’événement, il met ses mains contre ses oreilles et remercie Dieu de lui avoir sauvé l’ouïe. Pendant que son père lui tenait le corps par les oreilles, sa sœur, plus prévoyante que lui, s’était réfugiée derrière le dos de sa mère en émettant des cris stridents ininterrompus. Sa riposte fut tellement dissuasif que le père, abasourdi par les sirènes de sa fille, lâcha le fils et quitta la maison, les babouches à peine accrochées aux gros orteils.

De cette fête nuptiale avortée, Lalla Hniya garde un souvenir frémissant de gaîté et de peur et puise dans l’amour fraternel un bonheur inégal.

Cependant, son frère, loin d’éprouver le moindre sentiment d’un amant déçu, ne garde de cet épisode que son aspect douloureux. Bavard et incisif sur le présent, Sidi Zaïne Abidine reste très discret sur le passé et tout particulièrement le sien. Il ne relate les années de sa jeunesse qu’à demi-mot et ceux qui se hasardent à faire allusion à son enlèvement par l’armée de libération ne tentent plus jamais de refaire la même expérience. Cherchant insidieusement à enfreindre cette règle, Nour, insolent qu’il est, en a eu lui aussi l’amère expérience. Une très courte colère foudroyante et indomptable tel un barrage qui explose à l’improviste lui avait fait comprendre que son oncle était d’une espèce humaine très distincte. Le caractère débonnaire qu’il expose, à la perfection, à ses interlocuteurs n’est qu’un masque ou plutôt une frontière car l’homme sait comment faire taire les autres mais il n’a plus aucun pouvoir pour mettre à exécution ses propres pensées et méthodes.

Homme de grande sagesse et de clairvoyance, le père de Sidi Zaïne Abidine fut le plus vénéré dans toutes les tribus du nord. Descendant de la famille du Prophète et ayant fait ses études de théologie à la Quaraouiène de Fez, son autorité religieuse et morale l’avait doté d’une aura incontestable. En période de troubles lointains, les autorités centrales lui envoyaient requêtes sur requêtes sollicitant soit son intervention pour rappeler à l’ordre les tribus rebelles soit sa bénédiction pour faire accepter ses représentants à la tête des montagnards réputés durs. Les brigands, les saïbs, nombreux et très bien organisés en bandes, souvent rivales, craignaient sa malédiction et n’empruntaient le chemin qu’il venait de parcourir qu’une semaine plus tard en ayant la certitude que l’image de son ombre avait complètement disparu de leur mémoire. Pèlerins et marchands s’arrêtaient devant sa demeure et sollicitaient bénédictions et sauf-conduits écrits de sa main leur garantissant la poursuite de leur parcours afin d’arriver sains et saufs à destination.

L’entrée de la zaouïa et l’arrivée du charif (Clairin et Delacroix)

A vrai dire, ce pouvoir, si spirituel fût-il, en cachait un autre beaucoup plus concret. Le grand charif régnait au sommet de la plus grande confrérie du nord dont le rayonnement et l’influence de la doctrine s’étendait jusqu’aux confins des pays du Sahel. Ses adeptes et disciples étaient très nombreux et s’étaient implantés dans toutes les tribus, construisant sanctuaires religieux et fortifications défensives. La pratique du rite, la tarîqa, s’y transformait souvent en réunions de très haute importance avec les émissaires du grand charif.

Néanmoins, quoique son pouvoir eût été si fort, le charif n’assurait que des périodes de paix sporadiques. Les exactions des représentants du makhzen devenant insupportables, les tribus entraient en dissidence et mettaient en doute la légitimité géographique du pouvoir central.

Le XXe siècle s’annonça désastreux pour l’unité du pays. En plus du désordre régnant, la France, pour sauvegarder ses intérêts pénétrait par l’est et l’Espagne, harcelée par les attaques des ruraux contre ses habitants de Ceuta, décida de riposter en envoyant ses troupes occuper la ville de Tétouan. La résistance s’organisa aussitôt en dehors de toute tutelle administrative et spirituelle et les armes arrivèrent par des voies confuses, le Maroc étant gravement endetté et convoité, la concurrence entre les grandes puissances pour le partage du monde, à la veille de la première guerre mondiale, était rude. Déstabilisés et menacés dans leur demeure, cheikhs, alims et notables commencèrent à chercher la voie d’un compromis leur garantissant honneur et quiétude.

Moulay Hafid. Conférence d’Algéziras (1906). Moulay Youssef et lyautey.

Dans ce contexte imprécis, le charif, avait-il prêté son aide aux Espagnols afin de faciliter la pénétration de leurs troupes? C’est le grand mystère. Les versions sont nombreuses et invérifiables. Certains prétendent que le guide de la confrérie avait effectué plusieurs visites dans la ville de Ceuta où il était accompagné d’officiels marocains, les proches du makhzen. D’autres, par pudeur ou par crainte d’une malédiction posthume, soutiennent que le charif souffrait d’une maladie incurable, les médecins de la préside espagnole, connaissant son poids social, l’entretenaient avec les égards dignes de son rang.

Le seul témoignage résistant aux dires des uns et des autres est conservé par une simple et innocente chanson aux allusions intrigantes. Croyant chasser le mauvais présage et la trahison des homme, les femmes rurales la ronronnent encore lors de l’habillement de la mariée: « à la fin d’une bataille victorieuse, les moujahidines mirent la main sur une grosse malle. En examinant son contenu, ils furent persuadés que les traîtres étaient au-dessus de leur tête mais aucun combattant n’osa orienter son index vers la coupole de la zaouïa. Pourtant, dans la grande malle, il y avait deux documents écrits d’une main très connue. Le premier dressait la liste des hommes prêts à aider l’envahisseur et des irréductibles parmi lesquels la main vénérée avait inséré côte à côte les noms des brigands célèbres et des religieux orthodoxes, ennemis intraitables des confréries. Le second mentionnait les passages obligés, les oueds dangereux en période de grande crue et les villages récalcitrants. Le tout fut accompagné d’une sorte de carte sur laquelle une main avait grossièrement indiqué les endroits à éviter. » Ce fut la dernière confusion parmi les moujahidines qui précéda la débandade.

Le dernier combat

Les troupes espagnoles se répandirent victorieusement dans le nord et firent de Tétouan leur capitale coloniale. L’avènement de Ben Abdelkrim et ses combats héroïques contre les troupes alliées, espagnoles et françaises, n’effacèrent pas pour autant l’affront subi par ses prédécesseurs, les moujahidines trahis. Malgré la hardiesse de l’émir rifain, les zaouïas étaient restées bien fortifiées et les cheikhs, tout en souffrant de prétendues maladies incurables, bénéficiaient d’une santé de fer.

Après la pacification des territoires sous contrôle espagnol, le guide quitta son village et s’installa à Tanger couvert par une bienveillance très particulière de la légation espagnole. Il prit pour épouse une jeune citadine qui lui donna Sidi Zaïne Abidine et Lalla Hniya. Il continua de recevoir délégations tribales et émissaires officiels. Ses nouveaux adeptes citadins lui construisirent la plus grande zaouïa de la médina qui devint par la suite le phare de la tarîqa.

Quand la mort l’enleva à ses mourids, un haut dignitaire espagnol veilla méticuleusement sur la scolarisation de Sidi Zaïne Abidine. Il l’enverra plus tard à Saragosse faire des études de droit.

Ce fut lors d’une réception mondaine qu’on présenta au fils du charif un jeune étudiant espagnol descendant, quant à lui, d’une grande noblesse et possédé par une passion ardente pour les plantes médicinales. Ils ne se sépareront plus et à chaque retour de vacances, le fils du charif apportait dans sa valise, à son noble ami, des échantillons d’herbe et mode traditionnel d’utilisation.

Les études achevées, les deux amis s’installèrent à Tétouan, l’Espagnol ouvrit une pharmacie et le fils du charif dirigea, en adjoint, radio Dersa. Ayant l’œil perspicace sur les événements qui secouaient le monde arabe et ayant ses entrées dans la Résidence Générale, Sidi Zaïne Abidine faisait également office de correspondant d’un quotidien officieux madrilène et signait bizarrement ses correspondances et articles par N.M.N, nationaliste modéré du nord. Il était farouchement franquiste, antifrançais et antinationaliste.

En plus de son avidité pour le ramassage des plantes médicinales, le pharmacien découvrit au nord du Maroc une autre passion, la chasse et l’élevage libre des races inconnues ou ayant disparu dans la région. Ses analyses scientifiques de la faune, de la flore et du climat impressionnèrent, croyait-on, les autorités de Tétouan et un matin, à la surprise générale des paysans, les camions militaires déversèrent dans la nature des hordes de marcassins et de faons. Les crieurs furent aussitôt dépêchés à travers les tribus, avertissant les paysans sur les châtiments qu’ils risquèrent d’encourir si jamais ils osaient empêcher le développement normal de ces portées, très nombreuses, lâchées en liberté totale. Autant le succès de l’opération fut scientifiquement grandiose autant il fut désastreux pour les cultures et l’intégrité physique des habitants. Pour que l’œuvre naturelle prît racine dans le terroir, Franco fit construire, non loin de l’endroit où il fut blessé par le moujahidines du temps où il n’était qu’un simple jeune officier, un ensemble de chalets, son point de chute pour lui et sa suite pendant la saison de chasse.

Sidi Zaïne Abidine se détacha subitement, sans y renoncer, de sa fierté citadine et renoua ses liens avec la terre de ses ancêtres. Derrière un éclaireur local quémandeur de la barraka des chorfas, il fit connaître à son ami espagnol tous les secrets de la flore locale et en période de chasse, les paysans leur organisèrent la battue tout en ramassant les plantes rares. Au début, les deux amis partaient faire leurs excursions à l’improviste ce qui mettait les habitants dans l’embarras. Avec l’insistance de ces derniers, les deux amis consentirent de les prévenir plusieurs jours à l’avance. Depuis, les deux dignitaires trouvaient à leur descente de la jeep, mulets sellés et repas dignes de leur rang.

Confiant, en territoire apprivoisé, l’Espagnol faisait désormais des randonnés seul. Il ratissa les régions de fond en comble, apprit très vite l’arabe et se lia d’amitié avec les fqihs, les charifs et les notables. Quelques années plus tard, il abandonna son officine et devint mourakib, contrôleur civil, fonction hautement administrative et politique laissant très peu de prérogatives aux représentants du makhzen. Il exerça ses responsabilités dans le calme et la sérénité. Les habitants des tribus l’avaient investi de leur confiance en oubliant quasiment le personnage du khalifa, représentant du sultan.

Mais les choses prirent une tournure imprévisible. Au lendemain de l’indépendance, l’Espagnol rejoignit à la hâte Madrid et son ami l’indigène se rabattit honteusement dans sa grande maison familiale à Tanger, sous la protection circonspecte des mourids, et ne sortait qu’aux heures où les rues étaient quasiment désertes.

Sans contrôle effectif sur le royaume, le sultan Mohamed V, inerte, observait les luttes des clans entre nationalistes. N’ayant pas apporté de son exil un projet de société, ces derniers, monarchistes inconditionnels d’hier, devenus ambitieux mais sans programme, lorgnaient, les mâchoires bien ouvertes, vers le pouvoir. Ils s’en accaparèrent à tour de rôle, semant sur un terreau bien disposé, népotisme, favoritisme et abus du pouvoir. Pis, le pacte avec la résistance algérienne fut rompue faisant perdre au Maroc des territoires qu’il ne cesse de revendiquer vainement encore aujourd’hui. Bref, l’euphorie du pays de mille et une surprises s’expliquait par un piège colonial très réussi dans tous les pays post-coloniaux: « vous voulez l’indépendance…la voici . »

Le sultan et les vizirs. Le roi et les ministres

Dans sa solitude imposée, Sidi Zaïne Abidine suivait les événements en lisant les journaux et en écoutant la BBC ou la Voix des Arabes du Caire. Il ne s’en inquiétait pas outre mesure. Il est vrai qu’il se sentait déchu de son prestige familial mais les émoluments généreux que la capitale espagnole lui verse encore régulièrement le confortaient et lui donnaient l’assurance qu’il n’était ni abandonné ni trahi par ses amis franquistes. Il recevait également leurs lettres et ne manquait pas de leur répondre avec un enthousiasme intact. Le fils du charif déclina l’offre de poste de diplomate dans un pays latino américain et refusa illico un autre, beaucoup plus important, que les militaires franquistes voulaient lui attribuer dans le Sahara. Néanmoins, la dernière missive de son ami le pharmacien l’avertissant de faire sa valise au plus vite arriva trop tard. Pendant qu’il traînait ses pas sur la place du grand soko, une jeep lui bloqua le chemin et deux gaillards vêtus de treillis usés et armés de mitraillettes lui intimèrent l’ordre de monter dans leur véhicule. Il hésita pensant probablement à s’enfuir. L’un d’eux s’empara de son corps, lui plia les bras derrière le dos et le balança de toutes ses forces dans l’arrière de la jeep. « On a enlevé le charif, on a enlevé le charif, crièrent les enfants comme s’ils imploraient la providence d’intervenir à temps. » Les adultes baissèrent la tête et continuèrent de marcher. Enfin, que reprochait-on à Sidi Zaïne Abidine?

Les prisonniers (Constant)

Élevé dans les institutions espagnoles où le catholicisme est religion d’État, le charif constata dès sa maturité intellectuelle que l’Islam et la monarchie demeureront les deux piliers de l’avenir du pays. Tout en restant moderne dans les traditions, son retour à l’origine ancestrale n’était qu’une commodité de circonstances et ses lectures assidues des rénovateurs orientaux provoquaient en lui un sentiment de méfiance qu’il exprimait haut et fort dans ses chroniques mensuelles. Ses prophéties étonnaient parfois ses amis espagnols, ennemis irréductibles des démocraties occidentales, qui voyaient dans la montée du nationalisme arabe leur propre revanche.

A Tétouan, la capitale du nord, les descendants des fuyards de la reconquista s’étaient pleinement accommodés de la présence coloniale espagnole. Leur richesse matérielle et leurs mœurs raffinées qu’ils continuent encore de puiser dans la civilisation andalouse, leur patrimoine pour l’éternité, avaient, depuis des siècles, déclenché contre eux l’hostilité et la réprobation des tribus lointaines et avoisinantes. Ne voyant en eux que des dépravés du passé, responsables de la perte de la perle de l’Islam, al-andalous, et de la perversion transformant la doctrine sacrée en plaisirs quotidiens, les paysans les attaquaient sans pitié et les rançonnaient en enlevant les membres de leur famille. Les Chrétiens, cousins et ennemis d’antan, les en délivrèrent et ensemble, leurs enfants en tête, construisirent l’œuvre coloniale dans le nord du pays.

La main dans la main, les nobles espagnols et les notables andalous travaillaient en pleine symbiose sous l’autorité conjuguée du khalifa du sultan et du Résident Général. Mieux encore, les Andalous prirent une part active avant et pendant la guerre d’Espagne. Animés par un fervent nationalisme arabo-islamique que l’Orient soufflait en grands rafales et ayant renoué avec leurs origines lointaines latino méditerranéenne, les Andalous embrassèrent avec autant de ferveur la doctrine de Mussolini puis celle d’Hitler. En s’inspirant des théories de ces deux grands Seigneurs de la terreur, ils créèrent, eux aussi, leurs troupes de scouts et composèrent leurs chants fascistes. La guerre d’Espagne terminée, ils se consacrèrent, avec la complicité bienveillante des autorités madrilènes, à aider les nationalistes marocains dans la partie du pays occupée par la France.

Orchestre andalous de Tétouan (1930)

En observateur averti et hautement informé, Sidi Zaïne Abidine suivait de près les rencontres des nationalistes des deux parties du Maroc. La Résidence Générale l’informait et son quotidien madrilène publiait ses dépêches ordinaires relatant les déplacements des officiels et les projets en cours de réalisation. Cependant, fidèle à ses engagements vis-à-vis de l’Espagne et agissant en commun accord avec ses représentants, ce même quotidien publiait sur la première page ses chroniques soufflant le chaud et le froid sur les relations occultes entre les nationalistes du sud et la Résidence Générale de la zone nord. Aux exigences des premiers réclamant à la puissance espagnole de rétrocéder instantanément, en même temps que la France, tous les territoires sous le Protectorat, Sidi Zaïne Abidine répondait en termes ambigus couvrant à peine des menaces de chantage.

Le fils du guide spirituel connaissait les sources du ravitaillement de l’armée de libération et savait qu’un haut dignitaire du franquisme avait, sous certaines conditions touchant la souveraineté nationale, aidé généreusement la formation du premier noyau de la résistance urbaine en zone française. Déshonoré par une infirmité intime à cause d’une balle que lui avait planté un combattant français des brigades internationales, le dignitaire franquiste avait gardé une haine viscérale vis-à-vis d’une certaine France républicaine et perverse.

Plus grave, Sidi Zaïne Abidine avait lu les archives secrètes concernant les réunions tenues en Andalousie entre les délégations allemandes et italiennes et les jeunes nationalistes du nord. Promus à assumer des responsabilités importantes au lendemain de l’indépendance, ces mêmes nationalistes voulaient-ils se débarrasser de leur lourd passé en liquidant le fils du charif? Les Américains qui avaient soutenu les mouvements de libération dans le monde et en particulier en Afrique du nord regardaient avec beaucoup de suspicion certaines nouvelles personnalités marocaines. Cependant, jugeant probablement que le pays leur était acquis d’avance, que les troubles n’étaient que provisoires, héritage naturel de la colonisation, ils décidèrent, à l’instar de leur politique favorable au régime franquiste, d’abandonner vite leur projet d’inquisition. Mais Sidi Zaïne Abidine en savait trop et il était encore temps de le faire taire pour toujours.

Apprenant la nouvelle de son enlèvement, Lalla Hniya s’affaissa, le corps se battant entre l’évanouissement et la mort. Elle se releva et courut d’une chambre à l’autre: « mon frère, mon frère, ils vont tuer mon seul et unique frère, aidez-moi, aidez-moi, hurlait-elle agitant ses bras dans tous les sens comme si elle cherchait à défoncer les murs. » Figé dans sa chambre, blême à mourir de peur, les doigts coincés dans le nœud de la cravate, Sidi Mohyidine l’entendait crier en pensant à son propre sort, lui, l’indigène favori de l’administration internationale. Lalla Hniya s’accrocha à sa cravate et cria de toute sa voix: « va voir ton frère, va voir ton frère. »

Quelques mois plus tard, en pleine nuit d’hiver, après que la forte pluie et le puissant vent d’est aient vidé les ruelles, Sidi Zaïne Abidine frappa à la porte de sa sœur. Nour, en sa première année d’école et ses sœurs furent réveillés. Ils se regroupèrent tous avec le rescapé dans la chambre la plus petite de la maison, les murs les aidant à se sentir davantage solidaires et en sécurité. L’oncle était sale et avait effroyablement maigri. Ses yeux grands ouverts, regardaient nul part comme si on venait de le libérer d’un centre psychiatrique. De toute la nuit, ils n’échangèrent pas le moindre mot, les enfants regardaient sans rien comprendre, leur père, la tête inclinée vers le sol, soupirait discrètement de temps en temps et leur mère avait collé un pan de foulard contre sa bouche, les yeux fixés sur son frère.

Sidi Zaïne Abidine passa des semaines chez sa sœur avant de rejoindre son domicile. Il mangeait très peu comme s’il avait peur de la nourriture et dormait très peu comme s’il craignait qu’on vienne le réveiller pour l’exécuter. Il ne dira rien. Qu’a-t-il vu et qu’est-ce qu’on lui a fait subir? Pour le délivrer, le beau-frère de sa soeur, en se portant garant de son silence, lui a-t-il fait jurer, la main posée sur le Coran, de ne rien divulguer ni du passé ni de ses conditions d’incarcération? Mystère. On ne le saura jamais.

Huit ans après, son ami, le pharmacien espagnol revint dans le nord, s’installa à Tanger dans la partie européenne et devint chroniqueur dans un magazine ecclésiastique madrilène. Apparemment, il fut écarté, pour des raisons obscures, d’une loge catholique recevant ses ordres directement du Vatican. Le garçon de café connaît très bien ses habitudes et ne lui propose plus de rallumer son cigarillo éteint au coin de la bouche. Avant de lui servir son grand café au lait, il l’aide à rassembler les quotidiens marocains et étrangers que l’Espagnol lit assidûment en soulignant quelques lignes et en prenant des notes dans un petit carnet qu’il n’abandonne jamais sur la table. L’après-midi, le salon sombre du casino espagnol, meublé de vieux canapés en cuir et de tables en bois massif, est son lieu de rendez-vous avec son vieil ami Sidi Zaïne Abidine. Ils y bavardent longtemps à voix basse et rient très rarement. Que se racontent-ils? Apparemment rien de consistant. On a toujours dit que Tanger, ville de légendes, est toujours habitée de fantômes qu’elle enfante elle-même.

Plutôt assagi que discret, Sidi Zaïne Abidine déclina toutes les offres officielles que Rabat lui avait proposées. Contrairement à son beau-frère, il ne quitta pas la médina, ses voisins le tiennent en grande estime et les recommandations écrites de sa main sont immédiatement satisfaites par les administrations. Moins par conviction religieuse que par la distinction sociale que lui assigne son origine familiale, il porte la jellaba citadine, se coiffe du fez rouge impeccablement brossé et s’appuie sur une canne noire luisante pour laquelle sa sœur porte une haine implacable.

L’épicier, les maîtres du four et de l’école coranique ne racontent que du bien à son sujet. Seulement, une chose les a intrigué pendant longtemps et du fait qu’ils n’arrivaient pas à la décortiquer, ils avaient décidé de l’oublier pour toujours.

En effet, ils avaient remarqué durant la longue agonie de Franco que la demeure du charif accueillait beaucoup de monde, des nationaux respectueux qu’ils auraient juré avoir déjà vu à la télévision. Leur curiosité était davantage lancinante au fur et à mesure que le fort et soudain engouement pour les voyages de leur noble voisin s’affirmait intempestivement. Il partait accompagné par des inconnus et revenait seul. Ils baissèrent les bras, leur esprit piégé dans les dédales de leurs propres interrogations. Sidi Zaïne Abidine en revint un soir les yeux cachés derrière des lunettes noires. Pour déjouer les soupçons de ses voisins, il expliqua à l’épicier qui se chargea de répandre l’information que sa vue était menacée et craignant de se faire soigner au pays par des incompétents, ce que son interlocuteur ne démentit pas, il avait confié le destin de ses yeux à un ophtalmologue de Barcelone, le meilleur au monde. Faisant preuve d’une compréhension sans faille, tout le quartier l’avait cru d’autant plus que depuis la mort du généralissimo, le charif porte des lunettes de vue ordinaires, signe d’un rétablissement parfait. Puis de quoi se mêle-t-on? Sans l’intervention du vénéré voisin, les affaires religieuses n’auraient jamais refait le plafond de l’école coranique ni assuré un pécule mensuel à son maître qui le satisfait largement. Les agents des services d’hygiène n’ouvrent plus leur carnet de réprimandes ni devant l’épicier ni devant le four. Alors, la paix, la paix.

Penser

( FIN )

2 novembre 2008

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LALLA HNIYA…UNE HISTOIRE ANCIENNE (12)

L’ILLUMINEE IMMORTELLE

Nour claque la porte derrière lui. Lalla Hniya court vers la fenêtre et se met derrière les persiennes entrebâillées. Comme à l’accoutumée, Nour se pointe au milieu de la rue principale et bloque le premier taxi de passage, occupé ou vide. Les chauffeurs, spécialistes de la nuit le connaissent très bien. Quand ils ne disposent pas de place libre, ils mènent à destination leurs clients puis reviennent le chercher et ne se font jamais payer. Lors des conflits les mettant en face de l’administration, le petit fils de l’imame agissait mieux que le représentant de leur corporation car il sait où il faut s’adresser et où il faut négocier. Sa mère sourit et murmure une prière le protégeant des malheurs ambiants. Sachant qu’elle l’observe derrière les persiennes, Nour lève son bras en guise d’un adieu éphémère et prend place à côté du chauffeur. Élégant comme un prince, beau comme un ange, le grand enfant disparaît dans la vie nocturne.

« Il est parti ton ogre enragé, dit Sidi Mohyidine. Que Dieu efface son ombre de son univers. » Lalla Hniya ne lui répond pas. Elle jette un regard inquiet sur une pile de livres, prend le plateau et s’en va vers la cuisine faire la dernière vaisselle. Le fils du Satan étant parti, l’époux décide de régler ses comptes avec la mère, seule incriminée dans l’affaire de blasphème et d’insolence. « Veux-tu me dire combien tu lui as donné? Tu le paie pour assurer ta protection. Tu le dresses contre moi pour assouvir ta vengeance. Je suis votre ennemi, l’homme à humilier, à faire agonir au rythme de vos plaisanteries. Il ne t’insulte jamais, au contraire, ton grand plaisir est de le payer pour te faire rêver et rire. C’est ton bonheur, n’est-ce pas? »

Désignée comme coupable et complice, Lalla Hniya ne lui répond pas. Elle rince lentement les verres, une forte colère se répandant dans son corps. Elle ferme le robinet, décroche le torchon et essuie ses mains en regardant les bouts de ses doigts. « Laisse-moi passer, demande-t-elle à son mari debout sur le pas de la porte. Je dors dans le salon, je ne veux voir ni entendre personne. Ôte-toi de mon chemin. »

Lassitude (Belly)

Elle s’assied dans le noir, les bras et les jambes croisés. Son époux fonce dans le salon et ouvre la lumière. Il hésite un moment à lui parler constatant que les yeux de son épouse étaient rouges. Calme et sûr de lui, Sidi Mohyidine ourve un livre et commence à lui raconter une anecdote datant des premiers califes de l’Islam. Elle lève sa tête, ses yeux encore plus rouges émettant un profond mépris.

Depuis sa reconversion, Sidi Mohyidine ne lui parle qu’en annociateur de grands châtiments ou de merveilleuses récompenses. Passionné par ses découvertes et convaincu de leur véracité, il ne manque aucune occasion pour lui réciter un verset du Coran ou une parole du Prophète. « Ceux qui blasphèment et profanent le nom du Créateur ne verront jamais sa face. Leur sort est scellé ainsi que celui de leurs complices. Ce sera l’enfer, la souffrance et point de miséricorde. M’entends-tu femme, l’époux conclut le rappel des destins cléfs en main. » Lalla Hniya ouvre grand ses yeux. Elle peut tout accepter sauf de mettre en doute sa foi.

- Va dans ta chambre, homme, lui dit-elle hargneuse et méprisante. Tu ne sauras jamais le dire comme ton frère et encore moins comme ton défunt père. Va l’alim de la chambre.

- Combien lui as-tu donné, je ne pardonnerai jamais ta complicité et tes mensonges. La Volonté du Seigneur montrera lequel de nous deux est fidèle à sa parole.

- C’est mon argent, crie-t-elle coléreuse les poings serrés et les lèvres tremblotantes.

- Je te préviens, je ne paierai ni eau ni électricité.

- Tant mieux. On ne regardera plus cette maudite télévision. Mes amies rempliront la maison d’eau et je te préviens que tu n’en auras pas une seule goutte. Tes ablutions tu les fera avec ta propre urine. Ces hommes, ces hommes, pardonne-moi Seigneur de te demander pourquoi tu les a créés. Je préfère de loin mes torchons. Tes hommes n’ont rien de leurs ancêtres, ni le charme ni l’autorité. Même leurs ombres ont honte d’eux. Pourquoi attendez-vous la mort qui vous fait tant peur? Vous ne parlez que de la fin, des récompenses et des châtiments. Si vous êtes tant pressés de rejoindre je ne sais quel mystère, faites-le alors maintenant. Ayez le courage de vous enterrer vivants. Tout le monde en sera délivré et moi en premier.

Sidi Mohyidine regarde attentivement le visage de sa femme puis recule lentement. Il a peur mais fait un effort gigantesque pour le dissimuler. Comme tous les hommes de sa génération, et même s’il est convaincu que ses pieds sont bien posés sur le droit chemin, il reste encore moderne mais involontairement superstitieux. Des mots, il n’en trouve plus pour lui riposter et son esprit, épuisé après s’être donné tant de mal à lui rappeler la fin du monde, se rétrécit pitoyablement dans sa tête. « Cette femme n’est qu’un bloc de béton. Elle est aussi maudite que son fils. Sa gentillesse et son obéissance de jeune mariée n’étaient qu’un leurre. Elle est l’égale du Satan et la mère de son rejeton. Méfie-toi Sidi Mohyidine, lui chuchote une voix dans l’oreille. N’oublie pas que la ruse est l’arme des femmes et que le piège qu’elles tendent aux hommes est grandiose. C’est dans le Coran Sidi Mohyidine, dans le Coran. Méfie-toi, homme. »

Blême, le fils de l’imame rejoint à la hâte sa chambre, son agence immobilière et son officine spirituelle, comme la désigne parfois son fils Nour. Il s’affaisse sur le lit couvrant ses yeux de son bras. Comment fait-elle pour réduire à néant sa résistance? Il a peur et n’arrive pas à dissiper ses doutes. Cette femme possède sûrement un pouvoir que lui, le repenti, est incapable de percevoir. Si c’était inexact, pourquoi alors ces paysannes rôdent-elles autour d’elle, exécutent ses demandes et la comblent de leur générosité et de leur vénération. Blasphème, blasphème, répète-t-il l’index dressé vers le plafond. Sidi Mohyidine ne rend pas l’âme, il appelle au secours.

Lalla Hniya ne décolère point. Elle décide de mener l’offensive jusqu’au centre de la citadelle conjugale. Elle y fonce sans rien dire, ramasse le linge et le relâche aussitôt. C’est l’heure du délire. L’époux ferme ses yeux, incapable d’en faire autant pour ses oreilles.

« Pensons plutôt aux fenêtres fermées, aux odeurs nauséabondes et aux moustiques qui nous dévorent. Le quartier est sale et toi, tu pues comme disait ton fils. Vous les hommes, puisque vous êtes si beaux et si forts, réglez vos affaires vous-mêmes et massacrez-vous. Vous êtes d’ailleurs faits pour cela. Nous sommes, nous les femmes, faites pour la cuisine et ne je sais quoi d’autres. Alors cher mari, après tant d’années de vie ensemble, amères et cruelles, tu trouves que ma cuisine est mauvaise. Et bien, je te ferai encore goûter des plats qui te rappelleront ceux de tes arrières grand-mères. »

Essoufflée, la charifa décroche son mouchoir de sa ceinture, essuie nerveusement son front, se mouche et enchaîne en orateur de grandes campagnes de mobilisation.

« Un homme, fort et savant, connaissant la parole de Dieu et de son Prophète, ne doit pas avoir peur de son fils. Quant à toi, tu as honte de toi-même parce que tu ne l’as pas élevé et tu te caches dans ton faux orgueil de père parce que tu ne sais pas lui parler. Détrompe-toi, je ne connais rien à ce que vous lisez, vous deux, mais je comprends tout. Écrivez-vous, vous savez le faire, non. Moi, je ne sais ni lire ni écrire et j’en suis vraiment heureuse. Je sais broder et faire de la bonne cuisine. Savez-vous le faire, toi et ton fils? Je m’en régale moi aussi de votre ignorance. Que vous apprennent ces livres? J’aimerais bien le savoir. A vous voir, dans votre état, il vaut mieux rester analphabète. Ce n’est pas honteux. Le Prophète l’était lui aussi. Osez-vous vous mesurer à ce qu’il avait compris? Qu’est-ce que tu as contre ton fils? Dis-le moi. C’est un maudit, c’est un mécréant, c’est le fils du Satan, ne cesses-tu de brailler dans cette maison. C’est le fils de son père. Je ne suis pas votre facteur, le comprends-tu? Tu n’as qu’à lui dire ce qui ne te convient pas. Ose. »

Elle se tait, passe nerveusement le revers de sa main sur ses lèvres. Depuis quelque temps, quand elle se met en colère et tout en ayant les yeux rouges, les deux extrémités de la bouche de Lalla Hniya laisse apparaitre deux gouttes de bave qui s’y figent donnant ainsi aux traits de son visage fatigué l’allure d’une femme hors du commun prête à jetter le mauvais sort. Ce nouvel aspect, fort inquiétant, n’a pas échappé à l’observation du mari qui ausculte en permanence ses gestes et paroles.

« Enfin, il est ce qu’il est, faible comme tous les croyants, vaincu par les plaisirs et les convoitises de ce monde que les hommes, de ton espèce, maudissent du matin au soir tout en le léguant à leurs enfants. »

A défaut de bondir sur son ennemi, Sidi Mohyidine remue ses jambes, son épouse a pris trop d’élan et touche ses points faibles. Elle démasque et déterre les oublis.

- Tais-toi femme, hurle soudainement l’époux.

- Tu peux crier maintenant, le fils maudit est absent. Quand il est ici, tu t’enfermes dans ta cage. C’est vrai, j’oublie toujours que tu aimais les canaris.

- Si tu ajoutes un seul mot, je te mettrai dehors.

- Tu veux me renvoyer! Ose le répéter si tu es un homme. Tfou, chien errant.

En découdre (Belly)

L’imprudent se rétracte aussitôt. Il n’aurait jamais proféré une telle menace. Lalla Hniya arrache violemment son foulard, le jette par terre, défait sa ceinture et de ses deux mains elle déchire sa robe. Sidi Mohyidine baisse sa tête effrayé par l’image de la poitrine nue de son épouse.

- Ose me le répéter si tu es un homme. Tu n’es rien. Tu n’es qu’un menteur, un tricheur, un voleur, un ivrogne. Je ne suis pas dupe. Cela fait des années que tu cherches à me mettre dehors et de ma propre maison. Mon cœur me le dit jour et nuit. Tu n’es qu’un traître et un faux croyant. Je ne quitterai cette maison que sous un linceul. C’est ma maison, voleur.

Piégé par sa propre menace, l’esprit de Sidi Mohyidine se débat dans d’énormes vagues. Il ne lui répond pas et s’inquiète en observant l’état anormal de sa femme. Si jamais son fils revient chercher un objet qu’il a oublié et voyant sa mère dans cet état: « que Dieu l’empêche de rentrer plus tôt que d’habitude, murmure-t-il profondément malmené par ses pensées. » Lalla Hniya, quant à elle, hurle, insulte le jour de sa naissance et celui de son mariage. Elle pose ses deux mains contre le mur et jure que son époux sera le premier à quitter la maison bien avant elle. Déchaînée, la charifa, crache sur tous les hommes, les morts et les vivants.

Sidi Mohyidine se lève calmement, retrousse les manches de sa robe de croyant. « Encore des ablutions? Vocifère Lalla Hniya. Tu en as déjà fait pour un siècle. »

L’époux, dépouillé de toute résistance, s’enferme dans la salle de bain. Il se regarde dans la glace, passe ses deux mains sur sa barbe maudissant le Satan et ses méfaits. Il boit dans ses mains jointes et pense à sa mère qui lui disait que les descendants de la maison du Prophète ne ressemblent pas aux autres: « tout cela est le bavardage des faibles et des ignares, murmure-t-il. » Son père ne répétait-il pas que les hommes étaient égaux, qu’ils se ressemblent tous dans leur adoration de Dieu. Harassé par ses pensées et ses doutes, le fils de l’imame n’arrive plus à se concentrer et les pas rapides de sa femme qu’il entend traverser sans cesse le couloir tel un cheval indomptable ne le rassurent point.

- Sors de là si tu es un homme et répéte-moi ce que tu as dit, ingrat, ordure puante.

Les yeux fixés sur ses jambes, Sidi Mohyidine ne comprend plus cette force et cette audace que sa femme ne cesse de lui montrer avec intensité chaque fois qu’elle se met en colère. « Tu ne vas pas me faire croire que tu as des ablutions à faire. Menteur. J’ai compté tes prières, tu les as toutes faites. Montre-moi ton visage de Satan, crie Lalla Hniya en donnant des coups à la porte.

Que peut-il faire? Rien. Sidi Mohyidine se met dans la baignoire et s’accroupit devant le robinet. Une vision étrange le surprend soudain au moment où il s’apprête à faire couler l’eau. Les sourcils froncés, il s’assied sur le bord de la baignoire et laisse cavaler seule sa mémoire. Il se rappelle effroyablement de Lalla Maïmouna, l’illuminée de la médina. Elle était grande et forte. Son visage blanc n’était marqué d’aucune ride et son énorme bouche conservait merveilleusement la totalité de ses dents. Toute la médina la craignait et son regard féroce et perçant faisait trembler enfants et adultes.

Coriace, l’image de l’illuminée se fixe devant ses yeux. Plus sa femme le défie plus ses souvenirs de la médina jaillissent en cascade. Il maudit le Satan espérant ainsi chasser de son esprit le poids des années qu’il croyait avoir oubliées.

Superstitueux le fils de l’imame? Non, jamais. En tout cas c’est-ce qu’il croit. Sidi Mohyidine fut élevé dans la pure orthodoxie musulmane et son père, qui était paradoxalement le guide de la zaouïa tijania, insistait sur l’unicité de Dieu. L’amour absolu du Créateur n’empêche aucunement l’immixtion dans les affaires d’ici-bas. L’imame dénonçait les esprits malfaisants, alliés du diable et ses enfants le suivaient sur le même chemin, chacun à sa manière. L’aîné, convaincu qu’il était le seul héritier légitime du savoir religieux avait adopté la même rigueur et le ferme dévouement pour le Livre saint et les paroles sacrées. Le cadet, après de longues années de rébellion en douce contre les vertus du père et du frère embrasse à nouveau la religion de ces ancêtres. Néanmoins, contrairement au frère aîné qui s’initiait auprès du père, Sidi Mohyidine trouva dans l’imaginaire de sa mère une source de connaissance, irrationnelle vraisemblablement, mais inépuisable. Il aimait l’écouter racontant les légendes des illuminés, leurs forces et leurs miracles normalement réservés aux prophètes. Elle disait que ces hommes et femmes étaient plus proches de Dieu que le reste des humains y compris les vertueux alims. Ces favoris du Seigneur ignoraient la mort et leur disparition n’était qu’une fausse impression. Ils sont tout le temps présents parmi nous et au-dessus de nous. Ni le temps ni l’espace ne peuvent les enfermer. Parfois, ils réapparaissent en chair et en os, avertissent, annoncent puis disparaissent. La mère racontait des événements graves où tout s’était mélangé, terre, ciel, mer et fleuves. Les hommes périssaient et leurs contrés devenaient arides. L’enfant Sidi Mohyidine l’écoutait, le corps pris de frissons.

Sa vie de fonctionnaire et ses loisirs jugés dissolus par ses proches avaient bouleversé sa façon d’appréhender le monde sans pour autant le soustraire aux valeurs traditionnelles de l’Islam qu’il défendait, le coude appuyé sur le comptoir du casino espagnol. Il riait quand ses amis lui parlaient de la fameuse Aïcha Qandicha, la diablesse aux pattes de chèvre, drapée d’un haïk blanc et qui hantait, la nuit, les ruelles de la médina. Même José, le barman, avait fini par croire à son existence: « je l’ai vue de mes yeux courir dans le quartier des marins après m’avoir fait des clins d’œil, jurait de toute son âme l’Espagnol pour convaincre le client têtu. »

Sidi Mohyidine jurait, quant à lui, que sa Aïcha Qandicha, était une femme normale comme on en voit partout et tous les jours: « ta diablesse était sûrement une femme de famille respectueuse. Insatiable et lassée d’un mari qui ne sait plus comment assouvir ses désirs ni satisfaire ses droits. Elle était sortie à la recherche d’un beau marin au torse bombé et aux bras bronzés, joyeux et prêt à s’exécuter à la place de l’époux défaillant. Elle l’a suivi jusqu’au lit et juste au moment où leur cœur allaient battre au même rythme, sa conscience d’épouse fidèle perturba son plaisir. Elle se leva d’un bond, toute nue, arracha au passage le drap qui les couvrait et se lança comme une flèche dans les ruelles pour rejoindre à temps son foyer. Voilà ce que c’était ta diablesse qui te faisaient des clins d’œil. Quant aux pattes de chèvres, c’était tout simplement des talons des chaussures de femmes qu’on voit accrocher chez les commerçants de Bab Fahs. N’est-ce pas José? ». La main serrant le menton et les sourcils en méditation grave, l’Espagnol lui répondit que si c’était le cas, la dite femme repentie à la sauvette n’était pas Catalane. Sidi Mohyidine et ses amis, musulmans, juifs et chrétiens éclatèrent de rire et intégrèrent instantanément l’Espagnol timoré dans la tournée annoncée.

Les deux versions d’Aïcha Qandicha

Enfin, soyons raisonnables, Lalla Hniya n’a ni l’auréole de l’illuminée de la médina ni les pattes de chèvres de la diablesse. Elle est devenue coléreuse et n’hésite plus, soutenue par son fils, à dire ce qu’elle pense. Deviendra-t-elle un jour comme Lalla Maïmouna? Sidi Mohyidine maudit le Satan et les hordes de paysannes qui font croire à son épouse la possession de la baraka et la force des aïeux complètement décomposés sous la terre, pense-t-il gravement. Sans ces arriérées, son épouse serait encore calme et attentive comme autrefois dans la grande maison. Perplexe, il dresse son index vers le plafond et laisse le soin à ses souvenirs d’apaiser son inquiétude.

Tous les quartiers de la médina confondaient craintes et respect à l’égard de Lalla Maïmouna. Elle était vieille mais personne ne s’aventurait à compter les traits de son visage en années. Son passé était un mystère et tout ce qu’on savait d’elle est qu’elle descendait d’une famille de chorfa originaire du Sahara et Dieu seul sait la raison pour laquelle on les appelait oulad-dem, les descendants du sang. Ses voisins lui servaient à tour de rôle des repas quotidiens et la choyaient mieux que le maître de l’école coranique. Elle ne laissait personne pénétrer dans sa maison et quand elle était de mauvaise humeur, elle frappait à n’importe quelle porte exigeant des vêtements neufs et imposant le menu du jour. On lui obéissait avec bonheur car pour l’heureux élu du quartier, les ordres de la charifa étaient un bon présage.

Quel présage? (image populaire et peinture de Dinet)

On guettait ses mouvements, les couleurs de ses vêtements et les petits gestes qu’elle faisait par-ci par-là devant une porte ou un étalage d’un commerçant. On fermait ses fenêtres lorsqu’on la voyait sur sa terrasse lacérant son linge après l’avoir étendu. Ses mauvaises humeurs étaient un avertissement. Les femmes annulaient leur sortie et les hommes rasaient les murs. Si jamais un malheur survenait le lendemain, on brûlait l’encens dans les foyers et on envoyait un repas aux mendiants du cimetière Bouarakia, le saint de la ville, et aux tolbas de la grande mosquée. En revanche, quand elle était de bonne humeur, elle prenait un grand panier et faisait le tour d’un quartier collectant ce qu’on lui tendait derrière les portes entrouvertes. Les épiciers et les maîtres de four détournaient leur regard la laissant se servir à sa guise.

Le panier plein, elle s’asseyait devant l’école coranique et donnait l’ordre à son maître de libérer ses élèves. Le fqih obéissait et envoyait ses écoliers se mettre calmement autour d’elle. L’illuminée les regardait se servir dans le panier sans rien dire et quand elle les voyait las de mâcher, elle appelait leur maître pour ramasser le reste et partait trainant son panier vide. Les fillettes accouraient aussitôt sur le lieu du festin et raclaient, à l’aide de petits balais en palmiers nains, les miettes qu’elles donnaient à leur mère. Ce jour là, les habitants parlaient de bonnes nouvelles à venir et dès qu’on annonçait une fête, on cherchait chez la voisine les miettes rassies qu’on faisait brûler dans le premier brasero allumé.

L’imame éprouvait à son égard une haine profonde et un mépris viscéral. Il ne permettait à personne de citer son nom en sa présence ni de rapporter ses faits et gestes. Plus grave, l’imame soupçonnait l’administration internationale d’intentions sordides du fait qu’elle n’ait jamais pensé nettoyer la médina du corps abject et diabolique de la folle, disait-il lors des réunions avec les nationalistes. « C’est leur ruse pour combattre la religion et notre patrimoine culturel. Ils laissent les foux en liberté et construisent des écoles pour faire disparaître ce que nous sommes, soutenait-il. » L’illuminée, quant à elle, l’évitait et se comportait étrangement quand elle pressentait sa présence. Lorsqu’elle le croisait sur son chemin, elle baissait sa tête, cachait son visage et marchait à grands pas. En transe, quand l’ombre de l’imame apparaissait sous la voûte de la ruelle, elle se taisait et se blottissait derrière sa porte.

Exécutant un jour leur contrôle de routine, les techniciens de la conservation des monuments historiques constatèrent que la demeure de l’illuminée risquait de s’écrouler à tout moment. Leur rapport étant alarmant, l’ingénieur en chef décida de déloger au plus vite l’occupante en danger de mort et d’entamer aussitôt la procédure de démolition. Sachant qu’une telle initiative était de nature à provoquer des troubles dans la médina, le chargé des affaires indigènes demanda un temps de réflexion mais l’ingénieur en chef passa outre et donna l’ordre aux pompiers d’intervenir sans tarder.

L’accueil était plus que chaleureux. L’illuminée les attendait sur la terrasse en leur expédiant avec une force inouïe les pierres qu’elle avait accumulées. Alertés et effrayés, les habitants se rassemblèrent et cernèrent les pompiers leur conseillant de renoncer à la capturer. « Vous allez vous enterrer vivants, criaient les uns. Le mauvais sort vous accompagnera jusqu’ à vos tombes, avertissaient les autres. » Les femmes criaient leur peur et leur crainte sur les terrasses. Certaines, prises de crise d’hystérie s’évanouissaient, le corps tréssaillant, la langue tordue entre les dents et les yeux révulsés. Les enfants pleuraient en essayant de relever la tête de leur mère. C’était un jour de délire effroyable dans les ruelles et entre les murs.

Pris de panique et harcelés par le jet incessant de pierres, les pompiers se retirèrent rejoignant leur véhicule portant un collègue blessé au visage et aux jambes. L’illuminée se calma et disparut dans la maison. Encore sous le choc, le quartier s’enveloppa dans un silence terrifiant. Les commerçants gardaient fermée leur boutique et les habitants s’étaient prudemment calfeutrés chez eux; les pères réfléchissaient, les enfants, le visage appuyé sur leurs mains, ne bougeaient plus et les femmes avaient ceint leur front de leur foulard et s’étaient mises à se masser mutuellement les jambes et les orteils. La médina sentait l’encens mais personne ne se demanda d’où venaient les pierres que l’illuminée avait accumulées sur sa terrasse pour riposter aux envahisseurs.

Encens, chasser le malheur (B. Fernirardo et Herrera)

Deux jours plus tard, les freins d’un vieil autobus rendirent l’âme sur la pente débouchant sur la place du grand soko. Une femme enceinte portant un bébé sur son dos et un vieillard venant à peine de quitter le dispensaire furent tués sur le coup. Les ambulances et les fourgons de police évacuèrent plusieurs blessés en état grave. Malédiction. La médina fut consternée. « On a voulu faire du mal à la charifa, notre majdouba, et nous voilà récompensés, s’écria la marchande d’œufs, les bras levés vers le ciel.» Craignant le pire, l’administration internationale envoya des renforts afin de juguler d’éventuels incidents menaçant l’ordre publique. Les femmes se mirent aussitôt à préparer le couscous à offrir aux écoliers, aux tolbas de la grande mosquée et aux mendiants du saint de la ville. Outré, révolté et vaincu, l’imame fustigea à son habitude les ignares, les renégats, les lâches et les imbéciles. Il ignorait que sa propre femme avait mit dans la main de son fils, Sidi Mohyidine, un billet de banque destiné au maître de l’école coranique, sa contribution à faire enrayer le mal déferlant sur la ville, ancienne et nouvelle.

Le lendemain après-midi, pendant que l’imame faisait sa sieste, un petit groupe de chefs de foyers s’étaient discrètement donnés rendez-vous sur la place du grand soko. Perspicace et rusé, le pacha les avait reçus dans son bureau en s’abstenant de leur demander les nouvelles de leur voisin, son ami l’imame. Il les remercia d’avoir sollicité son intervention et promit de ne pas donner suite au rapport technique. Le même jour, l’ingénieur classa sa décision et la médina garda son illuminée. Malheureusement, les pluies diluviennes, spécialité de la ville, ne reconnaissaient ni la baraka de la charifa ni la perspicacité du pacha.

Tanger adore l’été. Elle craint l’hiver. La saison maudite fit à nouveau sombrer la médina dans une nuit de terreur. Le ciel innodait les ruelles et le vent plongea la ville dans le noir en arrachant les câbles d’électricité. Chez l’imame, la famille s’était regroupée dans la même pièce, la lampe de pétrole éclairait le dîner inachevé. On ne se disait rien et on ne se regardait pas non plus. Les bruits assourdissants du tonnerre raisonnaient dans la cour, les murs tremblaient et le sol vibrait. La mère déplia une couverture et demanda à ses fils de s’asseoir à ses côté. Ils se serrèrent contre elle et commencèrent à balancer lentement leur buste d’avant en arrière en murmurant à l’infini ô Sauveur, ya latifo, ya latifo. Impassible, l’imame égrenait son chapelet comme si de rien n’était. Sentant l’inquiétude injustifiée autour de sa personne, il marmonna quelques mots avant de leur demander s’ils avaient fait la dernière prière: « toi, Mohyidine, l’as-tu vraiment faite. Va te laver et répond à l’appel du Seigneur. De quoi avez-vous peur, de Lui, de Sa Volonté, n’est-ce pas? Faites autre chose au lieu de vous balancer comme des singes. Dieu nous rappelle qu’il est le seul maître de son univers, Il est son créateur et son destinataire. Et toi Jaefar, as-tu appris ta leçon?

Sidi Moyhidine rejoignit sa place après s’être à nouveau acquitté de la prière qu’il avait déjà faite mais n’osait pas répondre par le négatif à son père. L’imame n’acceptait pas que ses enfants le contrariassent, à tort ou à raison. Enfant malin, Sidi Mohyidine exécutait ses ordres de dévotions se contentant seulement de tricher en réduisant le nombre de prosternations. Il glissa sa main sous la couverture et prit celle, glacée, de sa mère.

Qu’est-ce qu’elle a encore cette folle maudite. Pourquoi crie-t-elle si fort? Demanda l’imame d’une voix calme. Va voir ce qu’elle fait, Mohyidine.

Le fils cadet se leva et courut vers la fenêtre. Un éclair lui montra l’illuminée complètement nue, bondissant sur sa terrasse. Terrifié, Sidi Mohyidine ferma les yeux et empêcha de toute ses forces les persiennes de s’écarter. Il avait peur. Il regarda à nouveau, un autre éclair lui montra l’illuminée en transe, courrant d’un angle à l’autre. Il ferma la fenêtre et répéta lentement ce que la charifa criait. Rassuré, il sourit. Dans son délire, l’illuminée criait: « le linceul me suffit pour vous rejoindre mes chers parents. »

Par pudeur, il donna une fausse version à son père mais il chuchota dans l’oreille de sa mère les faits dans leur exactitude: « majdouba crie, elle rit en s’arrachant les cheveux. Elle dit qu’elle va bientôt perdre son mari et ses enfants. » Prise de peur, sa mère mit ses deux mains sur sa tête et s’écria: « je me rends Seigneur, Aies pitié de nous. » Offusqué, l’imame se leva: « baisse tes bras et prononce le nom du Créateur calmement. Tu n’es pas dans une hadra d’issaoua. Si vous avez peur, allez vous coucher. »

Hadra

Un bruit de craquement interrompit brusquement la colère de l’imame. La voix de l’illuminée s’éloigna une fois pour toute. Des portes s’ouvrirent. Des voix d’hommes et de femmes montaient de la ruelle plongeant la femme de l’imame et ses enfants dans un tourbillon de confusion inextricable. Sidi Mohyidine et son frère coururent eux aussi vers la sortie. Quand ils ouvrirent la porte, ils ne virent qu’un énorme tas de pierres. Les hommes, pieds nus, coururent, sous la pluie battante, dans tous les sens ne sachant pas quoi faire ni quoi dire. Dans l’obscurité et sous les pierres, le corps de l’illuminé était déjà enterré. Sidi Mohyidine rapporta en pleurent la dernière nouvelle de la majdouba.

- La charifa est morte.

- Tais-toi idiot et ajoute que Dieu ait son âme, gronda l’imame. Elle est morte, c’est notre destin à nous tous. Descends vite et dis à ces hommes de ne rien toucher. Qu’ils préviennent avant tout la police s’ils ne veulent pas avoir d’ennuis. Elle est morte, elle est morte. Il n’a que Dieu qui restera vivant. Fait vite.

Les pompiers furent dépêchés rapidement. A l’aide de leurs torches, ils retirèrent, en déployant tous leurs efforts physiques, le corps nu de l’illuminée. L’ayant déjà vu nue sur la terrasse, les voisins s’étaient réfugiés chez eux évitant de voir son corps. Dès le lendemain matin, une collecte d’argent fut organisée dans la médina pour les obsèques de la vénérée et mystérieuse défunte. Et comme d’habitude, Sidi Mohyidine, porta en catimini, la contribution de sa mère.

L’épouse de l’imame rapporta à son fils cadet qu’elle avait entendu des femmes dire au hamame que le pompier qui avait tiré le corps de la majdouba des décombres avait perdu l’usage de ses bras, deux de ses collègues qui l’avaient transportée sur le brancard étaient devenus aveugles et le médecin légiste qui avait décidé de la garder à la morgue avait trouvé la mort dans un accident de voiture. Depuis, au cimetière, sa tombe se distingue par sa construction et le nombre de femmes lui consacrant un temps plus que généreux de recueillement et de bavardage.

Croire (Brondy et Bridgman)

Aujourd’hui, quand Sidi Mohyidine passe par la médina pour acheter un livre ou se remémorer son enfance, il s’arrête devant un petit terrain et observe avec admiration sa propreté. Les mains jointes derrière son dos, il contemple humblement un morceau de mur peint à la chaux avant de s’arrêter chez le vieil épicier, un autre vestige de son quartier d’enfance. « Si ce bout de terrain était grand, ces paysans y auraient construit un mausolée et auraient inventé un rassemblement annuel, moussem, pour faire perpétuer le souvenir de la sainte Lalla Maïmouna, lui avait dit le commerçant. Ils ont déjà baptisé le morceau de mur de dar majdouba et les femmes balaient l’endroit matin et soir. »

Sidi Mohyidine quitte la salle de bain en murmurant: « les femmes, les femmes, leur rancune est grandiose, leur rancune est grandiose. »

 

« Leur piège est grandiose »

19 octobre 2008

Prochain Lalla Hniya: L’aristocrate énigmatique (12)

 

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LALLA HNIYA…UNE HISTOIRE ANCIENNE (11)

LA MAIN DE GAGARINE

« M’écoutes-tu, veux-tu enfin ranger ce maudit jouet, insiste vainement la mère. » L’enfant, la lunette braquée sur la maison de Sidi Mohyidine, avait juste aperçu une silhouette fermant rapidement les persiennes.

Comme tous les soirs, Lalla Hniya s’était précipitée pour préparer le salon à son fils. Nour n’aime pas qu’on le voit et n’aime pas voir les autres non plus. « Pour le peuple, j’ai déjà donné, avait-il dit à sa mère qui ne comprenait pas son mépris à l’égard de ses nouveaux voisins. »

Rompant définitivement ses relations avec le reste du pays, l’ancien contestataire s’était acheté un grand poste de radiocassettes et un réveil, ses seuls outils pour suivre les événements au Maroc et ailleurs sans déployer le moindre effort, avait-il précisé au marchand. Afrique matin, bulletin d’informations de Radio France Internationale, le berce dans son lit et quand le réveil retentit en début d’après-midi, il tend mollement son bras vers le poste, remet en marche la même station et écoute, à moitié endormi, les amples informations sur le continent africain. Après l’émission Carrefour qu’il enregistre parfois, il monte prendre son premier repas et fumer sa première cigarette. A cette heure, Nour parle rarement à sa mère.

Puis, il commence ses…activités dans sa chambre en lisant les journaux nationaux que Batoul lui achète le matin. Après une lecture très attentive des faits divers et des problèmes quotidiens dans les provinces, il prend son crayon et écrit ce que lui inspire sa tête. Pour ne pas être censuré dans son intimité, Nour ne réfléchit pas. Il écrit, sans aucune entrave morale ou politique, une nouvelle ou un poème ou un commentaire sur l’information la plus marquante de la journée. Cet exercice intellectuel hautement libre et parfois libertin le renvoie à nouveau dans son lit pour somnoler en regardant brûler dans le cendrier le papier du jour. Il se réveille le soir quelques minutes avant les informations en langue arabe de la BBC, se lave et remonte prendre son deuxième repas, le poste de radiocassette hurlant sur son épaule, la revue de la presse anglaise. Bref, Nour ne connaît de l’extérieur que ses nuits.

- Tu as perturbé ma prière, lui dit tendrement sa mère, les yeux fixés sur le poste de télévision.

Nour écrase son mégot et s’allonge sur la banquette. Batoul monte le son de la télévision tout en continuant de débarrasser la table. Son grand frère, comme dit sa Lalla, a l’habitude de regarder les informations nationales, le son coupé.

- Assieds-toi Batoul, c’est ton feuilleton égyptien qui commence, lui dit Nour. Laisse ta Lalla s’occuper du reste.

L’heure du feuilleton. Peintures: Lazerges et Polidori (photo au centre).

Faussement hésitante, la jeune fille obéit et s’isole dans un coin du salon en évitant le regard de sa Lalla. Habituée aux mauvaises humeurs de son fils, Lalla Hniya, entendant son époux frapper dans ses mains, lui demande de baisser le son: « les murs vibrent Nour et le mal de tête ne m’a pas quitté depuis hier. » Nour se redresse brusquement et fait montre d’un intérêt excessif pour le début de l’épisode:

- Quel salaud ce père, dit Nour à haute voix le visage frappé d’une forte indignation. Regarde mère, c’est la honte. Il fait souffrir sa fille rien que pour le plaisir. C’est un méchant, absolument absolument, n’est-ce pas Batoul. C’est une ordure. Franchement, c’est un père cà? Je vous jure qu’il ira tout droit en enfer.

Lalla Hniya essaie de retenir son impatience alors que son visage se durcit voyant son fils allumer une autre cigarette tout en écrasant le dernier mégot dans le cendrier rempli à bord. Exilé dans la chambre conjugale au milieu de ses livres religieux et de ses dossier, Sidi Mohyidine tousse bruyamment, il ne peut ni aérer sa chambre, les odeurs nauséabondes et les moustiques guettent les fenêtres ouvertes, ni parler à son fils. Comme tous les soirs, il frappe dans ses mains espérant que son SOS parvienne à son épouse chargée à la fois de la mission de messager et de médiateur.

- Écoutes-tu ton père qui m’appelle? S’inquiète Lalla Hniya. Tu ne vas pas m’attirer d’autres ennuis. C’est toujours moi qui supporte, dans la tête et dans le cœur, le poids de cette maudite maison et j’en ai assez de vous entendre crier après moi. Baisse le son de cette boîte et pense à ta santé. Lalla Hniya se tait, met sa main sur sa joue et puis enchaîne avec véhémence. Quelle joie vous apportent ces Egyptiens? Et toi Batoul, tu n’as pas honte de regarder ces saletés à côté de ton grand frère. Lève-toi et va faire la vaisselle. Que Dieu maudisse toutes les traînées égyptiennes, marocaines et espagnoles. C’est ça ce que tu veux devenir, n’est-ce pas? Dis le moi, ose me le dire.

Nour éclate de rire et intime l’ordre à Batoul de ne pas bouger. La fille met sa main contre son nez et sa bouche dissimulant un énorme sourire de satisfaction. Elle allait rater le début de la crise familiale. La poitrine abondante, l’héroïne, soutenue par sa mère et ses sœurs, décide de tenir tête à son père jusqu’à ce qu’il accepte qu’elle épouse le bien aimé de son cœur, crie-t-elle. Nour rit en essuyant ses yeux. Sa mère, l’air farouche, suit les mouvements de l’actrice qui marche nerveusement dans un grand salon, pompeusement luxueux, parle en criant, croise ses bras et tortille ses doigts. Son père entre en scène. Batoul sursaute. L’actrice s’effondre dans les bras de sa mère et s’évanouit. Batoul sort son mouchoir et essuie ses yeux.

-Regardez-moi ça, tu n’as pas honte de pleurer, s’indigne Lalla Hniya. Verseras-tu autant de larmes le jour de ma mort, effrontée? Gare à toi fille, je vois tes pieds sortir du droit chemin. Je me suis toujours posée des questions sur tes longs retards chez l’épicier. Si tu veux remplir ton ventre comme une chatte, tu n’as qu’à retourner chez tes parents. M’écoutes-tu?

Étouffé de rire, Nour écrase rapidement sa cigarette. Il adore voir sa mère se défouler sur Batoul qui ne l’écoute jamais pendant le feuilleton. Lalla Hniya vocifère, insulte la radio, la télévision, les salles de cinéma, les chaussures à talons aiguilles, les soutien-gorge et les petites culottes. Pour elle, il est certain que ce sont ces saloperies là qui sont à l’origine de tous les maux des foyers. Pourtant, dans ses heures de détente, elle reconnaît, en émettant un sourire complice et sans s’appuyer sur aucune recommandation médicale, que les chaussures modernes allègent les douleurs des rhumatismes qui se logent dans son dos.

- On ne connaissait pas ça à avant, dit-elle à Nour qui s’apprête à allumer une autre cigarette. Autrefois, la police ramassait les traînées, les tatouait au poignet et les mettait dans les quartiers que les gens propres évitaient jour et nuit. Aujourd’hui, on les voit chez-nous. Il suffit d’appuyer sur le bouton de cette déshonorante boîte et les voilà dans toutes leurs couleurs. Serons-nous obligés de fermer les yeux dans nos propres maisons? Écoute-moi Batoul, ne regarde plus ces Égyptiennes, sinon ne compte plus sur moi pour être garante de ta bonne conduite. Je ne prendrai pas cette responsabilité le jour où on viendra demander ta main. Non et non, je ne mentirai pas, je crains Dieu, moi.

La cité des anciennes

Nour regarde Batoul et l’écran. Allongée dans son lit d’hôpital, l’actrice pleure, une lettre d’amour froissée dans sa main. Bouleversée par le drame, la fille adoptive soupire profondément et laisse échapper: meskina, pauvre fille.

Nour ne rit pas. Son père vient de frapper à nouveau dans ses mains empêchant son épouse d’allonger ses remontrances. Comme à l’accoutumée, Lalla Hniya met sa main sur sa bouche, signe de son embarras et de perplexité, avant de fixer un regard pathétique sur son fils . Depuis son retour de Rabat, elle s’est armée d’une patience inépuisable pour essayer de tenir séparer les deux hommes. Son mari lui avait fait découvrir ce que c’est un homme et plus tard, son fils, qui ne vit que la nuit, lui avait appris comment le maîtriser. Elle connaît leur force et leur faiblesse et elle sait à quel moment elle ose s’emporter ou se taire. Mais quand elle se tait , ce n’est pas pour réfléchir ou annoncer sa défaite mais plutôt pour remplir sa tête de ses souvenirs, sa seule échappée: « c’est mon feuilleton à moi, long et sans fin ».

Profitant un matin d’une petite querelle entre son épouse et son fils, Sidi Mohyidine avait voulu corriger l’insolent et lui rappeler qu’il était le seul maître des lieux. Mais l’héroïque époux ignorait l’essentiel. Délaissée pendant des années, Lalla Hniya avait fait de Nour le fils et le père. Beau et élégant comme son père avant la construction de la mosquée de Ramon, Nour s’était laissé prendre volontairement dans le piège de sa mère. Il accepte de bon cœur sa provocation et ses taquineries sauf quand elle lui reproche d’avoir abandonné ses études et d’errer la nuit dans la ville en vulgaire vagabond. C’était le cas ce matin là.

Coléreux et indomptable, Nour donna un coup de pied au plateau. Les verres s’étant envolés dans tous les sens, une malheureuse théière osa frôler le visage de son père qui faisait des allées retours dans le couloir, prêt pour en découdre avec le premier arrivant. Nour se laissa gentiment recevoir la première gifle mais la seconde n’atteignit pas sa joue.

- Allah, Allah, hurlait Sidi Mohyidine, renversé par terre, le pied coincé sous un socle. Retiens-le, mon pied est cassé. Il va me tuer.

Le voyant allongé par terre criant sa douleur et sa peur, Nour lui donna plusieurs coups de pied au ventre et au visage. Terrifiée, sa mère se jeta sur lui et l’empêcha d’en donner davantage.

- Fils de pute, criait Nour. Laisse-moi l’achever et pisser sur sa barbe d’hypocrite. Lâche-moi. Tu vas voir comment je vais lui faire chier tes bijoux, escroc, traite, collabo.

Le soir, le calme revint à la maison. Pendant que le fils maudit se préparait pour sortir, le père, rescapé grâce aux bons offices de son épouse, fut condamné d’occuper le lit matrimonial, le pied récupéré posé sur un coussin. Après avoir surestimé ses forces et après avoir reçu une dérouillée inoubliable, Sidi Mohyidine se contentait de réciter calmement les versets du Coran, seul et unique remède pour calmer les douleurs de son corps et les troubles de son esprit. Batoul a fait venir d’urgence, Taïb, le masseur traditionnel qui a pu lui remettre ses orteils à l’endroit tout en lui conseillant de consulter le dentiste pour une vérification approfondie des mâchoires. Lalla Hniya, quant à elle, embauma d’encens les angles des pièces et glissa discrètement, sous le matelas de son fils, un talisman de bonne conduite. Elle est toujours persuadée que depuis sa réussite au baccalauréat, Nour est victime de plusieurs mauvais oeil et que les jins s’étaient engloutis dans les fondations de la nouvelle maison. D’ailleurs si Sidi Mohyidine lui avait révélé que la nouvelle maison était construite sur un puits desséché, elle n’aurait jamais accepté de quitter la médina. Néanmoins, tous ces alibis ne dissuadèrent point son époux de rompre définitivement avec son fils. Apprenant l’acte odieux de la progéniture maudite, ses nouveaux amis, le barbu en tête, avaient vainement tenté de le faire revenir sur sa décision mais le père outragé, physiquement et moralement, leur avait révélé qu’il s’agissait d’un serment fait la main posée sur le Livre Saint.

Une fête de mariage annonce la fin heureuse du feuilleton. Ravie, Batoul se lève lourdement, abrutie par le bruit et la fumée.

- Où vas-tu comme ça, l’interpelle sa Lalla. Va faire tes ablutions et rappelle-toi que tu n’as pas encore fait une seule prière depuis ce matin. Elle est satisfaite l’effrontée. On la protège et on lui offre des distractions. Comptes-tu sur l’intervention de ton Egyptienne pour bénéficier du pardon de ton Créateur. Va te laver malpropre.

Imprudente, Lalla Hniya s’adresse à son fils et lui conseille de choisir le chemin de la piété que son père venait de découvrir: « l’as-tu vu une seule fois regarder cette boîte maudite. »

Nour se lève d’un bond en jetant sa cigarette allumée, il n’aime pas l’homme en tant que père et encore moins en exemple à suivre. Batoul tombe à la renverse en tentant de ramasser la cigarette, le coup de pied de son grand frère est plus rapide qu’elle. Elle se lève et s’en va se cacher dans la cuisine. La fille des paysans a l’habitude d’en recevoir et s’en plaint rarement prétextant que c’est normal de la part de son grand frère. Autant elle évite ses colères, autant elle profite de ses bonnes humeurs. Quand elle le voit gai, elle ne le lâche pas d’une semelle, observant que ses chaussures n’étaient pas cirées, que sa chemise était mal repassée, qu’il avait oublié des poils sous son menton…Nour apprécie ses remarques, exécute ses ordres et lui donne les pièces de monnaie sauvées de la vielle. Ils restent longtemps ensemble pour parler de tout et de rien sous l’œil vigilant de Lalla Hniya. Quand Nour prend une gorgée de ses bouteilles, il lui demande de sentir son haleine et de deviner la différence avec celle de la veille. « Je ne peux pas te le dire avec exactitude, ça sent bon mais pas comme hier, celui-là est un plus parfumé, lui répond la fille des paysans en approchant son nez de sa bouche. » Nour rit et la traite de diablesse et de pute hésitante. Batoul éclate de rire en se cambrant, les bras écartés; mais quand le monstre se met en colère, elle se réfugie sur la terrasse ou dans la cuisine et attend le passage de l’orage.

 

Elle (Landel). Elle et le grand frère (Hunt). Elle, la mère (Portaels).

Nour récupère sa cigarette et annonce à haute voix qu’il finira un jour par égorger un fils de pute. C’est la seule chose qu’il sait jurer, l’insolent de hawma de Ramon, la main sur le Coran ou sur le dictionnaire, ironise-t-il. Suivant un rituel bien entretenu en pareilles circonstances, sa mère le calme en le faisant s’assoir. Le fils obéit en serrant les dents pour s’empêcher de rire voyant son père fermer discrètement la porte de la chambre conjugale.

- Qu’est-ce que tu veux que je te dise, dit Lalla Hniya d’une voix brisée? Rien, absolument rien, je suis battue dans mon cœur et ma tête, humiliée et abandonnée comme un torchon usé. Si tu ne le vois pas, demande-le à ton cœur, il t’en dira long. Que Dieu te montre le droit chemin. Quant à moi, les murs me serrent, l’air m’étouffe et le sol me dévore, je suis ta prisonnière ya Allah.

Nour éclate de rire en suivant du regard sa mère rejoignant son père. Il l’interpelle d’une voix tremblante:

-Mère, accorde-moi ton pardon, je suis un égaré noyé dans ses péchés jusqu’au cou. Je suis le maudit esclave déchu de l’île de la vertu. Fais de moi l’homme dont tu as tant rêvé, humble et austère. Aide-moi. Mon cœur se remplira de générosité et mes yeux s’éclaireront de la miséricorde. Je t’en supplie mère, indique-moi le chemin de la félicité.

Prise d’un fou rire qu’elle étouffe dans ses mains, Lalla Hniya n’ose pas frapper à la porte fermée. A l’intérieur, son mari, les lunettes accrochées sur la pointe du nez, feuillette nerveusement un gros livre à la recherche du marque page qu’il tient serré entre ses dents.

- Tu sais mère, enchaîne Nour, nous emprunterons tous les deux le droit chemin pour prendre place au paradis parmi les prophètes et les saints. Ils seront plus heureux de nous voir arriver en voiture qu’à pieds. Ne te fais pas de soucis, le voyage ne sera pas long et tu n’auras pas ce jour-là la nausée. Pauvre chauffeur, je n’oublierai jamais sa tête, ajoute-t-il en éclatant de rire.

Incapable de maîtriser son rire, Lalla Hniya se réfugie dans la salle de bain et ouvre à fond le robinet de la baignoire. Son fils vient de lui rappeler le voyage qu’ils avaient fait ensemble pour la première fois.

Usant de son autorité de fonctionnaire, Sidi Mohyidine les avait installé dans l’autocar derrière le siège du chauffeur, place idéale pour la détente des jambes. Il faisait chaud et certains hommes, en sueur, s’étaient délestés de leur veste ou de leur jellaba et avaient enlevé leurs chaussures. Le chauffeur fumait abondamment et le moteur répandait dans le véhicule une forte odeur de caoutchouc brûlé. Nour avait juste vu sa mère se lever et se pencher sur la tête du conducteur. Elle voulait apparemment lui demander de s’arrêter. Importuné en pleine manœuvre, ce dernier leva le pied et essaya de faire répéter à la dame du fonctionnaire ce qu’elle voulait. Brusquement, l’autocar s’arrêta et son chauffeur, désemparé, courut chercher dans le coffre sa réserve d’eau pour débarrasser sa tête d’une purée compacte. Lalla Hniya, suffocante, descendit elle aussi, suivie des voyageurs prêts à la secourir.

Progrès et confort

Croyant qu’elle était enceinte, une femme hurla à l’adresse des hommes de s’éloigner et d’avoir un peu de décence: « je suis sage femme, éloignez-vous et chauffer l’eau au lieu de regarder les femmes des autres. » Lalla Hniya, apeurée par le regard déterminé de la prétendue sage femme, jurait en vain qu’elle n’était pas enceinte. « Ce n’est pas possible, lui répondit farouchement la femme. Laisse-moi te toucher, mes mains ne m’ont jamais trahie. » Dans l’autocar, une pièce de monnaie serrée dans la main, Nour jura qu’il garderait le secret.

Le fou rire vaincu, Lalla Hniya rejoint son mari et commence à plier le linge que Batoul avait posé pêle-mêle dans la chambre conjugale.

- Écoute-moi mère, lui demande Nour à haute voix. Je ne voulais pas te l’annoncer il y a quelques jours de crainte car tu ne m’aies pas cru. J’ai fait un rêve que je ne veux pas garder pour moi tout seul. D’ailleurs, je suis persuadé qu’il ne m’était pas destiné. Que Dieu me brûle la langue si j’étais menteur. Veux-tu que je te le raconte.

Nour se tait. Sa mère prend son mouchoir et se mouche exagérément. Sidi Mohyidine lève sa tête et laisse échapper un sourire narquois.

- Manifestement la voie est libre, alors je vais raconter. Tu étais habillée en blanc. Ton visage était radieux et tes mains étaient blanches. Tu ne marchais pas. Tu avançais vers une grande boule de lumière d’un jaune éclatant.

Lalla Hniya défait son foulard, range ses mèches en arrière puis couvre ses cheveux d’une serviette blanche comme lorsqu’elle s’apprête à faire la prière. Elle soupire et remercie Dieu à voix basse. Nour alluma une cigarette et rit calmement. Qu’elle est cette femme dans l’entourage de sa mère qui refuse d’écouter un rêve? Il les a toujours entendu dire que le rêve est réel et que l’éveil est trompeur.

Nour enchaîne: la boule était vraiment très jaune, mère. Tellement lumineuse qu’il m’était impossible de garder les yeux ouverts. Quand je me suis réveillé, j’avais très mal aux yeux et toi-même tu avais remarqué ce jour là qu’ils étaient très rouges et gonflés, tu t’en souviens? Je suis certain que ce n’était pas un rêve, c’était plutôt un signe de tes ancêtres t’indiquant le chemin du paradis. Eh oui, ils sont toujours présents, ils veillent sur toi et sur tes enfants, n’est-ce pas mère?

Éblouie, Lalla Hniya soupire et ferme ses yeux. Le paradis est désormais à la portée de sa main. Elle sent subitement des frissons dans ses bras qu’elle croise instantanément. Ses joues rougissent et ses lèvres se serrent. Nour se tait puis reprend: quelqu’un te suivait, je pense que c’était un homme. Je n’en suis pas sûr. En tous cas, il marchait dans le noir en titubant. Il était très sale et puait. A vrai dire , je ne sais pas s’il marchait ou s’il rampait. De temps en temps, il trébuchait dans ses loques et quand il se redressait, son corps abandonnait des taches noires sur le sol. Je n’arrive pas à trouver à quoi il ressemblait. C’était quand même bizarre. Si je ne me trompe pas, cette créature était faite de tout. Elle avait une tête d’âne, une queue de chien et des pattes de veau. Elle portait quelque chose, sûrement un panier, lourd je pense. Je n’ai pas pu voir. J’ai seulement entendu une sorte de bruit, c’était probablement des bouteilles qui s’entrechoquaient ou des livres qui se frottaient, je ne peux pas te dire mère avec exactitude. Tu dis toi-même que dans tout rêve, il y a toujours une part mystérieuse impénétrable. Dans tous les cas, l’homme qui a surgi dans mon rêve n’avait pas l’air d’un heureux. Déjà il trébuchait sur la voie de l’au-delà. Que fera-il devant le Seigneur? Je préfère ne pas y penser.

Sidi Mohyidine ferme son livre qu’il ne lit plus et regarde souriant sa femme: « c’est ton feuilleton qui commence, il te fait des scénarios sur mesure, à toi qui n’aime pas les traînées égyptiennes, ironise-t-il en la priant de lui tendre la main pour qu’il puisse l’accompagner au paradis. »

- Tu es là Batoul, fais-nous du thé, demande l’épouse.

Gardez votre soif brûlante, clame Nour les bras levés. Souffrez, souffrez. La souffrance est le test de votre abnégation. Soyez à l’abri de toutes les séductions de ce monde ici-bas, cruel et désuet. Votre abstinence sera récompensée. Votre soif se désaltérera d’elle-même. L’air pur effacera vos souvenirs et vos corps seront drapés d’étoffes de joie et de gaîté. Vous goûterez les meilleurs liqueurs, les meilleurs vins et vous serez ivres de bonheur. Ce sera votre revanche. Nour éclate de rire. Je suis sûr qu’on nous gardera parmi vous, nous les ivrognes, le temps de vous apprendre à faire de bons cocktails. Attention, il y a des maîtres pour ça, on ne fait pas tchin tchin n’importe comment. Toi mère, tu seras parmi les plus heureuses, tu rencontreras des maris, heureux et repentis, qui te feront goûter à toutes les subtilités des mélanges.

Le visage blême et la gorge serrée, Lalla Hniya lâche ses bras et pose ses mains sur ses genoux, la

tête penchée sur sa poitrine. Ce maudit fils finira un jour par nous enterrer vivants, murmure-t-elle, le rêve dispersé sous le regard moqueur de Sidi Mohyidine. Elle regrette amèrement d’avoir raconté à son fils les gestes et faits de son époux mais elle ignore que Nour en savait plus qu’elle n’en avait raconté. La ville étant encore petite et les endroits que fréquentait le père n’ayant pas encore disparu, le fils les a investis en faisant connaissance des anciens amis de Sidi Mohyidine qui tardent à opter pour les robes de croyant et les tapis de prières. Le maudit sait tout sur son père et pour transgresser davantage la foi, la morale et l’autorité, il coucha avec la prostituée, son aînée de trois décennies, que ce même père adorait autrefois. Lalla Hniya se ressaisit et demande à Batoul d’aller se coucher.

- Va te coucher ma fille, ce ne sont pas des choses à entendre, ajoute Nour sur un ton faussement ferme. Je t’assure mère que tu es la vertu même, une sainte. A part toi, qui aurait fait de cette fille l’hirondelle du paradis. Quelle femme et quelle bonté tu es, mère. Nour se tait et alluma une cigarette. Mais j’ai quand même une petite remarque. Cette fille aurait été un hirondelle parfaite si tu l’avais mise à l’école. A mon avis, c’est un oubli que Dieu ne manquera pas de te reprocher. Élever un enfant pour en faire la fille et la bonne, c’est scandaleux. Sans oublier que c’est une transgression flagrante des droits de l’homme. Nour éclate de rire en toussant. De toutes les façons, tu n’auras pas à t’en faire, tes ancêtres arrangeront les choses à la façon d’ici-bas.

Les pieds nus, Lalla Hniya entre dans le salon et tend un verre à Nour:

- C’est ma fille, elle apprend ce que j’ai appris avec ma propre mère, lui dit-elle sur un ton méprisant, qu’as-tu appris à l’école toi le voyou, la bourrique de ta génération. Si c’était si bien ton

école, pourquoi alors tu as abandonné tes études. Moi aussi, ta mère, je suis une bonne. Si tu n’as pas d’yeux pour le voir, je suis aussi le mur qui vous sépare, toi et ton père. Cognez, cognez, ce n’est qu’un mur, vous les hommes, les hommes, quelle bravoure, tfou.

- En tout cas ce thé est un délice, réplique Nour. Léger, parfumé et modérément sucré, elle le fait mieux que toi mère. Veux-tu bien me prêter quatre billets. Je n’ai pas un seul centime et les amis m’attendent. J’ai appris que ton mari, l’alim de la chambre, a fait une opération juteuse. Il a sûrement vendu la grima de taxi qui le makhzen t’a offerte, tu ne vas pas lui abandonner ton argent, mère?

- Je n’en ai pas, d’ailleurs tu ne me rembourses jamais, tu me dois encore huit cents dirhams, réplique Lalla Hniya instantanément évitant ainsi le rappel d’événements fâcheux.

- Depuis quand un fils doit quelque chose à sa mère? Puis, tu ne demandes pas comment j’ai fait sortir de la prison le fils de ta jeblia. Tu penses que j’ai négocié sa libération, à l’heure de l’apéro, dans la grande mosquée entre les deux prières du soir. En tout cas, le juge a sursauté de joie en palpant l’épaisseur de l’enveloppe que je lui ai donnée. Le fils de ta jeblia peut traficoter à son aise, sa liberté provisoire est désormais éternelle. Quant à toi qui me demande de te rendre ma petite commission, va rejoindre ton vieux dévot et préparez-vous au reste de mon prêche. Vous en serez éblouis.

Lalla Hniya le regarde avec mépris avant de se retirer en murmurant une grave imprécation. Son époux l’attendait, les yeux grands ouverts comme s’il la voyait devancer une invasion menée par son fils.

- tu sais mère, tu auras le paradis sous tes pieds. C’est le Prophète qui le promet aux mères. Malheureusement tu ne jouiras pas de tous les avantages. Ne te fais pas trop d’illusions, tu seras sûrement bien accueillie mais sans plus. Tu retrouveras ta jeunesse et ta beauté si tu en avais une, une houri, dit-on. Mais n’oublie pas qu’il y aura des hommes au paradis. Vous ne serez, vous les femmes, que des houris. Moi, je n’ai jamais lu qu’il y aura des houris hommes. Me comprends-tu? Le seul avantage que vous aurez, ce sera le ménage en moins. Vous garderez votre métier éternel: putes ici, putes là-haut.

Le paradis des uns et des autres (Belley)

Perplexe, Lalla Hniya mordille ses lèvres. Elle ne sait pas si elle doit crier ou rire. Son époux saisit un livre et fait semblant de n’avoir rien entendu. Elle prend la théière et va, sur la pointe des pieds, voir son fils ne sachant pas encore quoi lui dire.

- Tais-toi maudit. C’est ton père, l’oublies-tu?

- Tu me passe les billets, je te jure que je te rembourserai.

- Je n’en ai pas, je mourrai mécréante si je mentais.

- Ne te fais pas trop de soucis. Dieu me les enverra bientôt. Tu vas assister à un vrai miracle, prévient le fils voyant sa mère se retirer prudemment.

Lalla Hniya se rassied lourdement: « quel diable occupe sa tête, que puis-je faire pour lui rendre la raison, dit-elle à mi-voix une larme coulant sur sa joue. » Sidi Mohyidine hausse les épaules et lui conseille de consulter un autre fqih, le premier ayant prouvé l’inefficacité de ses talismans. « C’est un rocher Lalla, il ne craint rien et ne croit en rien. Regarde mon bol, Lalla, les lignes que je viens de tracer disparaissent et les mots s’effilochent. Non, non, ne me donne rien…C’est le diable en personne. Je casserai mon bol et mon calame, Lalla. Ne reviens plus me voir. » Lui rappelle son époux, sur un ton ironique, sa dernière tentative de faire déloger le jin squattant le cerveau et le cœur de son fils, bien aimé.

- Je vais te dire quelque chose qui va te réjouir, mère. J’ai entendu à la radio que les Américains réservent déjà leur place sur les futurs avions qui les emmèneront vers les cieux méconnus. Tu sais ces avions comme celui que tu as vu exploser en plein ciel et pour lequel tu disais: « Allah, Allah, pauvres malheureux. » T’en souviens-tu? Figure-toi mère que les Américains en feront d’autres et découvriront l’au-delà bien avant leur mort. Quant à vous, je préfère ne rien dire. Evidemment, ce sont des mécréants, me direz-vous. Dieu leur a donné la terre et à vous il a promis, sur parole, des privilèges dans l’au-delà. Qu’est-ce qu’on peut dire et faire en ton nom, Toi le Tout Puissant. Enfin, tu ne réagis pas parce que tu n’existes pas.

-Maudit, fils de l’enfer et du Satan sous le toit de ma maison, chuchota Sidi Mohyidine, ses mains tremblantes tournant les feuilles de son livre dans les deux sens.

- Vous vous prenez pour qui? Enchaîne Nour sur le point de se mettre en colère. Il ne provoque plus, il attaque. Vous vous imaginez Dieu mettre Pasteur et Einstein en enfer et des ratés de votre espèce au paradis. Vous n’êtes plus rien pour Lui. Il vous a lâché il y a de cela des siècles entiers; comment vous faites pour ne pas vous rendre compte que vous êtes déjà en enfer. Connaissez-vous un autre jahaname qui sera plus cruel que celui-ci? Ma foi, ils sont malades et ne veulent rien comprendre tellement convaincus qu’ils sont les meilleurs. En quoi vous l’êtes? Nour rit discrètement puis se tait un long moment espérant voir ressurgir sa mère tendant les billets demandés. Moi, l’égaré, l’insolent et l’ivrogne vous dis ceci: un Dieu intelligent ne fera jamais souffrir un homme comme Gagarine qui a touché le plafond de son univers. C’est impossible. Quant à votre Dieu qui, de surcroît, ne doit exister nulle part, je…je vous laisse, pour le moment, le soin de deviner le fond de ma pensée.

Sidi Mohyidine s’empare brusquement de son tapis de prières et entame une prière qui ne répond à aucun appel. Il compense ainsi par un acte de dévotion facultatif un ardent désir d’annoncer le jihad contre les impies occupant son territoire. Lalla Hniya court vers le salon, la main dans la poche de son sirwal. Elle donne les billets à son fils et le prie d’aller rejoindre au plus vite ses amis. Nour l’embrasse et lui promet de la rembourser le lendemain: « je suis sur une affaire mère, je te jure. » Ce qui n’est pas faux mais il ne la remboursera jamais.

- Ne me rembourse pas. Sors vite. Batoul a repassé toutes tes chemises

Tu ne veux pas écouter ta mère. Donne moi ce jouet, insolent. Tu ne veux pas comprendre qu’il ne faut pas regarder chez les gens, crie le père en giflant son fils qui éclate en sanglots. Ne le frappe pas, il ne voit rien, tout est fermé, intervient la mère serrant l’enfant contre sa poitrine.

 

Dehors et dedans

21 septembre 2008

Prochaine Lalla Hniya: L’illuminée immortelle (12), après la fête, incha Allah. ide moubarak. C’est maintenant que le blog prend des vacances. A bientôt.

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LALLA HNIYA…UNE HISTOIRE ANCIENNE (10)

LE SALON MAROCAIN

Comme prévu, c’était au lendemain des bagarres que la réunion eut lieu. Un autocar loué par le parti déposa les frères ennemis devant la villa de l’avocat qui les attendait en compagnie de deux modérés. Pensant à une machination odieuse en voyant ces derniers, un contestataire, les yeux encore gonflés, fut choqué et proposa à ses compagnons de rebrousser chemin. Nour s’y opposa fermement tout en promettant une réunion chaude lors de laquelle ses balles n’épargneraient ni le parti ni le syndicat qui lui est affilié.

Un adolescent vêtu d’une blouse blanche leur ouvrit la porte d’entrée et disparut aussitôt dans un couloir. « Soyez les bienvenus, vous êtes chez-vous, leur dit le médiateur. » Impressionnés par le faste intérieur, les frères, resserrés les uns derrière les autres, étaient restés silencieux et intimidés. Originaires, dans leur grande majorité de familles modestes, ils s’étaient trouvés, par traîtrise, dans un décor de la classe dominante, leur ennemi et contre laquelle ils s’étaient en principe décidés de combattre. « Suivez-moi, nous serons mieux dans l’autre pièce, enchaîna leur hôte et frère, un grand sourire de satisfaction ornant son menton. » Nour jeta un coup d’œil sur une paire de défenses d’ivoire exposée avec éclat entre deux fauteuils en cuir et sur des peintures aux géométries indéchiffrables et aux couleurs vives. « Nous sommes dans quel film, chuchota-t-il dans une oreille. » Les épaules écrasées, son camarde, excédé, le regarda d’un sale œil et lui dit d’une voix brisée: « tais-toi idiot, nous ne sommes pas à la fac. »

Le maître des lieux (Clairin) et intérieurs à Fez

« Mettez-vous à votre aise, gardez vos chaussures, leur demanda distraitement l’avocat médiateur. » Étourdis par l’imposant salon marocain et son merveilleux tapis qui couvrait son sol immense, ils s’étaient tous accroupis pour enlever leurs chaussures exécutant ainsi une règle traditionnelle indémodable chez les musulmans. Ne s’attendant pas à un tel écroulement mental de ses amis et malmené subitement par un tourbillon de pensées ambiguës, Nour les regardait, incapable de prononcer le moindre petit mot. Il s’était rappelé que ses parents lui interdisaient de pénétrer dans le salon, nettement plus petit, avant d’ôter ses chaussures. Sa mère leur disait, à lui et à ses deux sœurs, que cette pièce, centrale sans être au centre, était presque sacrée puisqu’elle est destinée, outre les réceptions, aux prières, aux célébrations des veillées coraniques, aux fiançailles et à la conclusion de contrat de mariage.

Piégés dans un luxe inattendu, les frères invités s’assirent dans une confusion qui a failli faire éclater de rire leur hôte. Dans leurs réunions syndicales, ils avaient l’habitude de se mettre en groupes partageant les mêmes convictions mais dans le grand salon, après un temps de bousculade polie et des croisements indécis, ils s’étaient trouvés assis, toutes tendances confondues. Décontracté et ayant la certitude d’avoir réussi son premier coup, le médiateur prit place en face de Nour et commença de parler du beau temps hors saison dont le prolongement anormal risquerait d’aviver davantage l’inquiétude des paysans pauvres et riches. Le Maroc risquerait, selon ses affirmations, encore fois de se trouver dans l’obligation d’importer des céréales en grandes quantités ce qui serait très dommageable pour la balance commerciale.

Pendant ce prologue météo-économique, Nour s’était lancé dans une inspection minutieuse des meubles. Il ne fut impressionné ni par les jolies broderies des coussins, sa mère en faisait nettement mieux, ni par les socles ciselés des banquettes, son grand-père avait légué à ses fils des pièces d’une rare beauté que la corporation des artisans menuisiers lui avaient offertes comme pièces uniques lors d’une fête religieuse. La curiosité de Nour s’était plutôt fixée sur deux énormes lustres et des peintures accrochées tout au long des murs. Il n’arrivait pas à saisir le sens de ce drôle de mariage liant la prospérité de l’ameublement, les lustres glorieux et l’innocence des peintures.

Intrigué, il ne s’était même pas rendu compte que sa tête était renversée en arrière et que ses yeux, grands ouverts, dévoraient les deux lustres. Scandalisé par son attitude, son voisin lui donna un coup de coude: « tu n’as jamais vu des lustres, voyons, baisse ta tête, un peu de décence. » Nour soupira en secouant sa tête et lui demanda calmement si les dessins étaient faits par les enfants de l’avocat. « Mais non idiot, ce sont les tableaux de peintres dits naïfs, chuchota excédé le voisin, très inquiet pour la balance commerciale et l’augmentation du prix du pain qui en découlera pour les masses populaires. Ils sont en général pauvres et analphabètes, ajouta-t-il. Les autres, accrochées dans le salon européens ce sont des tableaux de peintres marocains modernes très connus, renseigne-toi, il n’y a pas que la politique dans la vie. Tu me laisses écouter. »

Peintures: Ourdighi et Cheaïbia

Les jambes croisées, le médiateur développait en termes claires la question agraire, les vertus de la réforme de la propriété et la politique des barrages, désastreuse pour la grande majorité des ruraux condamnés à abandonner les campagnes pour se réfugier dans les villes incapables de les prendre en charge. « L’avenir prouvera la justesse de nos critiques. Cette politique menée par un pouvoir autocratique échouera à court terme…Nous allons, les yeux ouverts, vers la catastrophe…En matière de la production agricole, la concurrence des pays de la communauté européenne réduira à néant les choix d’une politique impopulaire, promit le médiateur à haute voix, les bras levés qu’on aurait cru qu’il était en cours de chauffer le début d’un meeting électoral avant l’apparition du grand leader. » Toujours silencieux, les frères invités avaient tous orienté leurs yeux vers Nour qui venait de glisser sa main dans sa poche et la retirer vide. Anxieux et intimidés plus que gênés, ils auraient bien aimé le voir sortir son paquet de cigarettes pour en allumer une leur permettant ainsi d’en faire autant. Sachant qu’ils étaient disloqués dans leur tête, leur camarde Nour, leur envoya seulement un sourire écrasant et férocement sadique. Le médiateur, en bon avocat et chasseur d’opportunités, qui les observait du coin de l’œil tout en détaillant ses convictions sur la réforme agraire frappa dans ses mains et fit ressurgir instantanément l’adolescent à la blouse blanche. « J’ai oublié le coffret sur mon bureau, le briquet est dans le tiroir et n’oublie pas de nous apporter à boire, ordonna fermement l’avocat. »

Le jeune homme, très agile, réapparut en peu de temps et tendit, l’échine courbée, le coffret et le briquet à son maître. Il quitta rapidement le salon pour réapparaître à nouveau portant un grand plateau rempli de verres vides, se mit au milieu du salon en regardant, perturbé, les invités. Souriant et en bon connaisseur des traditions, Nour lui fit signe de poser le plateau à ses pieds. « Merci Nour, lui dit le médiateur. Que Dieu ait l’âme de ton grand-père. » Le petit fils de l’imame ne lui répondit pas, il contempla les verres avant d’en saisir un qu’il ausculta sous les yeux effarés de ses camarades. Le mal élevé comme disait sa mère avait reconnu dans le poids et les motifs de la matière une authentique pièce de cristal. Sa mère en avait juste quatre, très anciennes, qu’elle avait alignés sur la commode du salon et tenait à les dépoussiérer elle-même. « Ne touchez pas à mes verres, avertissait-elle constamment. C’est le souvenir de mes parents. »

Souvenirs et tradition

Le garçon à la blouse blanche investissait le salon par ses allées et venues. Nour lui envoya un sourire complice en le voyant déposer à ses pieds deux autres plateaux, celui des théières et celui des tasses de café. Il allait éclater de rire le voyant à nouveau roulant sur le tapis épais une grande table qu’il mit au milieu et sur laquelle il disposa un grand plat chargé de gâteaux traditionnels et un autre remplie de petits fours. Puis, il mit tout autour de la table des piles de petites assiettes et des serviettes en papier fin. L’hôte interrompit son analyse du cercle vicieux dans lequel se débattait le pouvoir pour demander à son jeune domestique de reprendre le coffret et de faire le tour du salon. Aucun fumeur n’osa toucher aux cigares sauf Nour qui en prit un et laissa à l’adolescent le soin de le lui allumer tout en le regardant les yeux dans les yeux. « Tu peux disposer Mohamed, ordonna le maître des lieux à l’adolescent grimaçant sentant la flamme du briquet au bout d’un cigare farouchement résistant. C’est à Nour de désigner le frère qui distribuera les verres et les tasses pour ceux qui préfèrent le café. »

Majid, l’avocat et médiateur, était grand et mince. Son agilité verbale se confondait avec sa sympathie spontanée qui faisait oublier à ses coéquipiers de la direction du parti, rompus à la modestie, son élégance et son penchant pour les choses luxueuses. C’est dans le scoutisme d’un parti nationaliste qu’il fit ses premiers pas de militant. Après l’indépendance, il fut parmi les premiers jeunes contestataires à défendre les dissidents qui s’étaient rangés dans l’opposition radicale. De toutes les crises qui avaient secoué son mouvement, Majid ne fut jamais ni arrêté ni enlevé. On le considérait comme un modéré habile, toujours prêt aux négociations délicates et dans certaines sphères de l’administration on lui demandait volontiers son opinion sur les questions jugées vitales pour la nation. Au sein du parti, sa neutralité bienveillante entre les tendances lui avait valu l’estime de tous ses compagnons et ses bons offices dans le dénouement des conflits explosifs étaient toujours couronnés de succès. C’était lui qui sillonnait le pays pour réconcilier les militants en discorde ou défendre leurs maximalistes devant les tribunaux, voire négocier leur libération en échange de leurs concessions. Son expérience de scout devait normalement le destiner à s’occuper de la jeunesse de son organisation mais les durs, tout en appréciant sa magnanimité, lui avaient barré la route…La jeunesse était leur secteur mobilisateur faisant contrepoids aux modérés. Nour se méfiait de lui et l’avait surnommé le Valentino de la capitale chérifienne, quant à Majid, il évitait de débattre des sujets importants en sa présence sauf ce jour là dans sa propre villa.

Préparant ses invités à subir doctement son réquisitoire et son plaidoyer, Majid avait le dos penché légèrement en avant, les deux bras étendus sur les coussins brodés, alignés contre le mur, et les jambes croisées. Il interrompit brusquement sa causerie en suivant du regard un frère distribuant prudemment boisson et pâtisserie…C’était le moment décisif de passer du général au précis.

Il se frotta lentement les mains, fixa le plafond d’un regard voulu pénétrant préparant de la sorte son auditoire à écouter des propos graves, ferma les yeux puis écarta ses mains après avoir caressé délicatement ses tempes. « Nous voilà enfin réunis dans la fraternité et la cohésion qui sont les grandes forces de notre organisation depuis son apparition, dit-il en avançant les bras puis se tut en promenant ses yeux sur les visages figés de son auditoire. » Pris dans un étau de recueillement comme s’ils venaient d’enterrer un martyr de leur mouvement, certains militants écrasèrent leur cigarette, d’autres, tenaient serré dans leur main les verres qu’ils n’osaient plus porter à leurs lèvres. Nour ralluma son cigare, expédia un nuage de fumée et posa sa tasse qu’il tenait dans le creux de sa main. Il réalisa tardivement qu’ils s’étaient faits berner lui et ses émules, les voyant soumis au respect de la demeure et du… notable, le maître des lieux. N’ayant plus aucune prise sur l’ambiance, il comprit vite qu’il n’aurait aucune chance d’enflammer la réunion. Majid le regarda un moment en souriant comme s’il voulait lui adresser un message particulier: « ce n’est pas un oisillon de ton espèce, encore gêné par ses langes, qui me barrera la route. » Le modéré du parti contestataire, maîtrisait à merveille les mécanismes de la culture et de l’éducation traditionnelles. Bref, il savait comment naviguer dans le tréfonds de ses invités.

Notables citadin et rural. Intérieur d’un riche notable

Après un arrêt volontaire imposant un silence de respect et de crainte, Majid reprit son discours dans la langue de Molière qu’il interrompit aussitôt apprenant par le chuchotement de son voisin que parmi les invités une bonne partie était formée d’arabisants. D’un air exagérément exaspéré, il s’excusa en prétextant d’avoir consacré la semaine aux journalistes étrangers venus s’enquérir sur les préparations de la campagne électorale. Cela l’empêchait, bien entendu, d’étudier les dossiers de ses clients et lui faisait perdre sa langue maternelle, ajouta-t-il: « Que voulez-vous que je fasse. Le parti m’a chargé de cette tâche ingrate pour prouver à l’opinion internationale que notre seul but est d’établir dans ce cher pays une véritable démocratie… » Il se lança d’une manière inattendue dans un discours académique sur le fonctionnement des institutions, les droits des citoyens et de la femme qui brillait par son absence dans le grand salon. Et d’un ton sévère et paternaliste, il demanda à ses frères invités de ranger leur carnet et leur stylo: « je veux un débat franc, sincère et constructif, leur dit-il les voyant se comporter comme s’ils étaient dans un amphithéâtre. » Nour, perdant non déclaré, ne l’écoutait pas, il fumait son gros cigare, les yeux à peine ouverts. Le fiasco fut très dur, insupportable et humiliant. Ses amis n’écoutaient pas le maître-avocat mais le maître tout court.

« Notre pays franchira dans les jours qui viennent l’obstacle qu’on a dressé devant les aspirations démocratiques. Croyez-moi quand je vous dis que le chemin à parcourir sera long et tortueux. En tant que militants, nous devons tirer de l’expérience de nos frères en prison ou en exil les grandes leçons qui s’imposent pour affronter les forces rétrogrades. Nous avons assez souffert et nous avons dilapidé beaucoup de nos efforts, s’emporta subitement l’avocat. Le romantisme verbal oriental et l’aventurisme latino-américain ont montré leurs limites. Nous ne pouvons plus nous offrir le luxe de martyre. Soyons réalistes et regardons autour de nous. Nous sommes un peuple composé de langues et de tempéraments différents d’une région à l’autre. La colonisation a laissé un pays prisonnier de ses propres interrogations et entre le nord et le sud le particularisme risquerait de s’exacerber si nous n’y prenons pas garde. Qu’on le veuille ou non, nous devons notre union à notre religion et à la monarchie. Il est vrai que nos frères dans les villes et dans les campagnes aspirent à. » Majid se tut brusquement. Une voix aiguë de femme, son épouse, fit irruption dans le salon coupant court le prêche moderne et conciliant de l’orateur. Agacé, celui-ci caressa son front, un sourire forcé au coin des lèvres. « Soyez les bienvenus, dit la femme. Votre présence nous comble de joie. Où est-il ce Mohamed, les verres sont vides Majid. Ce n’est pas comme ça qu’on reçoit ses invités. Quelle honte, enchaîna-t-elle en français. »

Pouvoir (Constant) et contre pouvoir (Bouchard)

La créature était très grande et très maigre. Vêtue d’un costume noir en velours, le front dissimulé sous une frange noire et raide. On ne voyait d’elle qu’un menu visage outrageusement maquillé d’une main très expérimentée. Elle parlait sans arrêt et très vite. Sa langue avait une dextérité incomparable puisqu’elle sautait du français à l’arabe ou de l’anglais à l’espagnol pour revenir aux deux premières prouvant d’une manière spontanée qu’elle était en possession d’un savoir solide et qu’elle appartenait à un groupe social puissant. Pas un mot de politique ne s’échappa de sa bouche. On apprit que le beau temps hors saison lui donnait des allergies et que ses secrétaires, incapable d’évoluer dans le pays de paresseux, lui faisaient subir des retards et des tracasseries. Elle acheva son intervention accélérée en dénonçant les minables s’occupant des paperasseries dans l’administration: « c’est monstrueux, pour faire une carte d’identité à Mohamed, il a fallu que j’aille moi-même chez ces bons à rien pour confirmer qu’il travaille chez moi. C’est insensé, on n’a pas que ça à faire tous les jours, protesta-t-elle en s’adressant à son époux frottant son front. »

Nour la regardait s’agiter en souriant. « Si ma mère voyait ce que c’est une femme moderne, murmura-t-il en bloquant une forte envie de rire. » La femme de Majid l’avait impressionné et il avait senti une grande admiration à son égard en voyant l’époux complètement écrasé au milieu de ses modérés. « Tu ne trouves pas ça douteux, la femme de Rock Hudson ressemble à un manche à balai, glissa-t-il dans l’oreille de son voisin qui sursauta. »

Cependant, la femme de l’avocat avait changé de thème et continuait de parler sans faire attention ni à son mari qui s’impatientait ni aux réactions discrètes de ses invités. On apprenait que l’office de change l’enquiquinait avec ses réglementations archaïques et si elle n’osait pas dire aux douaniers ce qu’elle pensait de leur métier c’était uniquement pour des raisons de pudeur et de condescendance, assura-t-elle, la tête haute. « Tu as raison madame, l’interrompit un contestataire. C’est la faute au peuple qui ne se révolte pas contre la corruption. » L’épouse moderne ne lui répondit pas comme si elle venait d’entendre une dénonciation sans la moindre importance. Puis, concernant le peuple, elle avait le petit Mohamed et probablement des Fatmas pour d’autres tâches. C’est largement suffisant pour côtoyer et connaître cette chose dite peuple. Elle quitta le salon en leur souhaitant une très agréable continuation. Soulagé, son époux toussota et reprit son discours sur les aspirations des masses dans les villes et dans les campagnes et conclut: « voilà notre option mes chers frères que nous venons de concevoir ensemble. »

Nour se leva et se dirigea vers une peinture naïve représentant des écoliers coraniques assis autour de la lampe d’Aladin puis se rassit lentement. « Je serais heureux d’entendre vos suggestions car le débat démocratique doit s’exercer à la base, le sommet de l’organisation dont je suis l’humble représentant en tiendra compte et agira en conséquence. » L’avocat médiateur prononça gravement ses mots, l’attention de son auditoire s’étant fixée sur les gestes de Nour. 

Le soleil venait de quitter le ciel de Rabat et l’obscurité pénétrait en douceur dans le grand salon. L’avocat frappa dans ses mains pour ordonner à son domestique d’allumer les lustres. Une explosion de lumière surprit ses invités. Les frères dressèrent, hébétés, leur tête vers les lustres majestueux. Ils se regardèrent étrangement comme s’ils venaient de faire connaissance. Nour écrasa son cigare et se leva déclenchant le même mouvement dans le reste du salon. Tous les belligérants se regroupèrent auteur de Majid qui s’apprêtait à leur donner les dernières consignes.

- Nour, on ne t’a pas entendu parler, dit une voix sur un ton moqueur. C’est quand même bizarre, tu n’as pas de questions à poser?

- Si, si, j’en ai une, très important. Ce sera quand la prochaine réunion pour manger les petits fours?

Un éclat de rire explosa perturbant la sérénité de la fin de la réunion. Les modérés, prudents, se détachèrent de l’avocat et se dirigèrent vers la sortie. Souriant, Majid prit Nour par le bras et l’accompagna jusqu’à l’autocar.

Au restaurant universitaire, Nour écouta calmement la discussion entre les frères réconciliés et demanda sans réfléchir à un modéré s’il connaissait la femme de l’avocat: « c’est une architecte qui a fait des études aux USA. » Un contestataire intervint pour préciser que l’épouse de Majid

connaissait les capitales européennes mieux que les quartiers de Rabat et qu’on se préparait à lui confier les projets de plusieurs complexes touristiques à travers le pays. Mécontent, le modéré quitta la table en emportant son plateau constatant que le déballage de la vie privée allait salir ses oreilles. Le contestataire donna des détails complets.

Nour apprit que le manche à balai de leur hôte s’appelait Niema et qu’elle était la fille d’un riche marchand de matériel agricole. Originaire de Fez, comme tous les riches de l’époque et nationaliste de première heure, l’heureux marchand voulait faire d’elle le modèle de la nouvelle femme marocaine, moderne et traditionnelle. Pour ses études, il l’avait envoyée en Amérique jugeant le pays de l’ancien protectorat indigne pour sa fille, le fils de l’un de ses employés ayant passé avec succès le concours de l’École des Mines. Après son retour au pays, il refusa de la donner en mariage à l’avocat Majid, issue d’une famille modeste et portant un nom sans consistance sociale, car il l’avait jugé farfelu et sans avenir prospère. Pour faire prévaloir le moderne sur le traditionnel, la fille modèle trouva la solution, la seule: elle tomba enceinte. Le père accepta de son plein gré le mariage de sa fille quatre mois avant la naissance de son premier petit-fils. La honte fut évitée de justesse dans la noble et riche famille, le grand-père en gardera quand même des séquelles perturbantes: de temps en temps et après la révision de quelques factures douteuses ou le retournement de gros chèques sans provision, ses employés le ramassent dans son hangar, évanoui, la langue saignante.

Histoires d’amour (Waterhouse, Lewis, Lebrun et ?)

Une fois que le déballage fut étalé sur la table, le contestataire reconnaissait que le manche à balai, Niema, possédait de grandes capacités de travail et de créativité. Son talent lui était reconnu, à l’époque, par de nombreuses constructions dans le pays et sur la côte espagnole. D’ailleurs, après son intervention dans le grand salon, un avion privé l’attendait pour survoler le Détroit en direction de Marbeille. Le manche à balai venait d’emporter le marché de trois projets fabuleux. « L’époux s’occupe de la démocratie dans les villes et dans les campagnes et l’abeille se charge des business nationaux et internationaux. Voilà comment seront les heureux couples dans ce cher pays, conclut amer, le contestataire en dressant son majeur. »

Tard dans la nuit, les étudiants de la cité furent réveillés par les cris du Tangérois. Nour était ivre et dansait en slip autour de ses livres en flammes. Ses amis avaient vainement essayé de le maîtriser mais aucun d’entre eux n’osa l’approcher, le révolté avait préparé sa défense en s’armant de pierres et de bouteilles vides. « Il vous a ensorcelés bande de bâtards criait-il. C’était la bourgeoisie nationale camouflée sous le burnous du socialisme local. » Il riait en se cambrant, tellement content de voir les couvertures de ses livres se transformer en cendres. Il se leva tard le lendemain, se lava au hammam et quitta Rabat après avoir fait ses adieux à ses amis et à ses ennemis.

Il sonna chez lui dans l’après-midi, Batoul lui ouvrit la porte et porta sa valise sur la terrasse.

Quelques années plus tard, après avoir exécuté quelques missions délicates pour le compte du makhzen à l’intérieur et à l’extérieur du pays, en son nom propre ou celui de son parti, Majid fut chargé de plusieurs responsabilités ministérielles tout en étant député. Les frères contestataires n’ayant pas détourné leurs convictions de l’objectif initial, furent, lors de cette période, les invités de ce même makhzen dans des lieux spécifiques dont le but initial et final est de faire visiter aux récalcitrants les recoins de leur propre tréfonds. Quant à Nour, il est toujours ailleurs… à Tanger.

Ailleurs…

14 septembre 2008

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