LALLA HNIYA…UNE HISTOIRE ANCIENNE (12)

L’ILLUMINEE IMMORTELLE

Nour claque la porte derrière lui. Lalla Hniya court vers la fenêtre et se met derrière les persiennes entrebâillées. Comme à l’accoutumée, Nour se pointe au milieu de la rue principale et bloque le premier taxi de passage, occupé ou vide. Les chauffeurs, spécialistes de la nuit le connaissent très bien. Quand ils ne disposent pas de place libre, ils mènent à destination leurs clients puis reviennent le chercher et ne se font jamais payer. Lors des conflits les mettant en face de l’administration, le petit fils de l’imame agissait mieux que le représentant de leur corporation car il sait où il faut s’adresser et où il faut négocier. Sa mère sourit et murmure une prière le protégeant des malheurs ambiants. Sachant qu’elle l’observe derrière les persiennes, Nour lève son bras en guise d’un adieu éphémère et prend place à côté du chauffeur. Élégant comme un prince, beau comme un ange, le grand enfant disparaît dans la vie nocturne.

« Il est parti ton ogre enragé, dit Sidi Mohyidine. Que Dieu efface son ombre de son univers. » Lalla Hniya ne lui répond pas. Elle jette un regard inquiet sur une pile de livres, prend le plateau et s’en va vers la cuisine faire la dernière vaisselle. Le fils du Satan étant parti, l’époux décide de régler ses comptes avec la mère, seule incriminée dans l’affaire de blasphème et d’insolence. « Veux-tu me dire combien tu lui as donné? Tu le paie pour assurer ta protection. Tu le dresses contre moi pour assouvir ta vengeance. Je suis votre ennemi, l’homme à humilier, à faire agonir au rythme de vos plaisanteries. Il ne t’insulte jamais, au contraire, ton grand plaisir est de le payer pour te faire rêver et rire. C’est ton bonheur, n’est-ce pas? »

Désignée comme coupable et complice, Lalla Hniya ne lui répond pas. Elle rince lentement les verres, une forte colère se répandant dans son corps. Elle ferme le robinet, décroche le torchon et essuie ses mains en regardant les bouts de ses doigts. « Laisse-moi passer, demande-t-elle à son mari debout sur le pas de la porte. Je dors dans le salon, je ne veux voir ni entendre personne. Ôte-toi de mon chemin. »

Lassitude (Belly)

Elle s’assied dans le noir, les bras et les jambes croisés. Son époux fonce dans le salon et ouvre la lumière. Il hésite un moment à lui parler constatant que les yeux de son épouse étaient rouges. Calme et sûr de lui, Sidi Mohyidine ourve un livre et commence à lui raconter une anecdote datant des premiers califes de l’Islam. Elle lève sa tête, ses yeux encore plus rouges émettant un profond mépris.

Depuis sa reconversion, Sidi Mohyidine ne lui parle qu’en annociateur de grands châtiments ou de merveilleuses récompenses. Passionné par ses découvertes et convaincu de leur véracité, il ne manque aucune occasion pour lui réciter un verset du Coran ou une parole du Prophète. « Ceux qui blasphèment et profanent le nom du Créateur ne verront jamais sa face. Leur sort est scellé ainsi que celui de leurs complices. Ce sera l’enfer, la souffrance et point de miséricorde. M’entends-tu femme, l’époux conclut le rappel des destins cléfs en main. » Lalla Hniya ouvre grand ses yeux. Elle peut tout accepter sauf de mettre en doute sa foi.

- Va dans ta chambre, homme, lui dit-elle hargneuse et méprisante. Tu ne sauras jamais le dire comme ton frère et encore moins comme ton défunt père. Va l’alim de la chambre.

- Combien lui as-tu donné, je ne pardonnerai jamais ta complicité et tes mensonges. La Volonté du Seigneur montrera lequel de nous deux est fidèle à sa parole.

- C’est mon argent, crie-t-elle coléreuse les poings serrés et les lèvres tremblotantes.

- Je te préviens, je ne paierai ni eau ni électricité.

- Tant mieux. On ne regardera plus cette maudite télévision. Mes amies rempliront la maison d’eau et je te préviens que tu n’en auras pas une seule goutte. Tes ablutions tu les fera avec ta propre urine. Ces hommes, ces hommes, pardonne-moi Seigneur de te demander pourquoi tu les a créés. Je préfère de loin mes torchons. Tes hommes n’ont rien de leurs ancêtres, ni le charme ni l’autorité. Même leurs ombres ont honte d’eux. Pourquoi attendez-vous la mort qui vous fait tant peur? Vous ne parlez que de la fin, des récompenses et des châtiments. Si vous êtes tant pressés de rejoindre je ne sais quel mystère, faites-le alors maintenant. Ayez le courage de vous enterrer vivants. Tout le monde en sera délivré et moi en premier.

Sidi Mohyidine regarde attentivement le visage de sa femme puis recule lentement. Il a peur mais fait un effort gigantesque pour le dissimuler. Comme tous les hommes de sa génération, et même s’il est convaincu que ses pieds sont bien posés sur le droit chemin, il reste encore moderne mais involontairement superstitieux. Des mots, il n’en trouve plus pour lui riposter et son esprit, épuisé après s’être donné tant de mal à lui rappeler la fin du monde, se rétrécit pitoyablement dans sa tête. « Cette femme n’est qu’un bloc de béton. Elle est aussi maudite que son fils. Sa gentillesse et son obéissance de jeune mariée n’étaient qu’un leurre. Elle est l’égale du Satan et la mère de son rejeton. Méfie-toi Sidi Mohyidine, lui chuchote une voix dans l’oreille. N’oublie pas que la ruse est l’arme des femmes et que le piège qu’elles tendent aux hommes est grandiose. C’est dans le Coran Sidi Mohyidine, dans le Coran. Méfie-toi, homme. »

Blême, le fils de l’imame rejoint à la hâte sa chambre, son agence immobilière et son officine spirituelle, comme la désigne parfois son fils Nour. Il s’affaisse sur le lit couvrant ses yeux de son bras. Comment fait-elle pour réduire à néant sa résistance? Il a peur et n’arrive pas à dissiper ses doutes. Cette femme possède sûrement un pouvoir que lui, le repenti, est incapable de percevoir. Si c’était inexact, pourquoi alors ces paysannes rôdent-elles autour d’elle, exécutent ses demandes et la comblent de leur générosité et de leur vénération. Blasphème, blasphème, répète-t-il l’index dressé vers le plafond. Sidi Mohyidine ne rend pas l’âme, il appelle au secours.

Lalla Hniya ne décolère point. Elle décide de mener l’offensive jusqu’au centre de la citadelle conjugale. Elle y fonce sans rien dire, ramasse le linge et le relâche aussitôt. C’est l’heure du délire. L’époux ferme ses yeux, incapable d’en faire autant pour ses oreilles.

« Pensons plutôt aux fenêtres fermées, aux odeurs nauséabondes et aux moustiques qui nous dévorent. Le quartier est sale et toi, tu pues comme disait ton fils. Vous les hommes, puisque vous êtes si beaux et si forts, réglez vos affaires vous-mêmes et massacrez-vous. Vous êtes d’ailleurs faits pour cela. Nous sommes, nous les femmes, faites pour la cuisine et ne je sais quoi d’autres. Alors cher mari, après tant d’années de vie ensemble, amères et cruelles, tu trouves que ma cuisine est mauvaise. Et bien, je te ferai encore goûter des plats qui te rappelleront ceux de tes arrières grand-mères. »

Essoufflée, la charifa décroche son mouchoir de sa ceinture, essuie nerveusement son front, se mouche et enchaîne en orateur de grandes campagnes de mobilisation.

« Un homme, fort et savant, connaissant la parole de Dieu et de son Prophète, ne doit pas avoir peur de son fils. Quant à toi, tu as honte de toi-même parce que tu ne l’as pas élevé et tu te caches dans ton faux orgueil de père parce que tu ne sais pas lui parler. Détrompe-toi, je ne connais rien à ce que vous lisez, vous deux, mais je comprends tout. Écrivez-vous, vous savez le faire, non. Moi, je ne sais ni lire ni écrire et j’en suis vraiment heureuse. Je sais broder et faire de la bonne cuisine. Savez-vous le faire, toi et ton fils? Je m’en régale moi aussi de votre ignorance. Que vous apprennent ces livres? J’aimerais bien le savoir. A vous voir, dans votre état, il vaut mieux rester analphabète. Ce n’est pas honteux. Le Prophète l’était lui aussi. Osez-vous vous mesurer à ce qu’il avait compris? Qu’est-ce que tu as contre ton fils? Dis-le moi. C’est un maudit, c’est un mécréant, c’est le fils du Satan, ne cesses-tu de brailler dans cette maison. C’est le fils de son père. Je ne suis pas votre facteur, le comprends-tu? Tu n’as qu’à lui dire ce qui ne te convient pas. Ose. »

Elle se tait, passe nerveusement le revers de sa main sur ses lèvres. Depuis quelque temps, quand elle se met en colère et tout en ayant les yeux rouges, les deux extrémités de la bouche de Lalla Hniya laisse apparaitre deux gouttes de bave qui s’y figent donnant ainsi aux traits de son visage fatigué l’allure d’une femme hors du commun prête à jetter le mauvais sort. Ce nouvel aspect, fort inquiétant, n’a pas échappé à l’observation du mari qui ausculte en permanence ses gestes et paroles.

« Enfin, il est ce qu’il est, faible comme tous les croyants, vaincu par les plaisirs et les convoitises de ce monde que les hommes, de ton espèce, maudissent du matin au soir tout en le léguant à leurs enfants. »

A défaut de bondir sur son ennemi, Sidi Mohyidine remue ses jambes, son épouse a pris trop d’élan et touche ses points faibles. Elle démasque et déterre les oublis.

- Tais-toi femme, hurle soudainement l’époux.

- Tu peux crier maintenant, le fils maudit est absent. Quand il est ici, tu t’enfermes dans ta cage. C’est vrai, j’oublie toujours que tu aimais les canaris.

- Si tu ajoutes un seul mot, je te mettrai dehors.

- Tu veux me renvoyer! Ose le répéter si tu es un homme. Tfou, chien errant.

En découdre (Belly)

L’imprudent se rétracte aussitôt. Il n’aurait jamais proféré une telle menace. Lalla Hniya arrache violemment son foulard, le jette par terre, défait sa ceinture et de ses deux mains elle déchire sa robe. Sidi Mohyidine baisse sa tête effrayé par l’image de la poitrine nue de son épouse.

- Ose me le répéter si tu es un homme. Tu n’es rien. Tu n’es qu’un menteur, un tricheur, un voleur, un ivrogne. Je ne suis pas dupe. Cela fait des années que tu cherches à me mettre dehors et de ma propre maison. Mon cœur me le dit jour et nuit. Tu n’es qu’un traître et un faux croyant. Je ne quitterai cette maison que sous un linceul. C’est ma maison, voleur.

Piégé par sa propre menace, l’esprit de Sidi Mohyidine se débat dans d’énormes vagues. Il ne lui répond pas et s’inquiète en observant l’état anormal de sa femme. Si jamais son fils revient chercher un objet qu’il a oublié et voyant sa mère dans cet état: « que Dieu l’empêche de rentrer plus tôt que d’habitude, murmure-t-il profondément malmené par ses pensées. » Lalla Hniya, quant à elle, hurle, insulte le jour de sa naissance et celui de son mariage. Elle pose ses deux mains contre le mur et jure que son époux sera le premier à quitter la maison bien avant elle. Déchaînée, la charifa, crache sur tous les hommes, les morts et les vivants.

Sidi Mohyidine se lève calmement, retrousse les manches de sa robe de croyant. « Encore des ablutions? Vocifère Lalla Hniya. Tu en as déjà fait pour un siècle. »

L’époux, dépouillé de toute résistance, s’enferme dans la salle de bain. Il se regarde dans la glace, passe ses deux mains sur sa barbe maudissant le Satan et ses méfaits. Il boit dans ses mains jointes et pense à sa mère qui lui disait que les descendants de la maison du Prophète ne ressemblent pas aux autres: « tout cela est le bavardage des faibles et des ignares, murmure-t-il. » Son père ne répétait-il pas que les hommes étaient égaux, qu’ils se ressemblent tous dans leur adoration de Dieu. Harassé par ses pensées et ses doutes, le fils de l’imame n’arrive plus à se concentrer et les pas rapides de sa femme qu’il entend traverser sans cesse le couloir tel un cheval indomptable ne le rassurent point.

- Sors de là si tu es un homme et répéte-moi ce que tu as dit, ingrat, ordure puante.

Les yeux fixés sur ses jambes, Sidi Mohyidine ne comprend plus cette force et cette audace que sa femme ne cesse de lui montrer avec intensité chaque fois qu’elle se met en colère. « Tu ne vas pas me faire croire que tu as des ablutions à faire. Menteur. J’ai compté tes prières, tu les as toutes faites. Montre-moi ton visage de Satan, crie Lalla Hniya en donnant des coups à la porte.

Que peut-il faire? Rien. Sidi Mohyidine se met dans la baignoire et s’accroupit devant le robinet. Une vision étrange le surprend soudain au moment où il s’apprête à faire couler l’eau. Les sourcils froncés, il s’assied sur le bord de la baignoire et laisse cavaler seule sa mémoire. Il se rappelle effroyablement de Lalla Maïmouna, l’illuminée de la médina. Elle était grande et forte. Son visage blanc n’était marqué d’aucune ride et son énorme bouche conservait merveilleusement la totalité de ses dents. Toute la médina la craignait et son regard féroce et perçant faisait trembler enfants et adultes.

Coriace, l’image de l’illuminée se fixe devant ses yeux. Plus sa femme le défie plus ses souvenirs de la médina jaillissent en cascade. Il maudit le Satan espérant ainsi chasser de son esprit le poids des années qu’il croyait avoir oubliées.

Superstitueux le fils de l’imame? Non, jamais. En tout cas c’est-ce qu’il croit. Sidi Mohyidine fut élevé dans la pure orthodoxie musulmane et son père, qui était paradoxalement le guide de la zaouïa tijania, insistait sur l’unicité de Dieu. L’amour absolu du Créateur n’empêche aucunement l’immixtion dans les affaires d’ici-bas. L’imame dénonçait les esprits malfaisants, alliés du diable et ses enfants le suivaient sur le même chemin, chacun à sa manière. L’aîné, convaincu qu’il était le seul héritier légitime du savoir religieux avait adopté la même rigueur et le ferme dévouement pour le Livre saint et les paroles sacrées. Le cadet, après de longues années de rébellion en douce contre les vertus du père et du frère embrasse à nouveau la religion de ces ancêtres. Néanmoins, contrairement au frère aîné qui s’initiait auprès du père, Sidi Mohyidine trouva dans l’imaginaire de sa mère une source de connaissance, irrationnelle vraisemblablement, mais inépuisable. Il aimait l’écouter racontant les légendes des illuminés, leurs forces et leurs miracles normalement réservés aux prophètes. Elle disait que ces hommes et femmes étaient plus proches de Dieu que le reste des humains y compris les vertueux alims. Ces favoris du Seigneur ignoraient la mort et leur disparition n’était qu’une fausse impression. Ils sont tout le temps présents parmi nous et au-dessus de nous. Ni le temps ni l’espace ne peuvent les enfermer. Parfois, ils réapparaissent en chair et en os, avertissent, annoncent puis disparaissent. La mère racontait des événements graves où tout s’était mélangé, terre, ciel, mer et fleuves. Les hommes périssaient et leurs contrés devenaient arides. L’enfant Sidi Mohyidine l’écoutait, le corps pris de frissons.

Sa vie de fonctionnaire et ses loisirs jugés dissolus par ses proches avaient bouleversé sa façon d’appréhender le monde sans pour autant le soustraire aux valeurs traditionnelles de l’Islam qu’il défendait, le coude appuyé sur le comptoir du casino espagnol. Il riait quand ses amis lui parlaient de la fameuse Aïcha Qandicha, la diablesse aux pattes de chèvre, drapée d’un haïk blanc et qui hantait, la nuit, les ruelles de la médina. Même José, le barman, avait fini par croire à son existence: « je l’ai vue de mes yeux courir dans le quartier des marins après m’avoir fait des clins d’œil, jurait de toute son âme l’Espagnol pour convaincre le client têtu. »

Sidi Mohyidine jurait, quant à lui, que sa Aïcha Qandicha, était une femme normale comme on en voit partout et tous les jours: « ta diablesse était sûrement une femme de famille respectueuse. Insatiable et lassée d’un mari qui ne sait plus comment assouvir ses désirs ni satisfaire ses droits. Elle était sortie à la recherche d’un beau marin au torse bombé et aux bras bronzés, joyeux et prêt à s’exécuter à la place de l’époux défaillant. Elle l’a suivi jusqu’au lit et juste au moment où leur cœur allaient battre au même rythme, sa conscience d’épouse fidèle perturba son plaisir. Elle se leva d’un bond, toute nue, arracha au passage le drap qui les couvrait et se lança comme une flèche dans les ruelles pour rejoindre à temps son foyer. Voilà ce que c’était ta diablesse qui te faisaient des clins d’œil. Quant aux pattes de chèvres, c’était tout simplement des talons des chaussures de femmes qu’on voit accrocher chez les commerçants de Bab Fahs. N’est-ce pas José? ». La main serrant le menton et les sourcils en méditation grave, l’Espagnol lui répondit que si c’était le cas, la dite femme repentie à la sauvette n’était pas Catalane. Sidi Mohyidine et ses amis, musulmans, juifs et chrétiens éclatèrent de rire et intégrèrent instantanément l’Espagnol timoré dans la tournée annoncée.

Les deux versions d’Aïcha Qandicha

Enfin, soyons raisonnables, Lalla Hniya n’a ni l’auréole de l’illuminée de la médina ni les pattes de chèvres de la diablesse. Elle est devenue coléreuse et n’hésite plus, soutenue par son fils, à dire ce qu’elle pense. Deviendra-t-elle un jour comme Lalla Maïmouna? Sidi Mohyidine maudit le Satan et les hordes de paysannes qui font croire à son épouse la possession de la baraka et la force des aïeux complètement décomposés sous la terre, pense-t-il gravement. Sans ces arriérées, son épouse serait encore calme et attentive comme autrefois dans la grande maison. Perplexe, il dresse son index vers le plafond et laisse le soin à ses souvenirs d’apaiser son inquiétude.

Tous les quartiers de la médina confondaient craintes et respect à l’égard de Lalla Maïmouna. Elle était vieille mais personne ne s’aventurait à compter les traits de son visage en années. Son passé était un mystère et tout ce qu’on savait d’elle est qu’elle descendait d’une famille de chorfa originaire du Sahara et Dieu seul sait la raison pour laquelle on les appelait oulad-dem, les descendants du sang. Ses voisins lui servaient à tour de rôle des repas quotidiens et la choyaient mieux que le maître de l’école coranique. Elle ne laissait personne pénétrer dans sa maison et quand elle était de mauvaise humeur, elle frappait à n’importe quelle porte exigeant des vêtements neufs et imposant le menu du jour. On lui obéissait avec bonheur car pour l’heureux élu du quartier, les ordres de la charifa étaient un bon présage.

Quel présage? (image populaire et peinture de Dinet)

On guettait ses mouvements, les couleurs de ses vêtements et les petits gestes qu’elle faisait par-ci par-là devant une porte ou un étalage d’un commerçant. On fermait ses fenêtres lorsqu’on la voyait sur sa terrasse lacérant son linge après l’avoir étendu. Ses mauvaises humeurs étaient un avertissement. Les femmes annulaient leur sortie et les hommes rasaient les murs. Si jamais un malheur survenait le lendemain, on brûlait l’encens dans les foyers et on envoyait un repas aux mendiants du cimetière Bouarakia, le saint de la ville, et aux tolbas de la grande mosquée. En revanche, quand elle était de bonne humeur, elle prenait un grand panier et faisait le tour d’un quartier collectant ce qu’on lui tendait derrière les portes entrouvertes. Les épiciers et les maîtres de four détournaient leur regard la laissant se servir à sa guise.

Le panier plein, elle s’asseyait devant l’école coranique et donnait l’ordre à son maître de libérer ses élèves. Le fqih obéissait et envoyait ses écoliers se mettre calmement autour d’elle. L’illuminée les regardait se servir dans le panier sans rien dire et quand elle les voyait las de mâcher, elle appelait leur maître pour ramasser le reste et partait trainant son panier vide. Les fillettes accouraient aussitôt sur le lieu du festin et raclaient, à l’aide de petits balais en palmiers nains, les miettes qu’elles donnaient à leur mère. Ce jour là, les habitants parlaient de bonnes nouvelles à venir et dès qu’on annonçait une fête, on cherchait chez la voisine les miettes rassies qu’on faisait brûler dans le premier brasero allumé.

L’imame éprouvait à son égard une haine profonde et un mépris viscéral. Il ne permettait à personne de citer son nom en sa présence ni de rapporter ses faits et gestes. Plus grave, l’imame soupçonnait l’administration internationale d’intentions sordides du fait qu’elle n’ait jamais pensé nettoyer la médina du corps abject et diabolique de la folle, disait-il lors des réunions avec les nationalistes. « C’est leur ruse pour combattre la religion et notre patrimoine culturel. Ils laissent les foux en liberté et construisent des écoles pour faire disparaître ce que nous sommes, soutenait-il. » L’illuminée, quant à elle, l’évitait et se comportait étrangement quand elle pressentait sa présence. Lorsqu’elle le croisait sur son chemin, elle baissait sa tête, cachait son visage et marchait à grands pas. En transe, quand l’ombre de l’imame apparaissait sous la voûte de la ruelle, elle se taisait et se blottissait derrière sa porte.

Exécutant un jour leur contrôle de routine, les techniciens de la conservation des monuments historiques constatèrent que la demeure de l’illuminée risquait de s’écrouler à tout moment. Leur rapport étant alarmant, l’ingénieur en chef décida de déloger au plus vite l’occupante en danger de mort et d’entamer aussitôt la procédure de démolition. Sachant qu’une telle initiative était de nature à provoquer des troubles dans la médina, le chargé des affaires indigènes demanda un temps de réflexion mais l’ingénieur en chef passa outre et donna l’ordre aux pompiers d’intervenir sans tarder.

L’accueil était plus que chaleureux. L’illuminée les attendait sur la terrasse en leur expédiant avec une force inouïe les pierres qu’elle avait accumulées. Alertés et effrayés, les habitants se rassemblèrent et cernèrent les pompiers leur conseillant de renoncer à la capturer. « Vous allez vous enterrer vivants, criaient les uns. Le mauvais sort vous accompagnera jusqu’ à vos tombes, avertissaient les autres. » Les femmes criaient leur peur et leur crainte sur les terrasses. Certaines, prises de crise d’hystérie s’évanouissaient, le corps tréssaillant, la langue tordue entre les dents et les yeux révulsés. Les enfants pleuraient en essayant de relever la tête de leur mère. C’était un jour de délire effroyable dans les ruelles et entre les murs.

Pris de panique et harcelés par le jet incessant de pierres, les pompiers se retirèrent rejoignant leur véhicule portant un collègue blessé au visage et aux jambes. L’illuminée se calma et disparut dans la maison. Encore sous le choc, le quartier s’enveloppa dans un silence terrifiant. Les commerçants gardaient fermée leur boutique et les habitants s’étaient prudemment calfeutrés chez eux; les pères réfléchissaient, les enfants, le visage appuyé sur leurs mains, ne bougeaient plus et les femmes avaient ceint leur front de leur foulard et s’étaient mises à se masser mutuellement les jambes et les orteils. La médina sentait l’encens mais personne ne se demanda d’où venaient les pierres que l’illuminée avait accumulées sur sa terrasse pour riposter aux envahisseurs.

Encens, chasser le malheur (B. Fernirardo et Herrera)

Deux jours plus tard, les freins d’un vieil autobus rendirent l’âme sur la pente débouchant sur la place du grand soko. Une femme enceinte portant un bébé sur son dos et un vieillard venant à peine de quitter le dispensaire furent tués sur le coup. Les ambulances et les fourgons de police évacuèrent plusieurs blessés en état grave. Malédiction. La médina fut consternée. « On a voulu faire du mal à la charifa, notre majdouba, et nous voilà récompensés, s’écria la marchande d’œufs, les bras levés vers le ciel.» Craignant le pire, l’administration internationale envoya des renforts afin de juguler d’éventuels incidents menaçant l’ordre publique. Les femmes se mirent aussitôt à préparer le couscous à offrir aux écoliers, aux tolbas de la grande mosquée et aux mendiants du saint de la ville. Outré, révolté et vaincu, l’imame fustigea à son habitude les ignares, les renégats, les lâches et les imbéciles. Il ignorait que sa propre femme avait mit dans la main de son fils, Sidi Mohyidine, un billet de banque destiné au maître de l’école coranique, sa contribution à faire enrayer le mal déferlant sur la ville, ancienne et nouvelle.

Le lendemain après-midi, pendant que l’imame faisait sa sieste, un petit groupe de chefs de foyers s’étaient discrètement donnés rendez-vous sur la place du grand soko. Perspicace et rusé, le pacha les avait reçus dans son bureau en s’abstenant de leur demander les nouvelles de leur voisin, son ami l’imame. Il les remercia d’avoir sollicité son intervention et promit de ne pas donner suite au rapport technique. Le même jour, l’ingénieur classa sa décision et la médina garda son illuminée. Malheureusement, les pluies diluviennes, spécialité de la ville, ne reconnaissaient ni la baraka de la charifa ni la perspicacité du pacha.

Tanger adore l’été. Elle craint l’hiver. La saison maudite fit à nouveau sombrer la médina dans une nuit de terreur. Le ciel innodait les ruelles et le vent plongea la ville dans le noir en arrachant les câbles d’électricité. Chez l’imame, la famille s’était regroupée dans la même pièce, la lampe de pétrole éclairait le dîner inachevé. On ne se disait rien et on ne se regardait pas non plus. Les bruits assourdissants du tonnerre raisonnaient dans la cour, les murs tremblaient et le sol vibrait. La mère déplia une couverture et demanda à ses fils de s’asseoir à ses côté. Ils se serrèrent contre elle et commencèrent à balancer lentement leur buste d’avant en arrière en murmurant à l’infini ô Sauveur, ya latifo, ya latifo. Impassible, l’imame égrenait son chapelet comme si de rien n’était. Sentant l’inquiétude injustifiée autour de sa personne, il marmonna quelques mots avant de leur demander s’ils avaient fait la dernière prière: « toi, Mohyidine, l’as-tu vraiment faite. Va te laver et répond à l’appel du Seigneur. De quoi avez-vous peur, de Lui, de Sa Volonté, n’est-ce pas? Faites autre chose au lieu de vous balancer comme des singes. Dieu nous rappelle qu’il est le seul maître de son univers, Il est son créateur et son destinataire. Et toi Jaefar, as-tu appris ta leçon?

Sidi Moyhidine rejoignit sa place après s’être à nouveau acquitté de la prière qu’il avait déjà faite mais n’osait pas répondre par le négatif à son père. L’imame n’acceptait pas que ses enfants le contrariassent, à tort ou à raison. Enfant malin, Sidi Mohyidine exécutait ses ordres de dévotions se contentant seulement de tricher en réduisant le nombre de prosternations. Il glissa sa main sous la couverture et prit celle, glacée, de sa mère.

Qu’est-ce qu’elle a encore cette folle maudite. Pourquoi crie-t-elle si fort? Demanda l’imame d’une voix calme. Va voir ce qu’elle fait, Mohyidine.

Le fils cadet se leva et courut vers la fenêtre. Un éclair lui montra l’illuminée complètement nue, bondissant sur sa terrasse. Terrifié, Sidi Mohyidine ferma les yeux et empêcha de toute ses forces les persiennes de s’écarter. Il avait peur. Il regarda à nouveau, un autre éclair lui montra l’illuminée en transe, courrant d’un angle à l’autre. Il ferma la fenêtre et répéta lentement ce que la charifa criait. Rassuré, il sourit. Dans son délire, l’illuminée criait: « le linceul me suffit pour vous rejoindre mes chers parents. »

Par pudeur, il donna une fausse version à son père mais il chuchota dans l’oreille de sa mère les faits dans leur exactitude: « majdouba crie, elle rit en s’arrachant les cheveux. Elle dit qu’elle va bientôt perdre son mari et ses enfants. » Prise de peur, sa mère mit ses deux mains sur sa tête et s’écria: « je me rends Seigneur, Aies pitié de nous. » Offusqué, l’imame se leva: « baisse tes bras et prononce le nom du Créateur calmement. Tu n’es pas dans une hadra d’issaoua. Si vous avez peur, allez vous coucher. »

Hadra

Un bruit de craquement interrompit brusquement la colère de l’imame. La voix de l’illuminée s’éloigna une fois pour toute. Des portes s’ouvrirent. Des voix d’hommes et de femmes montaient de la ruelle plongeant la femme de l’imame et ses enfants dans un tourbillon de confusion inextricable. Sidi Mohyidine et son frère coururent eux aussi vers la sortie. Quand ils ouvrirent la porte, ils ne virent qu’un énorme tas de pierres. Les hommes, pieds nus, coururent, sous la pluie battante, dans tous les sens ne sachant pas quoi faire ni quoi dire. Dans l’obscurité et sous les pierres, le corps de l’illuminé était déjà enterré. Sidi Mohyidine rapporta en pleurent la dernière nouvelle de la majdouba.

- La charifa est morte.

- Tais-toi idiot et ajoute que Dieu ait son âme, gronda l’imame. Elle est morte, c’est notre destin à nous tous. Descends vite et dis à ces hommes de ne rien toucher. Qu’ils préviennent avant tout la police s’ils ne veulent pas avoir d’ennuis. Elle est morte, elle est morte. Il n’a que Dieu qui restera vivant. Fait vite.

Les pompiers furent dépêchés rapidement. A l’aide de leurs torches, ils retirèrent, en déployant tous leurs efforts physiques, le corps nu de l’illuminée. L’ayant déjà vu nue sur la terrasse, les voisins s’étaient réfugiés chez eux évitant de voir son corps. Dès le lendemain matin, une collecte d’argent fut organisée dans la médina pour les obsèques de la vénérée et mystérieuse défunte. Et comme d’habitude, Sidi Mohyidine, porta en catimini, la contribution de sa mère.

L’épouse de l’imame rapporta à son fils cadet qu’elle avait entendu des femmes dire au hamame que le pompier qui avait tiré le corps de la majdouba des décombres avait perdu l’usage de ses bras, deux de ses collègues qui l’avaient transportée sur le brancard étaient devenus aveugles et le médecin légiste qui avait décidé de la garder à la morgue avait trouvé la mort dans un accident de voiture. Depuis, au cimetière, sa tombe se distingue par sa construction et le nombre de femmes lui consacrant un temps plus que généreux de recueillement et de bavardage.

Croire (Brondy et Bridgman)

Aujourd’hui, quand Sidi Mohyidine passe par la médina pour acheter un livre ou se remémorer son enfance, il s’arrête devant un petit terrain et observe avec admiration sa propreté. Les mains jointes derrière son dos, il contemple humblement un morceau de mur peint à la chaux avant de s’arrêter chez le vieil épicier, un autre vestige de son quartier d’enfance. « Si ce bout de terrain était grand, ces paysans y auraient construit un mausolée et auraient inventé un rassemblement annuel, moussem, pour faire perpétuer le souvenir de la sainte Lalla Maïmouna, lui avait dit le commerçant. Ils ont déjà baptisé le morceau de mur de dar majdouba et les femmes balaient l’endroit matin et soir. »

Sidi Mohyidine quitte la salle de bain en murmurant: « les femmes, les femmes, leur rancune est grandiose, leur rancune est grandiose. »

 

« Leur piège est grandiose »

19 octobre 2008

Prochain Lalla Hniya: L’aristocrate énigmatique (12)