LALLA HNIYA…UNE HISTOIRE ANCIENNE (13)

L’ARISTOCRATE ENIGMATIQUE

De son ciel d’où il règne ce vendredi en maître absolu, le soleil noie le quartier dans une chaleur étouffante. Les ruelles sont désertes et les enfants qui les remplissent le soir sont encore à la plage. Après la prière collective, les hommes s’étaient dispersés et avaient rejoint à la hâte leur foyer. La canicule impose un couvre feu implacable interdisant toute causerie habituelle prolongeant la fin de la prière. Longue et silencieuse, la rue principale s’était tue tel un passage parcouru par une lointaine caravane. Les rares véhicules qui osent transgresser sa solitude, la traversent prudemment comme s’ils craignaient des explosions fatales de leur mécanique.

Une lourde fatigue dans les mollets, Lalla Hniya s’était affalée sur la banquette, les yeux fermés couverts de son avant bras. Montant du rez-de-chaussée comme un dernier avertissement, la toux de Nour l’arrache brusquement d’un répit qu’elle croyait durable.

Répit ( Lewis )

L’enfant adulte, pieds nus, vêtu d’une jellaba noire en laine, le capuchon tiré sur son épaule s’arrête sur le seuil de la porte de la cuisine.

- Il est prêt ce café, demande-t-il d’une voix éraillée.

- Heu, tu m’as fait peur, va t’asseoir. Je vais te l’apporter.

Nour s’assied dans le salon, tire la table ronde vers lui, puis s’étire mollement en baillant. « Il vient ce café, oui ou non, rappelle-t-il en grattant ses cheveux. » Le cœur pris d’une nausée attendue mais lente à venir, il se lève et court vers le lavabo en déployant une énergie dévastatrice sur son passage. Sa mère s’immobilise dans la cuisine et écoute, les yeux fermés, les coups de poing que son fils donne au mur. Malgré le soutien de ses doigts enfoncés dans sa gorge, le noctambule n’arrive pas à expurger de son estomac têtu les résidus d’une nuit bien arrosée. Il quitte bredouille la salle de bain, énervé, le cœur surchargé et le ventre noué.

- Voilà ton café fils. Veux-tu manger des gâteaux? Je les ai faits hier, ils sont encore croustillants comme tu les aimes.

Agacé et écoeuré par la proposition de sa mère, Nour, les yeux rouges et gonflés, lui demande si son mari avait acheté le journal.

- Non, répond prudemment Lalla Hniya. J’envoie Batoul l’acheter, pourvu que l’épicier ne soit pas fermé. Nous sommes le vendredi, il ferme après la prière. Tu me diras quand tu auras faim.

Une forte toux fait soudainement tournoyer le nuage épais de fumée qui s’était répandu dans le salon. Nour se lève brusquement et sur son chemin de la délivrance, il tend son bras vers sa mère qui venait de sortir de la salle de bain après avoir lavé le lavabo. Lalla Hniya repousse la porte derrière son fils en y collant son front. Sa patience n’en peut plus mais elle résiste contre vents et marées.

La gorge en plein désarroi, Nour crache sans succès en suffoquant. Il s’énerve, insultant le lavabo parce qu’il est petit, le quartier parce qu’il est surpeuplé, la ville parce qu’elle est misérable et les religions qui sont faites pour faire plaisir aux fils de putes. Il explose. Lalla Hniya expurge un long soupir telle une sage femme revenant d’un long et périlleux accouchement. Comme à l’accoutumée, elle s’arme de sa bonne volonté, la ventouse, la serpillière et l’eau de javel à son commandement.

Soulagé, Nour s’allonge indifférent aux coups retentissant de la sonnette.

- Veux-tu ouvrir Nour, on vient de sonner, demande la mère, une éponge pressée dans sa main.

Dissuadée par les hoquets successifs de son fils, la mère exécute elle-même sa propre demande.

- C’était donc toi oncle, c’est un vrai miracle que tu sois venu un jour de canicule, s’écrie Nour en se redressant.

- Tais-toi idiot, répond Sidi Zaïne Abidine, le frère de Lalla Hniya. Quel idiot tu as mis au monde ma sœur, tfou. Regardez-moi cette chose. Que Dieu nous protège. Regardez, regardez. Tu n’as de l’humain que l’apparence, que le déguisement. Quand je te regarde, je me dis que c’est sûrement Dieu qui s’était trompé. Tu n’es qu’une créature et rien d’autre. Une anomalie dont il est le seul à connaître les raisons. Qu’Il me pardonne ces propos égarés. Dis-moi ma sœur, demande le frère, inquiet en baissant sa voix, il est ici Sidi Mohyidine?

- Tu peux parler mon frère, il dort profondément.

Nour rit aux éclats: « ici, à côté de moi fils de Franco, dit-il à son oncle. »

- Sois poli tête d’âne, répond l’oncle forçant exagérément son indignation. Écoute-moi, tu dois beaucoup de respect à ton vieil oncle, l’oublies-tu? Vois-tu ces bras, forts et fermes, ce sont eux, les mêmes, qui t’avaient porté le jour de ta circoncision. Tu hurlais comme un chevreau, les yeux terrifiés, sous la lame du boucher. Si j’étais prudent ce jour là, je t’aurais supprimé la qualité d’homme car tu ne la mérite pas. D’ailleurs je ne daigne pas m’asseoir à côté de toi. Tu pues. Sidi Zaïne Abidine le regarde droit dans les yeux, puis enchaîne: regardez-le, il ne s’est même pas lavé, tfou. Lave-toi porc et fait la prière, nous sommes le vendredi? Qu’attends-tu, impie?

Nour ne se fâche pas. Il rit. Qui oserait dans la maison lui adresser de tels propos. Personne. Le fils maudit rit tout en toussant, dégageant de sa bouche une haleine âcre inapprochable. Déjà écoeurée, Lalla Hniya laisse échapper un sourire triomphal. Les visites de son frère aîné la comblent de joie et ses remontrances, fort désagréables, habilement transformées en plaisanteries lui procurent une sensation de revanche, éphémère, mais complète et délicieuse.

Depuis son jeune âge, Lalla Hniya éprouvait à l’égard de son frère un amour fraternel très excessif que sa mère observait d’ailleurs avec une attention soupçonneuse. Puisqu’il lui était interdit de jouer avec d’autres garçons, c’était à son frère d’assumer les rôles audacieux. Elle pleurait lorsqu’il ricanait et lui cédait sa part de sucrerie quand il acceptait. Leur jeu cessa un soir lorsqu’ils furent surpris par l’arrivée impromptue du père. Le frère était habillé en jellaba blanche du vieux et la sœur s’était déloyalement servie dans la penderie de sa mère. Aujourd’hui, quand le frère aîné se souvient de l’événement, il met ses mains contre ses oreilles et remercie Dieu de lui avoir sauvé l’ouïe. Pendant que son père lui tenait le corps par les oreilles, sa sœur, plus prévoyante que lui, s’était réfugiée derrière le dos de sa mère en émettant des cris stridents ininterrompus. Sa riposte fut tellement dissuasif que le père, abasourdi par les sirènes de sa fille, lâcha le fils et quitta la maison, les babouches à peine accrochées aux gros orteils.

De cette fête nuptiale avortée, Lalla Hniya garde un souvenir frémissant de gaîté et de peur et puise dans l’amour fraternel un bonheur inégal.

Cependant, son frère, loin d’éprouver le moindre sentiment d’un amant déçu, ne garde de cet épisode que son aspect douloureux. Bavard et incisif sur le présent, Sidi Zaïne Abidine reste très discret sur le passé et tout particulièrement le sien. Il ne relate les années de sa jeunesse qu’à demi-mot et ceux qui se hasardent à faire allusion à son enlèvement par l’armée de libération ne tentent plus jamais de refaire la même expérience. Cherchant insidieusement à enfreindre cette règle, Nour, insolent qu’il est, en a eu lui aussi l’amère expérience. Une très courte colère foudroyante et indomptable tel un barrage qui explose à l’improviste lui avait fait comprendre que son oncle était d’une espèce humaine très distincte. Le caractère débonnaire qu’il expose, à la perfection, à ses interlocuteurs n’est qu’un masque ou plutôt une frontière car l’homme sait comment faire taire les autres mais il n’a plus aucun pouvoir pour mettre à exécution ses propres pensées et méthodes.

Homme de grande sagesse et de clairvoyance, le père de Sidi Zaïne Abidine fut le plus vénéré dans toutes les tribus du nord. Descendant de la famille du Prophète et ayant fait ses études de théologie à la Quaraouiène de Fez, son autorité religieuse et morale l’avait doté d’une aura incontestable. En période de troubles lointains, les autorités centrales lui envoyaient requêtes sur requêtes sollicitant soit son intervention pour rappeler à l’ordre les tribus rebelles soit sa bénédiction pour faire accepter ses représentants à la tête des montagnards réputés durs. Les brigands, les saïbs, nombreux et très bien organisés en bandes, souvent rivales, craignaient sa malédiction et n’empruntaient le chemin qu’il venait de parcourir qu’une semaine plus tard en ayant la certitude que l’image de son ombre avait complètement disparu de leur mémoire. Pèlerins et marchands s’arrêtaient devant sa demeure et sollicitaient bénédictions et sauf-conduits écrits de sa main leur garantissant la poursuite de leur parcours afin d’arriver sains et saufs à destination.

L’entrée de la zaouïa et l’arrivée du charif (Clairin et Delacroix)

A vrai dire, ce pouvoir, si spirituel fût-il, en cachait un autre beaucoup plus concret. Le grand charif régnait au sommet de la plus grande confrérie du nord dont le rayonnement et l’influence de la doctrine s’étendait jusqu’aux confins des pays du Sahel. Ses adeptes et disciples étaient très nombreux et s’étaient implantés dans toutes les tribus, construisant sanctuaires religieux et fortifications défensives. La pratique du rite, la tarîqa, s’y transformait souvent en réunions de très haute importance avec les émissaires du grand charif.

Néanmoins, quoique son pouvoir eût été si fort, le charif n’assurait que des périodes de paix sporadiques. Les exactions des représentants du makhzen devenant insupportables, les tribus entraient en dissidence et mettaient en doute la légitimité géographique du pouvoir central.

Le XXe siècle s’annonça désastreux pour l’unité du pays. En plus du désordre régnant, la France, pour sauvegarder ses intérêts pénétrait par l’est et l’Espagne, harcelée par les attaques des ruraux contre ses habitants de Ceuta, décida de riposter en envoyant ses troupes occuper la ville de Tétouan. La résistance s’organisa aussitôt en dehors de toute tutelle administrative et spirituelle et les armes arrivèrent par des voies confuses, le Maroc étant gravement endetté et convoité, la concurrence entre les grandes puissances pour le partage du monde, à la veille de la première guerre mondiale, était rude. Déstabilisés et menacés dans leur demeure, cheikhs, alims et notables commencèrent à chercher la voie d’un compromis leur garantissant honneur et quiétude.

Moulay Hafid. Conférence d’Algéziras (1906). Moulay Youssef et lyautey.

Dans ce contexte imprécis, le charif, avait-il prêté son aide aux Espagnols afin de faciliter la pénétration de leurs troupes? C’est le grand mystère. Les versions sont nombreuses et invérifiables. Certains prétendent que le guide de la confrérie avait effectué plusieurs visites dans la ville de Ceuta où il était accompagné d’officiels marocains, les proches du makhzen. D’autres, par pudeur ou par crainte d’une malédiction posthume, soutiennent que le charif souffrait d’une maladie incurable, les médecins de la préside espagnole, connaissant son poids social, l’entretenaient avec les égards dignes de son rang.

Le seul témoignage résistant aux dires des uns et des autres est conservé par une simple et innocente chanson aux allusions intrigantes. Croyant chasser le mauvais présage et la trahison des homme, les femmes rurales la ronronnent encore lors de l’habillement de la mariée: « à la fin d’une bataille victorieuse, les moujahidines mirent la main sur une grosse malle. En examinant son contenu, ils furent persuadés que les traîtres étaient au-dessus de leur tête mais aucun combattant n’osa orienter son index vers la coupole de la zaouïa. Pourtant, dans la grande malle, il y avait deux documents écrits d’une main très connue. Le premier dressait la liste des hommes prêts à aider l’envahisseur et des irréductibles parmi lesquels la main vénérée avait inséré côte à côte les noms des brigands célèbres et des religieux orthodoxes, ennemis intraitables des confréries. Le second mentionnait les passages obligés, les oueds dangereux en période de grande crue et les villages récalcitrants. Le tout fut accompagné d’une sorte de carte sur laquelle une main avait grossièrement indiqué les endroits à éviter. » Ce fut la dernière confusion parmi les moujahidines qui précéda la débandade.

Le dernier combat

Les troupes espagnoles se répandirent victorieusement dans le nord et firent de Tétouan leur capitale coloniale. L’avènement de Ben Abdelkrim et ses combats héroïques contre les troupes alliées, espagnoles et françaises, n’effacèrent pas pour autant l’affront subi par ses prédécesseurs, les moujahidines trahis. Malgré la hardiesse de l’émir rifain, les zaouïas étaient restées bien fortifiées et les cheikhs, tout en souffrant de prétendues maladies incurables, bénéficiaient d’une santé de fer.

Après la pacification des territoires sous contrôle espagnol, le guide quitta son village et s’installa à Tanger couvert par une bienveillance très particulière de la légation espagnole. Il prit pour épouse une jeune citadine qui lui donna Sidi Zaïne Abidine et Lalla Hniya. Il continua de recevoir délégations tribales et émissaires officiels. Ses nouveaux adeptes citadins lui construisirent la plus grande zaouïa de la médina qui devint par la suite le phare de la tarîqa.

Quand la mort l’enleva à ses mourids, un haut dignitaire espagnol veilla méticuleusement sur la scolarisation de Sidi Zaïne Abidine. Il l’enverra plus tard à Saragosse faire des études de droit.

Ce fut lors d’une réception mondaine qu’on présenta au fils du charif un jeune étudiant espagnol descendant, quant à lui, d’une grande noblesse et possédé par une passion ardente pour les plantes médicinales. Ils ne se sépareront plus et à chaque retour de vacances, le fils du charif apportait dans sa valise, à son noble ami, des échantillons d’herbe et mode traditionnel d’utilisation.

Les études achevées, les deux amis s’installèrent à Tétouan, l’Espagnol ouvrit une pharmacie et le fils du charif dirigea, en adjoint, radio Dersa. Ayant l’œil perspicace sur les événements qui secouaient le monde arabe et ayant ses entrées dans la Résidence Générale, Sidi Zaïne Abidine faisait également office de correspondant d’un quotidien officieux madrilène et signait bizarrement ses correspondances et articles par N.M.N, nationaliste modéré du nord. Il était farouchement franquiste, antifrançais et antinationaliste.

En plus de son avidité pour le ramassage des plantes médicinales, le pharmacien découvrit au nord du Maroc une autre passion, la chasse et l’élevage libre des races inconnues ou ayant disparu dans la région. Ses analyses scientifiques de la faune, de la flore et du climat impressionnèrent, croyait-on, les autorités de Tétouan et un matin, à la surprise générale des paysans, les camions militaires déversèrent dans la nature des hordes de marcassins et de faons. Les crieurs furent aussitôt dépêchés à travers les tribus, avertissant les paysans sur les châtiments qu’ils risquèrent d’encourir si jamais ils osaient empêcher le développement normal de ces portées, très nombreuses, lâchées en liberté totale. Autant le succès de l’opération fut scientifiquement grandiose autant il fut désastreux pour les cultures et l’intégrité physique des habitants. Pour que l’œuvre naturelle prît racine dans le terroir, Franco fit construire, non loin de l’endroit où il fut blessé par le moujahidines du temps où il n’était qu’un simple jeune officier, un ensemble de chalets, son point de chute pour lui et sa suite pendant la saison de chasse.

Sidi Zaïne Abidine se détacha subitement, sans y renoncer, de sa fierté citadine et renoua ses liens avec la terre de ses ancêtres. Derrière un éclaireur local quémandeur de la barraka des chorfas, il fit connaître à son ami espagnol tous les secrets de la flore locale et en période de chasse, les paysans leur organisèrent la battue tout en ramassant les plantes rares. Au début, les deux amis partaient faire leurs excursions à l’improviste ce qui mettait les habitants dans l’embarras. Avec l’insistance de ces derniers, les deux amis consentirent de les prévenir plusieurs jours à l’avance. Depuis, les deux dignitaires trouvaient à leur descente de la jeep, mulets sellés et repas dignes de leur rang.

Confiant, en territoire apprivoisé, l’Espagnol faisait désormais des randonnés seul. Il ratissa les régions de fond en comble, apprit très vite l’arabe et se lia d’amitié avec les fqihs, les charifs et les notables. Quelques années plus tard, il abandonna son officine et devint mourakib, contrôleur civil, fonction hautement administrative et politique laissant très peu de prérogatives aux représentants du makhzen. Il exerça ses responsabilités dans le calme et la sérénité. Les habitants des tribus l’avaient investi de leur confiance en oubliant quasiment le personnage du khalifa, représentant du sultan.

Mais les choses prirent une tournure imprévisible. Au lendemain de l’indépendance, l’Espagnol rejoignit à la hâte Madrid et son ami l’indigène se rabattit honteusement dans sa grande maison familiale à Tanger, sous la protection circonspecte des mourids, et ne sortait qu’aux heures où les rues étaient quasiment désertes.

Sans contrôle effectif sur le royaume, le sultan Mohamed V, inerte, observait les luttes des clans entre nationalistes. N’ayant pas apporté de son exil un projet de société, ces derniers, monarchistes inconditionnels d’hier, devenus ambitieux mais sans programme, lorgnaient, les mâchoires bien ouvertes, vers le pouvoir. Ils s’en accaparèrent à tour de rôle, semant sur un terreau bien disposé, népotisme, favoritisme et abus du pouvoir. Pis, le pacte avec la résistance algérienne fut rompue faisant perdre au Maroc des territoires qu’il ne cesse de revendiquer vainement encore aujourd’hui. Bref, l’euphorie du pays de mille et une surprises s’expliquait par un piège colonial très réussi dans tous les pays post-coloniaux: « vous voulez l’indépendance…la voici . »

Le sultan et les vizirs. Le roi et les ministres

Dans sa solitude imposée, Sidi Zaïne Abidine suivait les événements en lisant les journaux et en écoutant la BBC ou la Voix des Arabes du Caire. Il ne s’en inquiétait pas outre mesure. Il est vrai qu’il se sentait déchu de son prestige familial mais les émoluments généreux que la capitale espagnole lui verse encore régulièrement le confortaient et lui donnaient l’assurance qu’il n’était ni abandonné ni trahi par ses amis franquistes. Il recevait également leurs lettres et ne manquait pas de leur répondre avec un enthousiasme intact. Le fils du charif déclina l’offre de poste de diplomate dans un pays latino américain et refusa illico un autre, beaucoup plus important, que les militaires franquistes voulaient lui attribuer dans le Sahara. Néanmoins, la dernière missive de son ami le pharmacien l’avertissant de faire sa valise au plus vite arriva trop tard. Pendant qu’il traînait ses pas sur la place du grand soko, une jeep lui bloqua le chemin et deux gaillards vêtus de treillis usés et armés de mitraillettes lui intimèrent l’ordre de monter dans leur véhicule. Il hésita pensant probablement à s’enfuir. L’un d’eux s’empara de son corps, lui plia les bras derrière le dos et le balança de toutes ses forces dans l’arrière de la jeep. « On a enlevé le charif, on a enlevé le charif, crièrent les enfants comme s’ils imploraient la providence d’intervenir à temps. » Les adultes baissèrent la tête et continuèrent de marcher. Enfin, que reprochait-on à Sidi Zaïne Abidine?

Les prisonniers (Constant)

Élevé dans les institutions espagnoles où le catholicisme est religion d’État, le charif constata dès sa maturité intellectuelle que l’Islam et la monarchie demeureront les deux piliers de l’avenir du pays. Tout en restant moderne dans les traditions, son retour à l’origine ancestrale n’était qu’une commodité de circonstances et ses lectures assidues des rénovateurs orientaux provoquaient en lui un sentiment de méfiance qu’il exprimait haut et fort dans ses chroniques mensuelles. Ses prophéties étonnaient parfois ses amis espagnols, ennemis irréductibles des démocraties occidentales, qui voyaient dans la montée du nationalisme arabe leur propre revanche.

A Tétouan, la capitale du nord, les descendants des fuyards de la reconquista s’étaient pleinement accommodés de la présence coloniale espagnole. Leur richesse matérielle et leurs mœurs raffinées qu’ils continuent encore de puiser dans la civilisation andalouse, leur patrimoine pour l’éternité, avaient, depuis des siècles, déclenché contre eux l’hostilité et la réprobation des tribus lointaines et avoisinantes. Ne voyant en eux que des dépravés du passé, responsables de la perte de la perle de l’Islam, al-andalous, et de la perversion transformant la doctrine sacrée en plaisirs quotidiens, les paysans les attaquaient sans pitié et les rançonnaient en enlevant les membres de leur famille. Les Chrétiens, cousins et ennemis d’antan, les en délivrèrent et ensemble, leurs enfants en tête, construisirent l’œuvre coloniale dans le nord du pays.

La main dans la main, les nobles espagnols et les notables andalous travaillaient en pleine symbiose sous l’autorité conjuguée du khalifa du sultan et du Résident Général. Mieux encore, les Andalous prirent une part active avant et pendant la guerre d’Espagne. Animés par un fervent nationalisme arabo-islamique que l’Orient soufflait en grands rafales et ayant renoué avec leurs origines lointaines latino méditerranéenne, les Andalous embrassèrent avec autant de ferveur la doctrine de Mussolini puis celle d’Hitler. En s’inspirant des théories de ces deux grands Seigneurs de la terreur, ils créèrent, eux aussi, leurs troupes de scouts et composèrent leurs chants fascistes. La guerre d’Espagne terminée, ils se consacrèrent, avec la complicité bienveillante des autorités madrilènes, à aider les nationalistes marocains dans la partie du pays occupée par la France.

Orchestre andalous de Tétouan (1930)

En observateur averti et hautement informé, Sidi Zaïne Abidine suivait de près les rencontres des nationalistes des deux parties du Maroc. La Résidence Générale l’informait et son quotidien madrilène publiait ses dépêches ordinaires relatant les déplacements des officiels et les projets en cours de réalisation. Cependant, fidèle à ses engagements vis-à-vis de l’Espagne et agissant en commun accord avec ses représentants, ce même quotidien publiait sur la première page ses chroniques soufflant le chaud et le froid sur les relations occultes entre les nationalistes du sud et la Résidence Générale de la zone nord. Aux exigences des premiers réclamant à la puissance espagnole de rétrocéder instantanément, en même temps que la France, tous les territoires sous le Protectorat, Sidi Zaïne Abidine répondait en termes ambigus couvrant à peine des menaces de chantage.

Le fils du guide spirituel connaissait les sources du ravitaillement de l’armée de libération et savait qu’un haut dignitaire du franquisme avait, sous certaines conditions touchant la souveraineté nationale, aidé généreusement la formation du premier noyau de la résistance urbaine en zone française. Déshonoré par une infirmité intime à cause d’une balle que lui avait planté un combattant français des brigades internationales, le dignitaire franquiste avait gardé une haine viscérale vis-à-vis d’une certaine France républicaine et perverse.

Plus grave, Sidi Zaïne Abidine avait lu les archives secrètes concernant les réunions tenues en Andalousie entre les délégations allemandes et italiennes et les jeunes nationalistes du nord. Promus à assumer des responsabilités importantes au lendemain de l’indépendance, ces mêmes nationalistes voulaient-ils se débarrasser de leur lourd passé en liquidant le fils du charif? Les Américains qui avaient soutenu les mouvements de libération dans le monde et en particulier en Afrique du nord regardaient avec beaucoup de suspicion certaines nouvelles personnalités marocaines. Cependant, jugeant probablement que le pays leur était acquis d’avance, que les troubles n’étaient que provisoires, héritage naturel de la colonisation, ils décidèrent, à l’instar de leur politique favorable au régime franquiste, d’abandonner vite leur projet d’inquisition. Mais Sidi Zaïne Abidine en savait trop et il était encore temps de le faire taire pour toujours.

Apprenant la nouvelle de son enlèvement, Lalla Hniya s’affaissa, le corps se battant entre l’évanouissement et la mort. Elle se releva et courut d’une chambre à l’autre: « mon frère, mon frère, ils vont tuer mon seul et unique frère, aidez-moi, aidez-moi, hurlait-elle agitant ses bras dans tous les sens comme si elle cherchait à défoncer les murs. » Figé dans sa chambre, blême à mourir de peur, les doigts coincés dans le nœud de la cravate, Sidi Mohyidine l’entendait crier en pensant à son propre sort, lui, l’indigène favori de l’administration internationale. Lalla Hniya s’accrocha à sa cravate et cria de toute sa voix: « va voir ton frère, va voir ton frère. »

Quelques mois plus tard, en pleine nuit d’hiver, après que la forte pluie et le puissant vent d’est aient vidé les ruelles, Sidi Zaïne Abidine frappa à la porte de sa sœur. Nour, en sa première année d’école et ses sœurs furent réveillés. Ils se regroupèrent tous avec le rescapé dans la chambre la plus petite de la maison, les murs les aidant à se sentir davantage solidaires et en sécurité. L’oncle était sale et avait effroyablement maigri. Ses yeux grands ouverts, regardaient nul part comme si on venait de le libérer d’un centre psychiatrique. De toute la nuit, ils n’échangèrent pas le moindre mot, les enfants regardaient sans rien comprendre, leur père, la tête inclinée vers le sol, soupirait discrètement de temps en temps et leur mère avait collé un pan de foulard contre sa bouche, les yeux fixés sur son frère.

Sidi Zaïne Abidine passa des semaines chez sa sœur avant de rejoindre son domicile. Il mangeait très peu comme s’il avait peur de la nourriture et dormait très peu comme s’il craignait qu’on vienne le réveiller pour l’exécuter. Il ne dira rien. Qu’a-t-il vu et qu’est-ce qu’on lui a fait subir? Pour le délivrer, le beau-frère de sa soeur, en se portant garant de son silence, lui a-t-il fait jurer, la main posée sur le Coran, de ne rien divulguer ni du passé ni de ses conditions d’incarcération? Mystère. On ne le saura jamais.

Huit ans après, son ami, le pharmacien espagnol revint dans le nord, s’installa à Tanger dans la partie européenne et devint chroniqueur dans un magazine ecclésiastique madrilène. Apparemment, il fut écarté, pour des raisons obscures, d’une loge catholique recevant ses ordres directement du Vatican. Le garçon de café connaît très bien ses habitudes et ne lui propose plus de rallumer son cigarillo éteint au coin de la bouche. Avant de lui servir son grand café au lait, il l’aide à rassembler les quotidiens marocains et étrangers que l’Espagnol lit assidûment en soulignant quelques lignes et en prenant des notes dans un petit carnet qu’il n’abandonne jamais sur la table. L’après-midi, le salon sombre du casino espagnol, meublé de vieux canapés en cuir et de tables en bois massif, est son lieu de rendez-vous avec son vieil ami Sidi Zaïne Abidine. Ils y bavardent longtemps à voix basse et rient très rarement. Que se racontent-ils? Apparemment rien de consistant. On a toujours dit que Tanger, ville de légendes, est toujours habitée de fantômes qu’elle enfante elle-même.

Plutôt assagi que discret, Sidi Zaïne Abidine déclina toutes les offres officielles que Rabat lui avait proposées. Contrairement à son beau-frère, il ne quitta pas la médina, ses voisins le tiennent en grande estime et les recommandations écrites de sa main sont immédiatement satisfaites par les administrations. Moins par conviction religieuse que par la distinction sociale que lui assigne son origine familiale, il porte la jellaba citadine, se coiffe du fez rouge impeccablement brossé et s’appuie sur une canne noire luisante pour laquelle sa sœur porte une haine implacable.

L’épicier, les maîtres du four et de l’école coranique ne racontent que du bien à son sujet. Seulement, une chose les a intrigué pendant longtemps et du fait qu’ils n’arrivaient pas à la décortiquer, ils avaient décidé de l’oublier pour toujours.

En effet, ils avaient remarqué durant la longue agonie de Franco que la demeure du charif accueillait beaucoup de monde, des nationaux respectueux qu’ils auraient juré avoir déjà vu à la télévision. Leur curiosité était davantage lancinante au fur et à mesure que le fort et soudain engouement pour les voyages de leur noble voisin s’affirmait intempestivement. Il partait accompagné par des inconnus et revenait seul. Ils baissèrent les bras, leur esprit piégé dans les dédales de leurs propres interrogations. Sidi Zaïne Abidine en revint un soir les yeux cachés derrière des lunettes noires. Pour déjouer les soupçons de ses voisins, il expliqua à l’épicier qui se chargea de répandre l’information que sa vue était menacée et craignant de se faire soigner au pays par des incompétents, ce que son interlocuteur ne démentit pas, il avait confié le destin de ses yeux à un ophtalmologue de Barcelone, le meilleur au monde. Faisant preuve d’une compréhension sans faille, tout le quartier l’avait cru d’autant plus que depuis la mort du généralissimo, le charif porte des lunettes de vue ordinaires, signe d’un rétablissement parfait. Puis de quoi se mêle-t-on? Sans l’intervention du vénéré voisin, les affaires religieuses n’auraient jamais refait le plafond de l’école coranique ni assuré un pécule mensuel à son maître qui le satisfait largement. Les agents des services d’hygiène n’ouvrent plus leur carnet de réprimandes ni devant l’épicier ni devant le four. Alors, la paix, la paix.

Penser

( FIN )

2 novembre 2008