LALLA HNIYA…UNE HISTOIRE ANCIENNE (5)

LES BIJOUX DES ANCETRES

Le lendemain matin, Sidi Mohyidine trouva sur la table une boîte en carton et un baluchon,le mindil, étoffe jeblie dont la forme du nœud laissait penser qu’il contenait des choses à conserver en toute sécurité! Il poussa le plateau de thé et l’assiette de tartines italiennes grillées. Il souleva le couvercle de la boîte puis le laissa tomber. Apparemment, le contenu ne l’intéressa pas outre mesure, il cherchait autre chose que sa femme possédait et dont la valeur n’était pas seulement liée à celle du bijou mais à celle de son histoire. Il s’empara comme un tigre affamé du mindil et essaya vainement de défaire son nœud. Le contenu de l’étoffe jeblie était lourd et pour s’emparer avec aisance de sa proie, Sidi Mohyidine se pencha sur la table et commença à le défaire en utilisant ses mâchoires. Impossible. Il céda devant la résistance de l’étoffe et appela Batoul pour lui apporter le couteau de cuisine. Déterminé à tuer la bête précieuse, il scia nerveusement le nœud sans faire attention à la présence de son épouse debout sur le seuil de la porte. En ouvrant le mindil, il soupira profondément, le vrai trésor était là sous ses yeux et en sa possession.

Inquiétude (Gérôme)

Lalla Hniya avait mis dans la boîte la totalité de ses bijoux et n’avait gardé sur elle qu’une bague en argent sans grande valeur. Sidi Mohyidine releva sa tête tellement ébloui par le nombre de pièces mises en vrac sous ses yeux. Il lâcha un sourire de soulagement et de victoire. « j’ai gagné, c’est ma fête du trône après de longues années d’exil chez-moi, murmura-t-il en maîtrisant une énorme envie d’éclat de rire ». Il s’imaginait survoler un conte des mille et une nuit qu’il aimait lire en cachette quand il était jeune, l’imame étant un ennemi irréductible de l’œuvre dite dissolue. Si haloufa était encore dans les parages, Sidi Mohyidine l’aurait rétribué excessivement pour lui chanter, tard la nuit, le « tapis volant » de Farid Al Attrache.

Sidi Mohyidine pensa soudainement en souriant aux longues heures que sa femme consacrait à son habillement avant de se rendre aux fêtes de ses amies. Lalla Hniya se parait d’une partie de ses bijoux et en emportait d’autres dans son sac et insistait pour qu’il l’accompagnât. Elle le suivait en transpirant, le sac serré sous son bras et les deux mains soulevant légèrement les pans de ses habits luxueux. Son époux se mettait en colère en la ramenant tard la nuit. Il devait interrompre ses soirées et ne comprenait pas sa hantise de se faire dévaliser. Lalla Hniya s’affolait quand elle voyait les passants surgir au coin des ruelles et courait se réfugier derrière son dos. Agacé par sa présence trop rapprochée, Sidi Mohyidine faisait aussitôt de grands pas en grommelant. Dans la maison, il entendait souvent le tintement de ses sept bracelets en or et apercevait ses boucles d’oreilles quand elle posait le plateau et l’assiette de tartines sur la table. Cependant, ni les ornements précieux ni la personne qui les portait n’attiraient son attention. Et voilà qu’en ce grand jour de joie et de délivrance, sa chère épouse lui posa sur la table le trésor complet d’Ali Baba à côté des tartines ni trop grillées ni trop moelleuses.

Partir (Dubois Hyppolite). Bijoux anciens (18 et milieu 20°s)

Le victorieux époux ne prit pas son petit déjeuner. Il emballa la boîte et le mindil dans une serviette qu’il enfouit dans le sac de commission et quitta rapidement la grande maison . « Et si jamais elle change d’avis, se dit-il en descendant l’escalier ». Lalla Hniya s’était mise derrière les persiennes entrebâillées et avait suivi, le cœur serré, son ombre disparaître sous la voûte de la ruelle. Elle bouda sa cuisine et s’enferma dans la petite pièce de la terrasse entre les paniers et les sacs. Alarmée tardivement par sa bouillante intuition, elle ne cessa de maudire l’emprise du Satan sur ses pensées.

« Mais ce n’était qu’une vieille boîte de chaussures mère, dira Nour plus tard ironisant les soupirs de sa mère ».

Aucune force n’aurait pu rattraper l’époux conquérant. Pour éviter la curiosité des passants, Sidi Mohyidine quitta la grande maison portant le panier à commission chargé des bijoux devenus son propre trésor. Il y avait une ceinture en or de l’époque makhzénienne sertie de pierres précieuses que très peu de femmes possédaient au Maroc; des colliers de perles; plusieurs bracelets, des boucles d’oreilles et des bagues. Cependant, ce qui intéressait au prime abord Sidi Mohyidine, c’était un diadème dont il ignorait la valeur jusqu’au jour où il apprenait par le représentant d’un acheteur anonyme que c’était la pièce la plus convoitée par son mandant.

 

Lalla Hniya se lamente encore sur son trésor disparu définitivement sous une voûte de la médina. Elle ne cessera jamais de redire que dans le panier à commission il y avait toute sa vie et celle des siens. Mais son fils lui répond toujours par: « ce qui est à César doit revenir à César ».

C’était en fait des bijoux que sa mère lui avait légués avant sa mort. Elle leur racontait, à elle et à son frère, que le diadème et la ceinture en or étaient des présents d’un sultan qui avait chargé son vizir de les porter en personne à l’un de leurs vénérés aïeux. Celui-ci qui était à la tête d’une puissante zaouïa avait ramené le calme dans les tribus du nord qui s’étaient rebellées contre le pouvoir central. « C’était un cadeau de dar makhzen, le palais, insistait la mère. Seules les filles sages et fidèles de la famille les portaient et en héritaient. Maudite soit celle qui les vendra ». Lalla Hniya ne les portait pas et ne les prêtait pas non plus à ses amies. Lors des fêtes de mariage, la mère de la mariée épaulée d’autres femmes venait lui demander de les lui confier le temps d’embellir davantage sa fille et lui faire prendre la meilleure photo de sa vie. Lalla Hniya se levait dans le foisonnement des youyous et des prières sur l’âme du Prophète, ouvrait son sac, sortait les beaux bijoux enveloppés dans une broderie et les passait à l’habilleuse de la mariée. La femme de l’héritier de l’imame et de Monsieur Maurice aimait étaler sa noblesse et narguer les jalouses aimables, faussement admiratrices.

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Des semaines passèrent sans nouvelles des bijoux. La charifa, l’héritière des bijoux sacrés s’affairait dans la cuisine quand elle entendit arriver son mari avant son heure habituelle. Sidi Mohyidine lui demanda un verre d’eau qu’il avala très vite et exprima son désir de boire un thé léger. Prudent, il fit le tour de la maison en inspectant les chambres les unes après les autres. Il monta sur la terrasse et regarda à peine Batoul debout sur la pointe des pieds en train d’étendre le linge.

Lalla Hniya ne s’attendait à rien. Elle se contentait de garder sauve sa patience avec l’espoir de récupérer ses bijoux avant la saison des fêtes de mariages. « J’ai tout vendu Lalla Hniya, lui annonça-t-il ».

Elle aurait aimé ne pas l’entendre ou le voir disparaître dans les profondeurs d’un mauvais rêve. Abusée et trahie, la charifa s’était complètement arrachée à la réalité négligeant la bouilloire en ébullition. Le couvercle avait sauté et l’eau coulait sur les flammes. C’était la colère.

- Il va falloir trouver quelqu’un pour faire le plan de la maison, enchaîna-t-il en toute sérénité, la tempête à laquelle il s’attendait ne s’étant pas levée. Nous avons de quoi acheter un terrain et d’y construire une maison à deux étages. Il y aura un garage au rez-de-chaussée…A notre époque, la voiture est indispensable, tu comprends? Fini les traversées de ces longues et sales ruelles.

Lalla Hniya coupa le feu et remit le couvercle. Elle l’écoutait le dos tourné, la main serrant une poignée de menthe en constatant que les propos de son maris étaient réels. Elle murmura quelques mots chassant ainsi les harcèlements du maudit Satan.

- Tu m’avais expliqué ce que c’était un prêt sur gage. Ce n’était pas ça, bégaya Lalla Hniya en se retournant vers son mari.

Elle voyait son dos en flammes, ses cheveux se calcinaient et ses cendres emportées par un vent fort ne laissant derrière lui ni ses mots ni son ombre. « Le traître, l’ingrat et l’infâme des hommes, de tous les hommes. Qu’Allah lui arrache les yeux et le cœur, lui paralyse les membres, l’humilie le restant de sa vie. Que mes ancêtres lui réservent le sort le plus abominable et que la malédiction du Seigneur l’accompagne jusqu’à sa tombe. Sidi cheffar, bandit, Sidi cheffar ». Lalla Hniya murmura les mêmes imprécations que sa mère vociférait quand elle se mettait en colère. Elle ignorait encore que sa vie allait changer de fond en comble.

Elle joignit ses deux mains sur sa poitrine, le souffle coupé et la tête lourde. Ses jambes fléchirent et l’attirèrent vers le bas, elle sentait le sol l’absorber comme si on l’avait posée sur des sables mouvants. Elle s’assit par terre et coinça sa tête entre les genoux. La poitrine incommodée, Lalla Hniya respirait difficilement, les yeux et la gorge secs. Elle n’arrivait ni à pleurer ni à parler, ses pensées luttant contre la tristesse et la vengeance. Entendant comme une sorte de ronflement venant de la cuisine, Batoul abandonna son balai et courut vers le lieu du drame. Elle trouva son azizi debout sur le seuil de la porte regardant sans frémir son épouse:

- Lalla, qu’est-ce que tu as Lalla, demanda-t-elle effarée, ses deux mains sur les épaules de sa deuxième mère.

L’épouse trahie leva la tête et regarda, droit, dans les yeux son époux. Elle avait le visage blême et les lèvres saignantes.

- J’ai soif Batoul, donne-moi à boire, dit-elle d’une voix enrouée, l’haleine puante. De l’eau, de l’eau, insista-t-elle.

Sidi Mohyidine n’avait plus rien à dire, il les quitta en claquant la porte derrière lui. Il était content. Enfin l’abcès fut crevé et ce sera au temps de maintenir le bonheur des uns et de faire oublier le malheur des autres. Enfin, voilà une femme à qui l’époux offre une maison moderne et belle dans un quartier neuf, alors qu’elle, l’ingrate, se lamente sur des bijoux qu’elle ne portait jamais et s’en servait seulement pour embellir les mariés des autres. Ces femmes, ces femmes, elles sont toutes pareilles, elles ont le don divin de transformer les avantages qu’on leur offre en inconvénients. Et puis…les ancêtres sont morts, pourquoi pas les bijoux.

Ce fut un véritable deuil dans la grande maison. Rentrant à l’heure de déjeuner, Nour et sa soeur s’étaient inquiétés voyant leur mère allongée, la tête serrée dans une serviette humide, Batoul assise à ses pieds massant ses mollets et ses orteils et un petit brasero consumant quelques bribes d’encens. Ils l’avaient crue malade et pour ne pas l’importuner, ils s’étaient contentés de mâcher du pain et des figues séchées, denrées modestes distribuées aux pauvres aussitôt après les enterrements.

L’épouse bernée passa une nuit atroce. Son corps avait transpiré abondamment. Elle avait gémi et henni telle une jument perdue. Son sommeil troublé, Sidi Mohyidine s’était retiré dans le salon pour finir la nuit.

« Les ruelles de la médina étaient éventrées et jonchées de brancards couverts de linceuls noirs. Des hommes vêtus de blanc, têtes nues et barbes touffues se glissaient sous les linceuls et disparaissaient ». Encore un rêve, un cauchemar. C’est dans le sommeil qu’on préfère frôler les désirs interdits ou subir les déboires insupportables dans la réalité.

Femmes au cimetière (Buzon)

Elle se leva tard le matin, le visage pâle et les yeux cernés. Elle marchait en titubant, sa main derrière sa nuque soutenant ses douleurs. Lalla Hniya retrouva sa force après les ablutions et la prière tardive du fajr qu’elle fit assise. Elle serra un foulard autour de son front et rejoignit sa cuisine.

Son rêve ne la lâcha pas. Elle ne voyait que les hommes vêtus de blanc se glisser sous les linceuls noirs. Lalla Hniya prit la bouilloire et commença à remplir lentement la théière. Son bras trembla brusquement et l’eau brûlante coula sur sa main. Elle lâcha les deux récipients, les hommes en blanc harcelaient sa vue. Avec une violence inattendue de sa part, elle arracha son foulard et le jeta par terre: « il m’a tout pris le maudit, le bandit, s’écria-t-elle. Le cheffar m’a enterrée vivante, je n’ai plus rien ». Ses enfants et Batoul se mirent devant la porte. Nour, venant juste de mettre une chaussure, la regardait en mordillant ses lèvres. Il avait très peur. Hakima tremblait, les yeux grands ouverts et une main sur la poitrine. Batoul, calme, avança lentement vers elle. La fille adoptive savait tout mais avait juré à sa Lalla yemma de ne rien divulguer.

Indifférent, Sidi Mohyidine était devant la glace de son armoire ajustant sa cravate. Ce matin là, il s’était vêtu de son meilleur costume, avait choisi la chemise et la cravate assorties et avait ciré lui-même ses chaussures. Avant de quitter la vieille maison, il s’arrêta devant la porte, remonta son pantalon et resserra d’un cran sa ceinture.

Dupée dans les tréfonds de son âme, Lalla Hniya calma ses douleurs et décida de ne pas demander à son mari le prix de vente de ses bijoux. Son frère lui dira plus tard que la ceinture et le diadème avaient été achetés par une grande famille habitant la capitale du pays et que trois bijoutiers en étaient venus aux mains rien que pour s’arracher la commission.

Cependant, Sidi Moyhidine s’était fait de nouvelles ailes et avait de quoi construire un immeuble. Il devint de plus en plus discret et s’enfermait le soir dans la chambre conjugale, la tête plongée dans les carnets à ressort. Il se couchait tard et se levait parfois au milieu de la nuit pour corriger une addition ou ajouter une dépense oubliée. Grâce à l’intervention de son ami, responsable du service des plans et de construction, la société anonyme ne lui imposa pas la valeur réelle de son acquisition et son délégué-administrateur lui fit don d’un plan type correspondant à son terrain. Sidi Mohyidine fut content et accepta volontiers de transmettre les hommages du représentant de la société anonyme à son honorable et influent frère.

Résistant dans un combat perdu d’avance, Lalla Hniya renonça à ses outils de beauté. Elle cracha un matin son chewing-gum et demanda à Batoul d’aller chez l’épicicier lui chercher un paquet de bonbons. C’est ainsi que les poches de son sirwal s’étaient gonflées à nouveau. Les bonbons à l’anis et les dragées dont elle raffolait étant encore jeune fille fondaient dans sa bouche du matin au soir. « Tant pis pour les dents, avait-elle répondu à sa fille qui s’inquiétait ». Et pour irriter son mari, elle lui parlait la langue balançant délicieusement la sucrerie d’une joue à l’autre.

Du coup, elle se passa de ses arrogants services pour se rendre aux fêtes de ses amies. Devenu grand, Nour acceptait de l’accompagner en échange de quelques pièces. « De toutes façons, je n’ai plus rien à craindre, avait-elle murmuré en tenant le sac plat sons son bras ». La perte de ses bijoux l’attristait mais la présence de son fils à côté d’elle la comblait de bonheur et elle n’hésitait pas à lui tenir le bras.

Dans son bureau, Sidi Mohyidine fut surpris un après-midi, d’entendre au téléphone la voix du directeur du lycée de son fils. Il avait souvent reçu des convocations pour assister aux réunions des parents d’élèves mais il ne s’y était jamais rendu par orgueil et par négligence.

- Votre fils, Sidi Mohyidine, dépasse les bornes, dit le directeur après l’échange de quelques amabilités d’usage. Je reconnais que c’est un brillant élève, le meilleur de sa classe. Hélas, il a un comportement qui frise l’insolence si j’ose dire. Je crains qu’on ne soit dans l’obligation de le renvoyer définitivement de notre établissement. C’est le conseil de discipline qui décide, vous comprenez? Ce serait une perte pour un enfant de son intelligence et nous ne voulons pas compromettre son avenir ni mettre en péril l’espoir du pays pour sa génération. Ce serait vraiment dommage, conclut le directeur.

A la fois surpris et éhonté, Sidi Mohyidine posa le combiné les yeux perdus entre le parapheur et les carnets à ressort. Il réalisa que son fils était au lycée et qu’il lui restait que deux courtes années pour passer le bac. Il avait entendu sa femme parler de l’école et des fournitures scolaires qu’elle payait elle-même mais ignorait si son fils avançait ou redoublait. Ce qui importait pour lui était de le voir quitter la maison chargé de son cartable. Quant aux filles, puisqu’elles étaient destinées au mariage dès leur naissance, elles ne vivaient que provisoirement sous le toit familial et leur scolarité était un minimum à acquérir en attendant.

Adolescent en effervescence, Nour faisait trop parler de lui. Il avait une ardente passion pour les dessins animés et dévorait les bandes dessinées qu’il accumulait sous son lit. Quand il était petit, il avait surnommé ses maîtres et ses camarades de classes de personnages de Walt Disney. Puis, grand au lycée, il inventait des sobriquets qui lui attiraient les foudres de ses adversaires et scandalisaient ses professeurs. Agitateur de naissance, Nour avait le don de se faire des disciples dans son école et dans les ruelles. On ne le voyait jamais seul. Il était toujours à la tête ou au milieu de ses partisans. Il organisait à la plage ou sur les places vacantes de la médina des championnats de foot entre quartiers et gare au commerçant qui osait protester devant son étalage renversé ou au passant paisible confisquant le ballon après avoir encaissé en plein visage un but égaré. Le petit fils de l’imame excellait dans la provocation et se réjouissait de voir surgir au bout des ruelles les casquettes de la force publique répondant aux plaintes des riverains. Ils fuyaient, lui et ses acolytes, abandonnant ballon et vêtements tassés en guise de borne de but. Ils créaient dans les ruelles étroites un chahut monstre digne d’une grande manifestation où le mécontentement et la joie de défier l’autorité suprême allaient de pair. En revanche, le soir, en compagnie de sa mère et de ses deux sœurs, il aimait lire et taquiner Batoul. La fille adoptive somnolait, l’aiguille et le tambour suspendus. Lalla Hniya lui imposait des leçons de broderie après la vaisselle du soir.

Leçon (Bridgman)

Le soir, dès qu’il fut rentré, Sidi Mohyidine appela son fils, le gronda sévèrement et le menaça de le chasser s’il ne mettait pas fin à son insolence au lycée. Nour l’avait regardé en observant les palpitations de ses lèvres, ses yeux immobiles prêts à s’éjecter et ses mains tremblotantes. Il eut une forte envie d’éclater de rire. Un sourire le trahit. Exaspéré, le père le gifla de toute ses forces. Nour vacilla puis tomba. L’insolent éclata de rire tout en pleurant. Sa mère s’interposa aussitôt et l’emmena dans sa chambre. Satisfait, Sidi Mohyidine plongea à nouveau dans ses carnets à ressort. Le père et le fils venaient de faire connaissance.

Quelques semaines plus tard, Nour rentra une après-midi bien avant l’heure habituelle. Il avait l’air inquiet, le conseil de discipline venait de le renvoyer définitivement. En homme d’autorité, formé par le makhzen et Monsieur Maurice, le père l’enferma dans sa chambre jusqu’à nouvel ordre…Ne pouvant plus voir son fils enfermé, Lalla Hniya étudia l’affaire à sa manière et trouva la solution la plus appropriée: elle dépêcha d’urgence une de ses voisines informer son beau-frère…L’oncle téléphona à Rabat. Rabat téléphona au directeur. Le directeur s’écrasa et le conseil de discipline décida de ne plus traiter le cas du neveu du grand théologien.

Couvert désormais, dans son lycée, d’une immunité irréversible et scandaleuse, Nour procurait davantage de travail à son père. En plus du parapheur gonflé et des carnets à ressort, Sidi Mohyidine recevait dans son bureau les plaintes des enseignants excédés et des parents d’élèves résignés. La grande maison où roucoulaient paisiblement les tourterelles se transformait parfois en un véritable commissariat de quartier. Le père mâtait vainement son fils avec ce qu’il trouvait à portée de sa main, ceinture, chaussure, cintre en bois…En s’interposant pour protéger son fils, la mère recevait également des coups. Après chaque correction, le père menaçait de tout lâcher, et les enfants et leur mère. Il hurlait que son épouse, la molle et la débile, avait pondu, comme les poules de ses jeblias, un raté, un voyou qui errera comme ces gueux de paysans qui colonisaient au fil des jours la médina. Lalla Hniya ne lui répondait pas, elle lui jetait des regards méprisants et le couvrait d’insultes inaudibles.

Apprendre (Rbati)

10 août 2008

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