LALLA HNIYA…UNE HISTOIRE ANCIENNE (6)

L’ORCHESTRE DE TETOUAN

Le ciel était clair et le soleil avançait promettant une journée rude. Tôt le matin, Lalla Hniya monta sur la terrasse et inspecta les lieux. Ses voisines y étaient déjà et avaient balayé et lavé l’endroit sur lequel elles s’apprêtaient à dérouler une large natte.

Terrasses de Tanger (Hofmann Karl)

Accompagné de trois amis, Nour balança au milieu des femmes une bâche qu’il portait sur son épaule. Les quatre braves jeunes hommes déployèrent rapidement le chargement et l’installèrent au-dessus des paysannes, qui se mirent aussitôt à vider les premiers sacs. Sa mère, heureuse et fatiguée, les observait, la main en visière et un sourire au coin des lèvres. Ils quittèrent la terrasse commentant bruyamment la dernière rencontre opposant le Réal Madrid et l’équipe imbattable de Barcelone. Lalla Hniya passa la boîte d’allumettes à une voisine: les préparations de la fête de mariage de Hakima furent officiellement déclarées.

Son fils ayant atteint l’âge de fonder son propre foyer, un riche grossiste de la ville de Fez, connaissant les grands mérites du grand-père, demanda la main de la fille restante à son oncle. Le riche commerçant, installé puissamment à Casablanca, voulait coûte que coûte s’apparenter à la famille de l’imame. Il tenait à ce que son fils, lauréat de la première promotion d’une école d’ingénieurs, accomplît son exploit social en épousant la petite fille de l’imame et la nièce de son héritier Jaefar. Il aurait opté pour la fille de ce dernier si son foyer en disposait. Malheureusement, celui-ci n’avait qu’un fils qu’il élevait d’une main de fer. La marchandise faisant défaut à la maison mère, l’heureux grossiste s’était donc approvisionné chez le sous-traitant.

- C’est toujours à lui qu’on demande la main de nos filles, grommela Sidi Mohyidine en apprenant la proposition…contraignante de son frère. On dirait qu’on a élevé des orphelines, ajouta-t-il en se réfugiant dans ses carnets.

- C’est normal qu’on s’adresse à un homme de son rang, savant et respectueux et qui s’occupe en personne de ses nièces, lui répliqua son épouse sur un ton aigre. Dans un monde rempli de voyous et de malpropres, il est plus sage de s’adresser aux gens qui ont le sens de l’honneur. Ton frère est un homme de foi et de piété, insista Lalla Hniya en faisant semblant de chercher Batoul qui se trouvait à côté d’elle.

Découvrant ses points faibles, Lalla Hniya lui tendait des pièges provoquant ses colères et ses bafouillages. Elle en saisissait les plus révélateurs et lui plantait dans la chair ses insinuations tel un picador, constatant du haut de son cheval l’incroyable témérité de la bête rugissante. L’orgueil déchiré, l’époux se mettait en colère quand il jugeait que son honneur d’homme était jeté en pâture ou se taisait estimant que son dédain était sa meilleure résistance. Sidi Mohyidine était persuadé qu’en irritant son épouse, il désamorçait sa hargne et rendait ses élans inoffensifs. Il se trompait car son adversaire cherchait à parler, à se venger et à compenser de longues années de silence. Quelles que furent les réactions de son époux, Lalla Hniya s’obstinait à le ridiculiser et quand elle s’emportait elle lui répétait qu’elle était capable de lui faire voir ce que c’était qu’une femme. Il souriait en haussant les épaules.

Pour la fête du mariage, le couple avait des opinions radicalement divergentes. L’époux avait préparé son plan tout en révisant les additions de ses carnets. Il voulait une dote consistante et une réunion rapide entre femmes. « Si nous faisons une grande fête, ta première fille nous accusera de l’avoir donnée à la hâte, soutenait-il. Veux-tu m’écouter femme ».

Préparation (Deckers)

L’épouse avait, quant à elle, tracé une stratégie de guerrier. Consciente qu’elle n’avait plus rien à récupérer, elle décida de se retirer de la bataille en brûlant les territoires abandonnés. Son repli forcé fut mémorable: « je t’empêcherai avec des armes s’il le faut si tu comptes jeter ma fille dans une poubelle comme ces maudites feuilles que tu arraches en pleine nuit de tes carnets. Alors, m’écoutes-tu homme? ». L’ambiance était devenue chaude dans la grande maison et les enfants observaient dangereusement les scènes tumultueuses du couple en discorde permanente. Pour impressionner son mari, Lalla Hniya arrachait son foulard et jurait qu’elle ferait une grande fête, qu’elle y convierait toutes ses amies et surtout ses troupes de paysannes, son soutien logistique. Pis, elle enverrait à leur mari des plats débordant de mouton aux amandes et de gâteaux au miel. Horrifié, le chef de foyer hurlait de toutes ses forces et jurait de ne faire aucune concession.

-J’irai voir ton frère et je déballerai tes méfaits devant lui. Je lui dirai que tu m’as menti, que tu es un coupeur de route et que tu rentrais ivre tard la nuit. Il sait que tu ne t’occupes pas de tes enfants, d’ailleurs la preuve est devant tes yeux. Fais-toi des lunettes, tu verras mieux les lambeaux d’homme que tu es devenu. J’irai le voir et ose me l’interdire.

Bouche bée, Sidi Mohyidine inclina le canon de son arme. Il était prêt à subir les pires défaites mais surtout pas à être mis à nu devant son frère.

Les préparations de la fête durèrent plusieurs jours. Ce fut un vrai massacre. La grande maison fut prise d’assaut par les femmes et Sidi Mohyidine évacua les lieus de son plein gré. Assourdis par les remontrances qu’elles se renvoyaient mutuellement et excédé par le tintement de leurs bijoux et le froufrou de leurs vêtements, il ramassa ses carnets et se réfugia chez un de ses amis. Pour se changer, il envoyait le fils de l’épicier lui chercher une chemise non repassée ou une paire de chaussettes. Etant donné que la femme de son ami était réquisitionnée par Lalla Hniya pour les préparations de la fête, il apprit à ses dépens à recoudre ses boutons et à raccommoder ses chaussettes.

Excès (Wolff)

Dans la grande maison transformée en ruche , les citadines aux bras nus et aux robes retroussées avaient, autour des tables basses, occupé toutes les pièces préparant pains et pâtisseries. Les tôles de gâteaux encore chauds jonchaient les couloirs et les galettes de pain disposées tout au long

des banquettes levaient sous les couvertures de laine. Après avoir vidé la chambre matrimoniale des meubles et de son mâle dominant, Lalla Hniya y avait mis fournitures et ustensiles indispensables à la préparation et au déroulement de la fête. Elle fermait la porte et gardait la clé dans son soutien-gorge. Femme aux mains habiles, Lalla Hniya confectionnait elle-même ses propres « cache-poitrine » d’après un modèle de sa fille. Même si sa poitrine s’échappait par moment des bonnets de l’accessoire superflu pour sa génération, elle refusait d’en acheter tout fait persuadée qu’il était honteux d’en demander aux commerçants qui avaient, pour montre leur solidité, la fâcheuse habitude de les tirer devant les femmes respectueuses. Cette haute idée de la pudeur faisait rire ses filles mais elle n’avait pas à répondre à leurs insanités.

Sur la terrasse, ses voisines jeblias chantaient en hululant. Mieux organisées que les citadines qui se déplaçaient d’une table à l’autre, le paysannes, comme sur les champs, s’étaient réparties les tâches et s’échangeaient des reproches pour des retards qu’elles estimaient injustifiés. Certaines tamisaient le blé moulu ou triaient le charbon de bois, d’autres épluchaient les oignons et lavaient le coriandre, d’autres encore, avaient les mains dans l’eau bouillante plumant les coqs que leurs époux venaient d’égorger. Complètement citadanisée, Batoul, fille de confiance de sa Lalla yemma, montait et redescendait sans cesse transmettant les dernières instructions de la charifa, mère de la mariée.

Lalla Hniya était aux anges. Nour, la seule présence masculine et sa sœur, les mains enduites de henné, mangeaient debout et s’allongeaient la nuit sur la première place disponible, les narines pleines de l’odeur de pâte levée.

La fête fut grandiose. Les enfants de la ruelle étaient incapable de compter le nombre d’ampoules colorées pendues sur la façades de la grande maison. Leurs colliers étendus d’une fenêtre à l’autre et jusque chez les voisins d’en face éclairaient la ruelle. Les passants, indiscrets, excités par les voix de femmes, s’arrêtaient et tendaient l’oreille entre les défaillances momentanées du haut parleur tonnant dans une bonne moitié de la médina.

Les musiciennes (Bridgman F A)

Contraint, Sidi Mohyidine engagea à grands frais l’orchestre de femmes de Tétouan. Il voulait amortir les grandes dépenses en ayant recours à un trio de musiciennes local à bon marché. Sachant que son épouse était stricte dans sa pratique religieuse, il prétexta que les Tétouanaises n’étaient pas en odeur de sainteté puisqu’elles avaient les mœurs légères, buvaient de l’alcool et fumaient. Ce qui n’était pas digne de la grande maison et surtout contraire à la moralité. Le noctambule, adhérent des casinos fut effrayé par la réaction de son épouse: « je ne veux pas salir ma maison de l’odeur de tes traînées musiciennes qui sentent le kif et aux gorges de chamelles. Si les Tétouanaises étaient ce que tu prétends, on leur servira ce qu’elles aiment boire dans des théières. C’est cela qu’on fait Sidi walo, nul, dans toutes les fêtes. Tu te trompes homme, de nos jours on ne boit plus d’eau de cologne ».

Son secret mis à plat, Sidi Mohyidine loua deux taxis pour faire venir lui-même les femmes de l’orchestre. Sous la voûte de la ruelle, il montra aux Tétouanaises la porte de la maison et remis à l’une d’elle son instrument de musique encombrant qu’elle ne pouvait pas porter pendant la traversée de la médina. En croisant le sourire de l’épicier, le fils de l’imame remercia Dieu de ne lui avoir donné que deux filles.

De son côté, Lalla Hniya engagea les meilleurs cuisinières, les trois noires les plus cotées de la ville dont le talent des mains était le sceau confirmant la grandeur de la demeure. Le dîner aurait fait envier les fêtes les plus prestigieuses du pays. Le nœud de la vengeance en travers de la gorge, Lalla Hniya innova le soir du mariage de sa fille restante. En plus des plats conventionnels qui étaient ou nombre de cinq, la mère de la mariée ajouta les fruits de mer et le pajot farci. Pour donner plus d’éclat à son bonheur et à sa colère, elle fit côtoyer, côte à côte, la pâtisserie française du célèbre Madame Porte et celle, traditionnelle faite par les mains fines de ses amies. Les jus de fruit coulaient à flot et les théières des musiciennes débordaient d’eau de cologne! Quelques effrontées n’éprouvaient aucune gêne en enfumant la fête de leurs cigarettes américaines de contrebande que Nour avait achetées le matin au socco chico. « Si tu voyais ça grand-père, avait dit Nour à sa mère en riant et en lui tendant une cartouche de cigarettes achetée d’urgence ».

La danseuse (Brown Frank)

Pour les protéger des moqueries des citadines, Lalla Hniya regroupa ses voisines jeblias dans la même salle et les avait servies elle-même. De temps en temps elle venait les voir pour les stimuler à manger sans gêne en leur faisant découvrir les recettes méconnues et la façon de leur cuisson. Troublées par l’excès de la fête de leur voisine, les paysannes dissimulaient leur peur en timidité. On leur avait dit avant leur exode que la ville était un piège et ce qu’elles ne rêvaient pas, leurs enfants le leur réclameraient. Elles baissaient leur tête en mâchant lentement et priaient Dieu de combler davantage de ses largesses leur charifa la bien aimée.

Ostentatoirement embellie, Hakima fut emmenée dans le salon au milieu des femmes hurlant les youyous et frappant dans leurs mains. On lui fit place en face de l’orchestre, un voile transparent couvrant sensuellement son visage et laissant apparaître ses paupières légèrement fermées simulant la pudeur et l’appréhension de la mariée avant la rencontre nuptiale fatidique. Une photographe se positionna aussitôt et la mitrailla de plusieurs flashs. Les curieuses l’auscultèrent immédiatement et échangèrent des clins d’œil ô combien narquois. La belle mariée ne portait ni la ceinture aux pierres précieuses ni le fameux diadème. « La mariée est nue, chuchota une mégère incurable dans l’oreille de sa voisine ». Ayant prévu les réactions des envieuses aimables, Lalla Hniya fit diversion dans le salon. Elle y pénétra de pied ferme, le regard défiant, embrassa sa fille sur le front et glissa sous sa main une belle gourmette en or. Prévenues avant les préparations, ses amies, conscientes qu’elles risqueraient de subir le même sort, elles ou leurs filles, s’étaient formées en commando de choc et avaient décidé de la soutenir dans sa manœuvre. Elles la suivirent en se faisant devancer par un bombardement de youyous et de prières sur l’âme du Prophète. On ne le dira jamais assez, l’arme la plus redoutable de la femme est sa propre voix. Dans la foulée, les musiciennes Tétouanaises accélérèrent le rythme de leur instrument et deux belles jeunes citadines, prises par une ardente spontanéité, se lancèrent au milieu du salon en remuant leurs hanches, tantôt elles s’éloignaient l’une de l’autre, tantôt elles approchaient leur corps en frôlant à peine leur poitrine, les yeux fermés et le sourire malicieux.

 

Le « corps à corps » (Fabio Fabbi)

Sidi Mohyidine, le recruteur des musiciennes, rejoignit la maison de ses parents le surlendemain de la fête. Un ruisseau mousseux l’accueillit à l’entrée de la ruelle et quand il arriva à deux pas de sa porte un jet d’eau envoyé de l’intérieur lui annonça que la demeure de l’imame, copieusement offensé pour la circonstance, était encore occupée. Il retroussa son pantalon, fronça les sourcils et monta rapidement les marches. La cour était inondée, les paysannes ne levèrent pas leur tête et se jetèrent sur sa main comme à l’accoutumée. Les unes lavaient la cour en raclant le sol, les autres en faisaient autant pour les récipients qui avaient servi à la cuisson. L’eau du puits était épuisée et Batoul qu’il rencontra sur son chemin portant deux seaux faisait la navette entre la salle d’eau et la cour. Apparemment, vu la négligence par laquelle il fut accueilli, son retour prématuré était plutôt encombrant. Il fit montre d’une mauvaise humeur excessive en observant que la fille adoptive fut forcée de poser les deux ustensiles pour baiser sa main. « Elle est bien l’élève de sa Lalla yemma, cette petite jeblia, bougonna-t-il en retirant sa main ».

Il s’enferma dans la salle d’eau et ouvrit à fond le gros robinet. Le fils du défunt imame regarda distraitement l’eau couler mouillant ses chaussures, ses yeux se remplirent subitement de larmes, et il pleura, sa résistance n’en pouvait plus. Il mouilla sa nuque trempant ainsi les cols de sa chemise et de sa veste espérant tempérer la sensation d’une forte fièvre qu’il sentait envahir son corps. Il se moucha bruyamment en reniflant. Sidi Mohyidine avait honte et ne comprenait pas ce qui lui était arrivé, se sentant tout d’un coup affaibli et seul. Il vit défiler sous ses yeux les images de son enfance et de son adolescence, ses parents y étaient et son frère les lui désignait. Ne saisissant pas le sens de sa propre imagination, l’époux dévalorisé continuait de pleurer, son orgueil piétiné sous ses semelles trempées.

Derrière la porte, Batoul attendait, les deux seaux posés à ses pieds. L’eau qui coulait bruyamment l’avait emportée au loin. Elle écoutait vaguement le bruit d’une cascade ou d’un ruisseau abondant que sa mémoire avait conservé du temps où elle était encore enfant dans son village. Lalla Hniya la surprit dans ses hallucinations:

- réveille-toi Batoul, les femmes n’ont plus d’eau. Elles ne vont pas t’attendre jusqu’au lever du soleil. Dépêche-toi.

- Azizi est encore dedans.

Impatiente, Lalla Hniya donna plusieurs coups à la porte. Son mari ferma le robinet et ouvrit la porte. Son visage était pâle et l’eau qu’il épongeait à l’aide d’un menu mouchoir ruisselait sur ses vêtements.

- Qu’as-tu à me regarder comme ça, lui dit-il sèchement la voyant s’interroger sur son état. On dirait que tu me vois pour la première fois. Rassure-toi, je suis toujours le même et je le resterai.

- Je regardais tes yeux, ils sont tout rouges.

Renfrogné, il lui expliqua en se dirigeant vers la chambre conjugale qu’il avait bu la veille beaucoup de café, qu’il n’avait pas dormi de la nuit et avait un mal de tête intenable. Elle ne l’avait pas cru et s’en était inquiété sans rien céder de sa fermeté.

La grande maison reprit son train de vie habituel. En partant vers son domicile conjugal, Hakima emporta les traces de la fête hormis quelques boîtes métalliques renferment des gâteaux restants. Le vide qu’elle laissa fut vite comblé par Batoul en occupant de facto sa chambre.

Plongé dans ses carnets, Sidi Mohyidine avait un œil braqué sur les paysans et un autre sur son fils. Quoique sa vigilance était tenace, Nour réussissait à la déjouer surtout le soir grâce à la complicité de sa mère. Il arrivait à s’en soustraire et aller, en compagnie de ses amis, voir en dernière séance les nouveaux films.

Batoul faisait les petites courses, parfois la cuisine et accompagnait sa Lalla au hamame et chez ses amies. Elle les connaissait toutes et avait appris à s’habiller et à parler en vraie citadine et sa Lalla yemma était très fière de son élevage.

Apprendre la beauté

Les travaux de construction avançaient en saison de soleil et ralentissaient en période de pluies torrentielles. Sidi Mohyidine informait périodiquement son épouse si son humeur le lui autorisait. Lalla Hniya, agacée, lui répondait constamment par des hochements de tête. Elle lui fit juste savoir un jour, lors d’une colère fracassante, que le rez-de-chaussée serait pour son fils et s’il comptait avoir une voiture, il n’aurait qu’à construire un garage sur la terrasse: « je garderai mon fils avec moi jusqu’à ma mort et tu ne pourras jamais m’en empêcher. Bientôt, il sera grand et il te cassera cette belle figure que tu soignes tous les matins comme une vieille danseuse de fête foraine, l’avait-elle bombardé du haut de l’escalier le voyant fuir ses hurlements ». Sidi Mohyidine avait oublié qu’il ne faut jamais provoquer la colère des chorfas!

17 août 2008

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