LALLA HNIYA…UNE HISTOIRE ANCIENNE (7)
SEBOU SE REBELLE
Las de voir les hommes plongés dans une passivité déconcertante, le ciel avait décidé de leur faire éprouver les préludes de l’apocalypse.
Après un été rude, les premières pluies de l’automne, avaient mené la vie dure au pays et avaient transformé l’espoir d’une bonne année agricole en désastre certain.
Hantées par leurs angoisses comme si elles étaient les seules à en subir les conséquences, les femmes, entourées de leurs enfants en bas âge, avaient oublié leur mari et attendaient le vendredi, jour de la prière collective. Elles se chauffaient aux braseros et priaient le Seigneur de calmer sa colère et de leur octroyer une éclaircie avant l’appel du mouazen. De mère en fille, elles avaient toujours entendu dire que si la pluie mouillait le drapeau, fixé au sommet du minaret, annonçant la prière, la semaine qui suivrait serait abondante en pluies. Elles s’armaient de leur courage et montaient sur les terrasses guetter l’horizon.
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Le minaret de la casbah (Camoin) et femmes sur la terrasse (Constant)
Les échos du tonnerre faisaient trembler les murs et ébranlaient les cœurs. Des torrents d’eau raclaient les quartiers de la casbah et charriaient vers le bas de la médina ce qu’ils rencontraient sur leur passage. Surchargés, les égouts éclataient et inondaient les ruelles entrecroisées. Les coupures d’électricité duraient des jours et des nuits entiers.
Dans les intérieurs assombris, les bougies et les lampes à gaz éclairaient les transistors qui interrompaient leurs émissions pour annoncer par intervalles successifs les routes nationales impraticables. Le train reliant Tanger à Fez s’était immobilisé, les rails englouties dans la plaine du Fahs défiant les secours à porter aux voyageurs séquestrés dans les vieux compartiments. A Kénitra, le vieux port Lyautey, l’oued Sebou s’est mis en colère et était encore une fois sorti de son lit inondant les villages et submergeant les plaines riches venant à peine d’être labourées. Les hélicoptères militaires décollèrent portant secours aux sinistrés et la France, devenue pays ami, expédia à la hâte vivres, médicaments et personnel approprié.
Encore sous le choc de l’hécatombe économique et financière qui s’était abattue sur leur ville, les Tangérois se rassemblaient dans les mosquées entre les deux prières du soir et imploraient la Mésiricorde, cruellement sourde. Dans la grande maison, les paysannes se regroupaient en compagnie de la charifa, persuadées que sa barraka était leur dernier rempart face à l’ultime malheur. Cependant, inondée d’ordures et respirant une odeur écoeurante montant des égouts éventrés, la médina s’était drapée de honte et de peur.

Oued Sebou (1950) La « traversée » des colons
De l’autre côté des anciennes murailles, rongées par le temps et la négligence, un glissement de terrain ravagea la moitié d’un bidonville planté sur la falaise de Hafa surplombant le Détroit de Gibraltar. Sa morphologie aidant, un autre bidonville, celui du célèbre quartier Beni Makada, , fut inondé en un clin d’œil et les toits de plusieurs baraques furent arrachés par le chergui, le vent de l’est dont l’indulgence ignore toujours les saisons. Autrefois lieu de distractions sanguinaires, les arènes, ne rappelant plus la voisine proche et lointaine, l’Espagne, avaient relogé pendant plusieurs jours les rescapés. C’est l’avertissement du Seigneur aux impies et aux renégats, hurlait, dans une mosquée marginale, un imame devant une poignée de partisans dévoués. A l’époque, le mot intégriste n’existait pas, on parlait seulement des prétentieux hérétiques.
L’horloge annonça brutalement minuit alors que Sidi Mohyidine n’était pas encore de retour et sa femme, toute véhémente qu’elle était devenue à son égard, s’en inquiéta. Lalla Hniya ne pensa pas au mari qu’il était toujours mais au père de ses enfants. Elle s’était mise à la fenêtre et espérait distinguer, dans la panique des passants, la silhouette de son époux. Elle essaya vainement d’entrebâiller les deux volets. Plusieurs coups de ses mains l’aidèrent enfin à écarter les deux persiennes imbibées d’eau.
Elle ressentit un haut le cœur en constatant l’état déplorable de la ruelle. Les jellabas ramassées à la taille et les pantalons retroussés au niveau des cuisses, les passants avançaient patiemment de peur de tomber. Elle entendit des éclats de rire et vit un groupe de jeunes revenant du cinéma portant un camarade sérieusement « accidenté ». L’imprudent avait voulu sauter une crevasse mais sa prétention d’athlète endurci l’avait trahi en le faisant déraper vers un égout aussi large que sa vanité. La scène ne l’amusa pas, elle pensait à son époux. Lalla Hniya ne se serait jamais inquiétée si son mari ne l’avait pas habituée, depuis quelques années, à rejoindre tôt le soir son foyer. Le rire des jeunes l’exaspéra comme si leur moquerie lui était destinée. Elle sentit un froid glacial dans ses mains et sur son visage. Tremblante, elle tira de toutes ses forces les persiennes lourdes et les bloqua nerveusement.
Des coups secs s’abattirent brusquement sur la porte. Secouée, Lalla Hniya se mit en haut de l’escalier, les mains sur son ventre et attendit Batoul qui montait lentement.
- Parle, dis quelque chose, lâche, interpella sa Lalla
- C’était le fils de l’épicier Lalla. Azizi a téléphoné à son père pour qu’il nous dise qu’il ne rentre pas ce soir. Il est allé à Tétouan.
- A Tétouan! S’étonna Lalla Hniya en mettant sa main sur sa joue. Qu’est-ce qu’il a à faire là-bas par ce temps Seigneur? Que Dieu protège de tout malheur Sidi Jaefar, sa femme et son fils.
Elle ne ferma pas l’œil de la nuit. Elle s’inquiéta davantage pensant à la maladie incurable de son beau-frère. Elle avait appris par quelques mots prononcés par son mari que la maladie de Jaefar est encore méconnue et que bien des médecins aussi bien au Maroc qu’en France étaient incapables d’en déceler l’origine et l’évolution. Ce qui était bien entendu complètement faux. Comme tous les hommes ayant un rôle prépondérant dans le pays et surtout après l’indépendance, les alims et les hommes politiques, dissimulaient leur maladie grave en ennuis de santé passagers. Leur seule hantise était (et est encore) l’interprétation qu’en faisait le peuple. Analphabète et sachant à peine comprendre quelques mots de leur prêche, ce dernier imputait l’origine de la maladie grave des imames au manque de sincérité, à la trahison et détournement délibéré de la parole sacrée telle qu’elle a été dictée au Prophète. Dieu châtie d’avance les hypocrites sur terre avant de régler leurs comptes dans l’au-delà. Contrairement à son père, Sidi Jaefar était un homme qui se préparait à vivre agréablement dans l’au-delà tout en profitant de sa puissance sociale ici-bas. Comme beaucoup d’autres, il monopolisait le pouvoir sans l’exercer directement. On le savait mais personne n’osait le dire ouvertement car c’était dans ce pouvoir là que l’on trouvait refuge pour se protéger des malheurs, terre à terre, inattendus et des promotions qui refusaient d’arriver.
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Les Pouvoirs: Mohamed V, nationalistes (oulémas et politiques), armée de libération, Hassan II et Oufkir.
Lalla Hniya s’était levée bien avant l’appel du mouazine annonçant le fajr. Elle fit ses ablutions, s’assit sur le petit tapis de son défunt beau-père et commença à égrener son vieux chapelet murmurant à l’infini, les grains usés filant entre ses doigts: « ô Seigneur, de Ta Clémence, pardonne les morts, les vivants, les présents et les absents ». Nour la réveilla pour le petit déjeuner. Elle avait la tête penchée sur sa poitrine et dormait profondément.
Le soir, Sidi Mohyidine lui donna une boîte contenant da la pâtisserie enveloppée dans une broderie et lui annonça qu’il ne se rendrait plus à son bureau. « Le tyran est en bonne santé, la mienne est parfaite si tu veux le savoir, lui répondit-il au sujet de son frère. Tiens, c’est Lalla Hiba qui t’envoie la boite ». Elle ne sut pas ce qui lui était arrivé et son époux, arrogant et aigre, n’eut pas le courage de lui dire qu’ il était question de son grand…honneur. Nour le saura plus tard.
Avant même de pénétrer dans son bureau, le chaouch lui fit signe d’aller voir d’urgence le grand supérieur, personnage très important ayant succédé au mandoub. Il lui présenta aussitôt un jeune homme mince, très élégant au menton orné d’un collier de barbe fine et noire. Sûr de sa personne, l’inconnu était assis à son aise ne manifestant aucun signe de timidité ou de respect excessif à l’égard du grand supérieur, les jambes croisées et une serviette noire posée au pied du fauteuil. Il parlait beaucoup plus en français qu’en arabe et quand il avait prononcé les premiers mots de sa langue maternelle, Sidi Mohyidine distingua son fort accent de Fez. Le jeune homme venait de quitter l’école formant les nouveaux administrateurs et pour faciliter son ascension sociale, sa famille, déjà installée au sommet des grandes décisions, l’avait propulsé vers le bureau de l’héritier de Monsieur Maurice.
Un sourire gêné au coin des lèvres, le grand supérieur lut rapidement l’ordre de Rabat. Le jeune homme n’était pas seulement fonctionnaire mais avait également le titre d’officier d’état civil, précisa le document de la capitale du pays. Le grand supérieur rangea le papier dans un tiroir et exprima son désir de voir les passations de responsabilités se dérouler dans les meilleures conditions. Une table et une chaise seront mises à la disposition de Sidi Mohyidine dans la salle de ses anciens subordonnés et ce sera à lui de s’occuper des gros registres noirs qu’il connaissait par cœur, insista le grand supérieur: « votre subordonné principal qui prétendait être débordé, s’occupera dorénavant des tâches courantes…la question de créer un nouveau poste a donc trouvé une réponse adéquate ». Le jeune administrateur supervisera le travail du service conformément à la nouvelle législation et transmettra les directives des hautes instances. « Il n’y avait pas tout ça avant, murmura, amère, Sidi Mohyidine ». Il quitta les deux supérieurs hiérarchiques sans leur serrer la main. Son nouveau chef caressa son collier, le visage frappé d’une forte indignation autoritaire. Le grand supérieur fit semblant de rechercher le document maudit. Tout puissant qu’il était, il craignait la réaction du frère de son subalterne déchu. Dans les turbulences qui secouaient le pays fraîchement indépendant il tenait, quant à lui, à protéger son propre poste ô combien prestigieux.
Sidi Mohyidine ne lâcha pas un seul mot, il regarda son chaouch consterné et se dirigea, sous la pluie battante, vers l’arrêt des autocars dans le quartier de la playa . Il descendit en fin d’après-midi à la gare routière de Tétouan, vestige de la…puissance du Protectorat espagnol. Le voyage avait duré plusieurs heures, l’autocar s’était immobilisé plusieurs fois durant le trajet et le chauffeur, contraint de lever le pied, priait les passagers de descendre le temps de dégager son véhicule d’une crevasse ou de la boue. Les enfants pleuraient sous la pluie et leurs parents, terrifiés au rythme des coups de tonnerres et des éclairs, les serraient dans leurs bras implorant silencieusement la pitié du Très Haut.
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Arrêt des autocars dans le quartier playa et Tétouan, place d’Espagne
Il n’osa pas aller frapper à la porte de son frère. Une vitrine l’en dissuada. Elle lui montra son visage affolé et ses vêtements mouillés. Il se réfugia dans un hôtel modeste dans lequel il passa la nuit, les yeux ouverts et le corps nu, se battant contre les ressorts du matelas usé et les punaises. Inquiet, il se leva plusieurs fois au milieu de la nuit pour vérifier, en les palpant, si ses vêtements, accrochés à la poignée de la fenêtre, étaient encore mouillés. « Malédiction, malédiction, répétait-il voyant son corps tout nu. Il pensa à sa femme, à la vertu du téléphone et décida d’en installer un dans sa nouvelle maison ainsi qu’un poste de télévision pour… les divertir, elle et Batoul!
Son frère l’avait écouté sans le moindre intérêt. Sidi Mohyidine se répétait en balbutiant, conscient de la rigidité viscérale de son interlocuteur. Cependant, le nouvel imame ne tarda pas à parler:
- Tu aurais dû…Il fallait que tu…Notre père, que Dieu ait son âme, t’avait averti…Tu te moquais de ses conseils…Rentre chez-toi et ne laisse plus jamais ta famille seule. Le pays change tout les jours. Il n’y a que toi qui ne le vois pas, quant à moi, je ne fais pas de miracles. Va-t-en, sors de ma demeure.
La tête enfouie dans ses épaules, Sidi Mohyidine éclata en sanglots, se jeta sur les pieds de son aîné, les enlaça en les baisant:
- Ne m’abandonne pas, je suis ton esclave…Fais de moi ce que tu voudras. Aie pitié de moi, hurla-t-il. Oui, je reconnais que je n’ai fait que des erreurs mais pardonne-moi, que la Miséricorde accompagne les âmes de nos parents. Fais-le pour eux.
La femme de l’imame fit subitement irruption dans la chambre. Terrorisée par les hurlements masculins, elle avançait prudemment le dos courbé et les mains collées contre la poitrine: « que se passe-t-il, demanda-t-elle. Lève-toi Sidi Mohyidine, que Dieu soit avec toi. Lalla Hniya va-t-elle bien? Et les enfants, vont-ils bien? ». Elle bégayait en s’empêchant de se pencher sur lui. Puis, reprenant confiance en elle, lève-toi Sidi Mohyidine, n’aie pas peur de lui.
- Disparais. Tu n’as pas honte insolente, s’écria le nouvel imame. Lâche mes pieds idiot, insista-t-il en donnant des coups de poings sur le dos du prosterné. Va-t-en maudit et toi, effrontée, disparais de ma vue.
Sidi Mohyidine s’attendait à tout sauf à la réaction violente de sa belle sœur, une alliée inattendue et inespérée. Il se redressa mais demeura figé devant les propos de sa belle sœur et l’écrasement de son frère. Il tenta d’intervenir pour faire calmer l’épouse de l’imame mais il s‘aperçut que le volcan était indomptable. Il réalisera plus tard que sa belle soeur attendait depuis longtemps l’occasion pour s’attaquer à la chose vénérable, le grand imame.
- Je ne connais qu’un seul Mohamed V et qu’un seul Glaoui dans ce pays, s’écria-t-elle. Toi l’alim, tu veux me faire croire que tu n’as pas de sang sur les mains. Oui, toi peut-être. Mais tous ces voyous, ces chefs de voyous que tu appelles les anciens résistants, que tu reçois avec des grands sourires, dans cette maison et que je suis obligée, moi, d’entendre leurs pas et leur voix. Les traîtres, c’est eux, les collaborateurs c’est eux. Toi, le grand fqih, tu n’as pas de sang sur les mains, c’est vrai, mais tu es leur complice. C’est dans tes jellabas et tes burnouzes qu’ils s’essuient leurs sales mains. Enfin, vous l’avez maintenant, ce sultan que vous avez tant rêvé de faire revenir sur le trône de ces ancêtres, il est là dans son palais entouré de voyous. Je n’ai pas peur. Tu ne me fais pas peur. Dans quel monde sommes-nous? Il ne manquait que çà. Toi aussi, on doit se prosterner devant toi pour que tu accordes ton pardon. Je ne te permets plus de le faire en ma présence Sidi Mohyidine, dit-elle en regardant férocement son beau-frère prostré, les mains écartées devant elle comme s’il voulait, dans l’incapacité de réagir, se protéger et la calmer. Ces voyous ne se sentent plus avec ce sultan et ces ministres de l’Istiqlal ou je ne sais quelle saleté, ajouta-t-elle en regardant avec un profond mépris son époux.
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« Bendaq » (Constant) et Glaoui demandant le pardon à Mohamed V: l’imaginaire et le réel
Sidi Mohyidine, avait peur. Son frère, l’homme vénéré et puissant, ne réagissait pas, il tenait dans ses mains le quotidien du parti Istiqlal, al-alam, que la tête de son frère avait froissé dans le creux de sa farajia, robe. Il réalisa que sa belle-sœur n’était pas Lalla Hniya. Monsieur Maurice disait souvent qu’au Maroc, il y a plusieurs makhzens et que les mariages dans les grandes familles sont un épineux et éternel casse-tête.
C’était le défunt imame en personne qui avait demandé la main de Lalla hiba à son vieil oncle pour le mariage de son fils favori, Jaefar. Le père de la future épouse était un grand chef tribal, un fidèle intransigeant du sultan Moulay Hafid et par conséquent un homme de confiance du Maréchal Lyautéy. Il avait déployé toute son énergie, son honorabilité et son pouvoir pour faire aboutir la conférence d’Algésiras après avoir mis fin aux assauts de la tribu Anjra contre les Espagnols de Ceuta. Comme son homologue, un autre chef tribal, Raïssouni, il était lui aussi sur la liste de Ben Abdelkrim Khattabi désignant des personnalités tribales à éliminer physiquement ayant collaboré avec les deux occupants, français et espagnols. Cependant, lorsque la mehalla triomphante du rebelle rifain arriva dans le fief du serviteur des alaouites, ce dernier venait de rendre l’âme en laissant derrière lui des enfants dont Lalla Hiba encore bébé et d’autres frères et sœurs mais également une richesse très importante.

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Le rebelle anjri guenioui, ennemi juré des Espagnols et le chef tribal Raïssouni en déplacement
Elevée, avec ses frères et sœurs, dans la haine des nationalistes et de la famille royale ingrate, la fille du chef tribal n’oubliera jamais le sort que les membres de l’armée de libération avaient réservé, au lendemain de l’indépendance aux serviteurs de sa sœur. Cette dernière, mariée, quant à elle, au fils d’un autre chef tribal, formé par les espagnols et désigné comme pacha dans une grande ville du nord s’était réfugiée avec toute sa famille à Madrid dès l’annonce du retour de Mohamed V. Bien entendu, les serviteurs, les esclaves, hommes et femmes, furent abandonnés à leur sort et quand les braves résistants avaient envahi le palais, les kalachnikovs tirant dans tous les sens, ils avaient capturé uniquement les hommes, les avaient enroulés dans les tapis de grande valeur, et avaient mis le feu après les avoir aspergés d’essence. Tous les frères de Lalla Hiba ainsi que leur proches, qui avaient collaboré de près ou loin, avec les deux Protectorats avaient pris le devant et s’étaient réfugiés en Espagne pendant des années. Pour Lalla Hiba, que son époux le veuille ou non, les seuls hommes qui méritent respect et vénération dans ce pays, ce sont le général Ameziane un authentique soldat ayant servi son ami Franco et le colonel Oufkir, officier talentueux de l’armée française ainsi que les autres officiers vaillants ayant porté l’uniforme et servi les drapeaux de vraies armées.
« Ce sont eux les vrais compatriotes qui permettront aux enfants valeureux du pays de rejoindre la mère patrie, hurla-t-elle en se penchant sur son époux. On l’oublie, ce sont mes aïeux qui ont défendu et protégé cette monarchie et aujourd’hui ce sont les voyous qui nous humilient alors que le sultan, notre protégé d’hier, ne lève pas le petit doigt pour qu’on mette fin à cette supercherie. La honte. Il a peur d’eux, le tout sultan qu’il est. C’est ça une monarchie, c’est ça le makhzen? Les miens n’ont jamais usurpé le pouvoir, ils y sont nés et ils y sont morts avec honneur. Qu’ont ils fait tes amis, ces zaïms dont tu te gonfles les joues en prononçant leur nom, rien d’autres que de tuer des innocents, leurs propres amis d’hier et les soi disant khawanas, les traîtres. Veux-tu que je t’amène te montrer Dar Bricha là où tes nobles zaïms torturaient et faisaient disparaître leurs propres amis. Tu refuses, toi Sidi al’alim, de dire haut et fort, qu’il y a des femmes et des enfants qui ne sauront jamais qu’ils sont veuves et orphelins. Il n’y a pas si longtemps, tu n’arrêtais pas d’évoquer le nom de Messaedi. Bizarre, ce nom est tombé de ta bouche et tu ne cherches pas à le retrouver. Ce monsieur n’a jamais existé et personne n’ose en parler pourtant c’était ton ami et surtout pas le mien. Vrai ou faux monsieur l’alim vénérable? Moi, je suis la fille du grand caïd dont les tribus n’oublieront jamais la justesse de la sagesse et la bravoure dans les batailles. Je suis une authentique jeblia et fière de mes origines et de l’histoire des miens. Tous les autres, tes amis, ce ne sont que des crottes de nez ».
Lalla Hiba avait vu juste. Ses remontrances étaient des anticipations. Quelques années plus tard, après la révolte dans le Tafilalt, très vite écrasée, d’ Addi Oubihi et son complice supposé Lahcen Youssi ministre de la…couronne; celle du Rif de 1958; la lutte pour s’emparer du pouvoir entre les nationalistes amis de la veille; la mort de Mohamed V et l’intronisation du prince héritier devenu Hassan II, Oufkir deviendra, quant à lui, l’homme fort du pays et de l’Etat. Le makhzen, un seul et unique, dans son déguisement moderne, « réconciliera » les Marocains entre eux. Les anciens collaborateurs retournèrent au pays et les nationalistes irréductibles furent écartés politiquement quand ils ne furent pas liquidés physiquement. Une autre page d’histoire s’ouvrit…

Anciens notables et la fin d’une révolte
Trois semaines passèrent depuis son voyage sans qu’il mît le nez dehors. Sidi Mohyidine dit un soir à sa femme que ses amis et ses subordonnés étaient tous des traitres et des pourris, que plus personne ne se donnait la peine de venir le voir…« A présent, je sais comment fonctionne le marché de construction, je vais devenir entrepreneur, dit-il avec une assurance étonnante à son épouse ». Lalla Hniya l’écouta sans réagir, sa présence ininterrompue à côté d’elle du matin au soir commençait à l’agacer: « vivement ces années passées sans toi, s’était-elle écriée une fois supportant mal sa présence permanente, rodant partout sans raison et mettant son nez dans ses marmites ».
Puis, un jour son chaouch donna à Batoul une lettre administrative. Sidi Mohyidine fut surpris d’apprendre que sa demande de mise à la retraite anticipée fut acceptée par les instances supérieures et qu’à cette occasion, une fête en son honneur sera organisée dans son ancien service. « C’est le tyran, le Pharaon de Tétouan qui l’a décidé, dit-il à son épouse. Ils me jettent, je ne suis qu’un mégot de l’indépendance ».
Ils étaient tous rassemblés dans le salon d’honneur, grand supérieur et subordonnés formant de petits groupes hiérarchiques. Apparemment, ses anciens chaouchs étaient contents de le revoir mais Sidi Mohyidine remarqua que ces derniers observaient curieusement les poches du grand supérieur. Le jeune homme, cause principale d’une rébellion qui ne sera jamais inscrite dans l’histoire du pays, confia à l’héritier de Monsieur Maurice que Rabat ne l’avaient pas informé sur l’identité du détenteur du poste sur place: « …si je l’avais su, je n’aurais pas accepté mon affectation. Mon grand-père qui enseignait à l’université de Quarouiène était un grand ami à votre défunt père. Mon père garde, comme un vrai trésor, un coffret contenant leurs correspondances pendant la lutte nationale ». Après le court séjour du retraité précoce chez son frère, le jeune homme, fut, quant à lui, l’objet d’une proposition de mutation précoce et fulgurante. Cependant, pour garder de bonnes relations entre familles honorables, on a opté pour le juste milieu: la préretraite, bien méritée, pour le collaborateur de Monsieur Maurice et le maintien du jeune Fassi dans son poste.
Le grand supérieur interrompit leur discussion en se mettant entre eux. Il frappa fortement dans ses mains décrétant son droit exclusif à la parole. Il fit l’éloge de Sidi Mohyidine, enfant authentique de la ville…le fonctionnaire modèle au service de la monarchie… l’homme qui a assuré l’intérim à un moment délicat dans l’histoire du pays…Puis, il mit sa main dans sa poche, sortit une enveloppe scellée qu’il remit à l’heureux retraité. « A cette occasion, j’ai le grand plaisir de vous annoncer que ce sera Sidi Mohyidine qui présidera la prochaine délégation tangéroise qui se rendra à la Mecque…précisa le grand supérieur ». Dans le brouhaha qui s’empara à nouveau de la fête de départ, le même grand supérieur chuchota dans l’oreille du frère de l’alim Jaefar que d’après Rabat l’une des deux licences de taxi revient de droit à son épouse. « D’après Rabat, c’est le désir de votre honorable frère, insista, relativement inquiet, le grand supérieur ».
Heureux comme un diable, Sidi Mohyidine trouvera dans l’enveloppe scellée, en plus des licences de taxi, le rêve de tout Marocain frustré… grima (licence) d’autocar. Il raconta à son épouse le déroulement de la fête et le discours du grand supérieur. Lalla Hniya fut très contente et annonça à Nour que son père présidera la délégation des pèlerins. Le fils haussa les épaules et Batoul avait toutes les peines du monde pour arriver à compter exactement le nombre des présents et la différence entre le grand, le moyen et le petit supérieur. Lalla Hniya s’énervait en répétant à l’infini «les celui-ci et les celui-là ». Cependant, Sidi Mohyidine qui commençait à se méfier de son fils, mit en lieu sûr l’enveloppe livrée en personne par le grand supérieur. Il n’en parlera jamais à son épouse.
Au dîner, Sidi Mohyidine, l’air renfrogné, éclata de rire. Il se rappela la proposition d’aller à la Mecque: « m’imagines-tu le jour de mon retour, vêtu de la jellaba et coiffé du bonnet blanc, dit-il en essuyant ses yeux. Et toi qui demandera à Batoul si elle avait lavé la farajia du haj ou d’aller chercher les babouches de son azizi haj. C’est de l’aumône Lalla Hniya, ce n’est pas ça un cadeau, je vais leur expliquer que je ne suis pas disponible cette année ».
- C’est le grand souhait de tout bon musulman d’aller à la Mecque, lui répondit Lalla Hniya, l’air attristée.
- On le fera tous les deux incha allah, ironisa Sidi Mohyidine.
Bref, l’indépendance n’est pas si mal que cela et Monsieur Maurice voyait juste en lui disant que son nom le protégera.
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Troupes royales et formation de la police du nouveau makhzen
24 août 2008
Prochain Lalla Hniya: Les robes de croyant (8)