LALLA HNIYA…UNE HISTOIRE ANCIENNE (8)
LES ROBES DE CROYANT
Le jour fatal arriva. Les déménageurs n’allaient pas tarder à envahir la grande maison, la dernière prière de la journée étant sur le point de s’achever. Comme l’exigent encore les traditions, tout déménagement doit s’effectuer la nuit, à l’abri des regards inquisiteurs des voisins.
Entourée de ses voisines, Lalla Hniya attendait son propre départ dans la cour, habillée de sa jellaba, le lithame, voile, posé sur le menton. Depuis le début de la matinée, elles n’avaient pas cessé de pleurer ensemble en jurant qu’aucune force ne pouvait les séparer. Les paysannes se comportaient comme si leur charifa allait changer de continent. Les plus vieilles disaient que leur amour s’étant enraciné dans leur cœur, la distance n’était qu’une épreuve de plus pour laisser s’étendre librement les racines de la fidélité.
Les hommes s’emparaient des cartons pleins à craquer. Les lits démontés, les matelas et les socles dressés contre les murs attendaient leur tour. Sans oser jeter le moindre regard sur les femmes en deuil, les déménageurs partirent péniblement, tirant leur chariot, rejoindre Sidi Mohyidine dans la nouvelle maison. Batoul monta l’escalier en haletant et annonça à sa Lalla que Nour avait retenu un taxi à la porte de la médina. Dès qu’elle se leva, les voisines s’accrochèrent à ses épaules et à sa tête les mouillant de larmes et de bave.
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Jamae Lekbir deTanger (Rodrigu) et le cheikh et l’enfant (Horsely)
L’épicier, fidèle fournisseur, de père en fils, de la grande maison, avait fermé la boutique et s’était enfermé chez lui. Il avait dit à sa femme qu’il était prêt à tout supporter sauf de voir le déménagement du fils du grand imame. Il ne l’aimait pas mais il ne le détestait pas non plus. Il aurait voulu le haïr mais il voyait en sa présence, matin et soir, la pérennité de son père comme s’il était, lui l’épicier, l’un de ses descendants. Il était conscient que ses ventes allaient augmenter avec l’arrivée de l’Anglais, le nouvel occupant, mais le départ du dernier fils de l’imame annonçait la fin de la médina, les souvenirs de ses imames et les guides de ses zaouïas. Le malheureux commerçant ne s’était pas trompé, d’autres départs, moins prestigieux, suivirent car les offres pour acheter les grandes maisons étaient très alléchantes. Comme dans d’autres villes, l’exil ou l’abandon préparaient les grandes demeures des médinas à se gratifier du label de… riads. « Ce n’est quand même pas l’occupation de la ville par les Portugais et la transformation de la grande mosquée en église, répondit véhémment un conseiller municipal, entrepreneur en immobilier, à une jeune archéologue, prétendant préserver le caractère d’antan de la médina ».
Impatient, Nour expliqua au chauffeur pressé que sa mère était de nature lente et qu’elle devait être encore dans les bras de ses voisines en pleurs. « C’est comme ça les femmes, elles sont toujours romantiques et croient que la vie est faite de bons sentiments comme dans les films. La mienne est pareille. Pas plus que tard qu’hier, parce que j’ai envoyé mon fils m’acheter à Casa une pièce pour cette garce de voiture, j’ai eu droit à une journée entière d’obsèques. J’ai cru un moment que je l’avais envoyé à Verdun. Les femmes, les femmes, se plaignait le chauffeur, excédé ».
Sidi Mohyidine les attendait sur le pas de la porte portant une lampe-tempête. Son épouse qui n’avait jamais voulu visiter la maison auparavant s’arrêta et regarda la fenêtre du rez-de-chaussée. Elle tint le bras de son fils et lui dit à haute voix: « je suis contente quand même, il n’y a pas de garage ». Batoul demanda instinctivement où se trouvait la cuisine dans laquelle elle se réfugia dans le noir. Délivré de l’enfer de la médina, Sidi Mohyidine parlait d’une voix rassurée exposant le déroulement des travaux et la qualité de la peinture, ce qui agaçait évidemment et Lalla Hniya et son fils séparé de ses amis de la médina. Ils firent ensemble le tour de la maison. Le rez-de-chaussée était grand avec une salle d’eau moderne. « C’est pour Nour, dit Lalla Hniya, interrompant promptement les propos de son époux. Les deux autres pièces seront pour ses sœurs pendant les vacances ». Le premier étage était spacieux avec un grand salon, une grande cuisine, une belle chambre à coucher et une salle de bain. Sur la terrasse, l’épouse découvrit, à la lumière de la lampe-tempête et de la lune, deux petites pièces, une avec lavoir et l’autre vide: « c’est pour ranger les provisions, lui dit Sidi Mohyidine en évitant le regard suspicieux de son épouse ».
Lalla Hniya demanda subitement de retourner voir la salle de bain. Elle la regarda à nouveau en tenant la lampe-tempête: « où veux-tu que je fasse mes ablutions, éclata-t-elle en sanglots, effondrée sur le bord de la baignoire ». Surpris, Sidi Mohyidine, qui ne faisait plus la prière depuis des lustres, gratta ses cheveux réalisant que le plan-type avait négligé un détail ô combien important dans la vie quotidienne d’un bon musulman: le cabinet traditionnel.
- Dans la baignoire, lui répondit-il hésitant.
- Pourquoi pas sur le trottoir, dit Lalla Hniya en se mouchant. Et tu mettras où Batoul? Dans la cuisine, c’est ça ce que tu penses?
Sidi Mohyidine invoqua que le rez-de-chaussée était grand et que les chambres ne resteront pas réservées toute l’année en attendant les vacances de ses deux filles.
- Alors tu mettras une serrure à la porte de sa chambre. Ton fils est grand si tu veux bien le savoir.
Le lendemain matin, les voisines de la médina arrivèrent en groupe comme si elles allaient au moussem d’un grand saint tribal. Elles étaient toutes habillées en jellaba, le visage voilé. Les jeunes, bonnes élèves de la charifa, avaient le capuchon plié sur la tête, ressemblant à une petite meute de chattes inoffensives et tenaient leur sac sous leur bras. Les plus âgées, le cœur chargé de soucis quotidiens, avaient la pointe du capuchon dressé vers le ciel, le voile serré par-dessus, humidifié par la bouche. Expertes en besognes dures, elles ne quittèrent la nouvelle maison qu’après l’avoir nettoyée et installé les meubles. En revanche, l’eau et l’électricité mirent une quinzaine de jours pour trouver la nouvelle adresse de Sidi Mohyidine.
Les jours passèrent paisiblement et Lalla Hniya, enfermée entre les nouveaux murs, avait décidé de ne plus évoquer la médina et à défaut d’une cour intérieure, elle passait la plupart de son temps sur la terrasse bavardant avec ses nouvelles voisines. Son époux s’était acheté des carnets et des dossiers. Sa nouvelle agitation laissait envisager qu’il avait des projets à entreprendre. Lalla Hniya l’observait de loin, avalait ses soupirs sans rien demander. Nour, quant à lui, passa avec succès son bac et son père, qui mettait en doute ses capacités, avait frôlé une crise cardiaque. Après l’inoubliable fête de mariage dans la médina, Lalla Hniya voulait marquer cet événement par une fête solennelle mais c’était Nour qui en tira le meilleur profit en imposant aux parents deux inoubliables semaines de vacances en Espagne. C’était dans la vieille Andalousie qu’il fit son baptême de feu en buvant sa première bière. Dès son retour, il s’inscrit à la faculté de droit de Rabat: « tu défendras les proches de mes amies, n’est-ce pas Nour, insista Lalla Hniya en apprenant qu’il se destinait à la profession d’avocat ». Ses anciennes voisines commencèrent à se plaindre du sort que le Seigneur leur a réservé, les fils, sans travail et aguerris par la misère, s’étaient lancés dans la contrebande des cigarettes, de l’alcool et le trafic du kif…Lalla Hniya avait remarqué que leurs moyens financiers s’amélioraient étrangement au fil des mois mais les rapports de leurs proches avec la police et la justice ne cessaient de s’aggraver. Elles se plaignaient surtout des avocats qui profitaient de leur désarroi pour les spolier sans grande peine.
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Dans sa chambre: peintures de Comerre et de Huysmans
Batoul, la seule à se plaire dans le nouveau quartier, investissait agréablement son temps. Belle et joyeuse, elle attira dès les premiers jours l’admiration des jeunes commerçants. Sa vie changea comme si elle venait de découvrir un autre monde et l’éloignement de sa communauté lui ouvrit un autre espace pour s’affirmer autrement dans la vie citadine. Dès lors, la fille de paysans ne portait plus le sirwal sous la jupe et faisait ses courses, les cheveux couverts d’un coquet foulard. Elle ne quittait la maison qu’après avoir donné un coup de pince à épiler à ses sourcils. Sa Lalla veillait au grain et chronométrait ses nombreuses allées et venues prétextées par des oublis… involontaires. « Gare à toi fille, les voyous sont aux aguets au coin des rues. Sois prudente, je ne te le dirai plus. M’entends-tu fille? Batoul souriait en cachette et attendait le lendemain pour écouter le même avertissement.
Sidi Mohyidine fut surpris un soir d’entendre Batoul lui annoncer qu’un groupe d’hommes l’attendait dehors pour lui parler. Il enfila vite son pantalon et sa chemise et descendit, inquiet, les voir. Ils étaient effectivement une dizaine, habillés en traditionnel ou humblement à l’occidental. Apparemment, c’était leur représentant qui lui tendit sa main pour le saluer, impeccablement vêtu d’une jellaba blanche et chaussé de babouches jaunes pointues. Il portait une barbe banale, sa tête était nue et son regard envoyait des signes de respect et d’admiration de circonstance.
- Nous sommes venus solliciter ton aide, dit le barbu en montrant un dossier qu’il cachait derrière son dos. Sa voix vive et son fort accent rural laissèrent perplexe Sidi Mohyidine. Nous sommes tes voisins dans ce quartier, enchaîna le barbu en mettant sa main sur l’épaule de son interlocuteur qui recula. Tu es un homme de l’administration et nous ne pouvons pas se passer de tes services et conseils. Vois-tu que le quartier se peuple de jour en jour et les problèmes se multiplient comme tu l’as sûrement constaté? La rue principale se dégrade, les trottoirs ne sont pas entretenus et les ordures s’accumulent sur les terrains vagues. Puis, où sommes-nous Sidi Mohyidine? A quoi sert d’avoir deux hamames si nous n’avons pas de mosquée. Est-ce raisonnable? Nous sommes complètement nus. Des musulmans, dans un pays d’Islam, sans maison de Dieu. C’est la catastrophe pour nous et pour nos enfants. Nos nouveaux dirigeants oublient l’essentiel. Où allons-nous? Avec quel visage affronterons-nous celui du Seigneur? Veux-tu ajouter ta signature à cette pétition et présider notre comité pour effectuer les démarches administratives. Tu seras, incha Allah, notre meilleur interprète et représentant.
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Le mouazen et la prière (Gérôme)
Le barbu parlait fort en gesticulant et quand il s’emportait, il s’approchait du visage de Sidi Mohyidine l’arrosant de ses postillons. L’air hautain, l’héritier de Monsieur Maurice feuilleta rapidement le dossier et le rendit aussitôt à son porteur. Il n’allait pas joindre son nom à ces indélicats qui l’importunaient à la nuit tombante. Mais le barbu était tenace et connaissait très bien son interlocuteur. Sachant qu’il était en face d’un notable comme on aime aduler dans les campagnes, il prit la main de l’ancien administrateur en lâchant un sourire faussement naïf:
- Nous te connaissons depuis longtemps Sidi Mohyidine, dit le barbu en présentant un de ses compagnons. Oustade Abdeslam qui enseigne la littérature arabe et moi qui suis adil, notaire traditionnel, étions élèves de ton défunt père, que Dieu ait son âme. Nous vous voyions, toi et ton frère l’accompagner pour faire les grandes prières. Il était un océan de savoir et de sagesse. Les vrais hommes partent Sidi Mohyidine, soupira le barbu. Il nous reste encore la Clémence du Tout Puissant. Qu’au jour des comptes, Dieu nous fasse place parmi les Prophètes et les savants, leurs héritiers. Ils étaient nos guides ici-bas, ils seront nos protecteurs là-haut.
Envoûté, le fils de l’imame vit traverser, en éclair, l’image de son père assis dans la cour égrenant silencieusement son chapelet. Il arracha le dossier de la main du barbu et d’une voix ferme usant à merveille de son jargon administratif grandiloquent arabo-colonial, il promit de faire le nécessaire et dans les meilleurs délais. « nous n’en espérions pas autant Sidi Mohyidine. A présent, rentrons chez-nous, Dieu nous a guidé vers la bonne porte, commenta le barbu en baisant la tête du fils de l’imame et de l’ancien serviteur du mandoub du sultan et de Monsieur Maurice » .
Lalla Hniya l’attendait impatiemment en pensant à son fils. « Qu’a-t-il fait ce malheureux dans cette ville lointaine, s’était-elle dit ». Batoul qui s’était cachée derrière la porte n’avait rien compris de la conversation et par conséquent elle n’en savait pas plus qu’elle.
- Comme tous les Marocains, ils se plaignent de tout et de rien, ils veulent une mosquée, informa Sidi Mohyidine en faisant des allées retours dans le couloir, le menton relevé. Ce sont des gens rustiques mais propres et responsables, pas comme ces analphabètes de la médina.
Le grand supérieur fut ravi de le voir entrer dans son bureau. Il se leva pour l’embrasser: « tu nous manques Sidi Mohyidine…En effet, j’ai reçu ce barbu, c’est vraiment le summum de la vulgarité et de l’indélicatesse. J’allais le mettre à la porte s’il ne s’était pas retiré de lui-même…
En ce qui concerne la mosquée, dit le grand supérieur sur un ton grave en fronçant les sourcils, nous tenons absolument à ce que tu t’en occupes en personne et nous ferons le nécessaire pour te faciliter la tâche. C’est un sujet très délicat et nous ne voulons pas que les affaires de dévotions tombent entre les mains des inconnus. Ce chapitre est donc fermé Sidi Mohyidine, conclut sur un ton autoritaire le grand supérieur ».
Quant aux équipements du quartier, le représentant de l’Etat ne lui exposa aucune garantie. En revanche, il surprit Sidi Mohyidine en lui proposant un lot de villa dans un lotissement de haut standing. Une société mixte était sur le point d’entreprendre des travaux après une longue attente litigieuse due aux villageois expropriés pour des raisons… d’utilité publique. « Nous savons Sidi Mohyidine que tu as opté, forcé, d’habiter dans ce quartier…tu auras le meilleur lot surplombant le panorama complet du Détroit…Ton quartier actuel, nous lui donnerons la mosquée que nous voulons. Laisse-les, le barbu et ses consorts. Ces gens ont encore devant eux un long chemin à parcourir pour apprendre à vivre en ville. D’autre part, Sidi Mohyidine, une société marocaine en stade de formation cherche des associés pour la construction d’un grand hôtel donnant sur la plage. Si tu as un apport consistant, une banque nationale sera prête pour accomplir la participation parfaite, es-tu partant Sidi Mohyidine? » L’ancien lecteur des mille et une nuits ne s’attendait pas à de telles largesses de la part de la nouvelle administration. Le grand supérieur savait donc tout sur lui. Il est vrai que Sidi Mohyidine avait acheté dans le hawma de Ramon alors que les bijoux de sa femme et la vente de la grande maison lui avaient apporté des sommes importantes. Seulement, à l’époque, tous les anciens de l’administration française ou espagnole qui s’étaient réfugiés chez leur protecteur avaient vidé les caisses laissant ainsi le pays à sec. Alors, quel scandale et quel danger aurait-il encouru s’il avait, lui le protégé de son frère, fait l’étalage d’une richesse imprévue aussitôt après le retour de Mohamed V.
Le grand supérieur interrompit ses pensées: « à présent, pour ces équipements, le chef de mon cabinet t’accompagnera dans les différents services… ».Les services compétents furent moins prolixes et surtout avares en tous. Le responsable de l’hygiène dévoila vite ses cartes. Il ne disposait ni de camions ni de personnel et quelques journaliers mis sous ses ordres, rémunérés grâce au surplus alimentaire américain, refusaient de se déplacer. « Pour satisfaire les exigences de son excellence, je ferai le nécessaire, promit le responsable des services ». Depuis, tous les vendredis matin, les employés de la municipalité rassemblent les ordures et y mettent le feu. Affolées, les femmes au foyer courent fermer les fenêtres, la fumée envahit le quartier et son odeur se mêle aux saveurs des cuisines. C’est une situation qui perdure encore…Sidi Mohyidine fut scandalisé par le remède administratif mais il s’étonna d’entendre les remerciements du barbu: « c’est mieux que rien Sidi Mohyidine ». Décidément, même lettrés, ces paysans sont incapables de comprendre. Le chemin sera long pour les citadaniser: « effectivement, ils auront encore à apprendre ».
Apprenant le souhait de ses anciens clients pour la construction d’une mosquée, la société anonyme refit face et fit don d’un terrain supposé sans acquéreur. Son bulldozer venait d’entamer les travaux d’un autre lotissement avoisinant et l’administration accepta facilement de transformer le projet d’espace vert, le terrain sans acquéreur, en mosquée. « Encore une affaire en or, dit le grand supérieur en taquinant le délégué-administrateur de la société anonyme ». En effet, les deux quartiers auront leur lieu de dévotions et le prix de terrain augmentera inexorablement. Extasié, le barbu jura de mettre une plaque à l’entrée de la mosquée rappelant le don de la société bienfaitrice.
Un étudiant en dernière année d’architecture en France proposa bénévolement le plan de la future mosquée. Il résolut ainsi son problème de mémoire de fin d’études. La maquette serait originale et il s’en tirerait avec la mention très bien. Une fois installé dans son pays, sa réputation de bon musulman lui garantirait un démarrage professionnel sans difficulté de trésorerie. Cependant, en vérifiant la forme de l’emplacement sur le plan de masse, il réalisa qu’il risquerait de ne jamais avoir son diplôme. La supercherie était grandiose. Stupéfait, Il constata que la façade orientée vers la Mecque était biscornue et aucun architecte au monde ne serait capable d’imaginer la forme à donner au mihrab. Bref, la société anonyme, contrainte de céder un espace dit vert dans le plan initial, avait obligé les équerres de son dessinateur de le grignoter de tous les côtés. On cria au scandale en frôlant l’émeute. Le grand supérieur intervint en personne pour concilier les protagonistes le soir même chez Sidi Mohyidine en obligeant le délégué-administrateur de revoir sa copie et par conséquent sa générosité. Le barbu fut ravi de constater que le fils de l’imame était en vraie colère : « votre véhémence me rappelle un grand homme, Sidi Mohyidine, chuchota le barbu dans son oreille ». Enfin, au nom d’Allah et de l’administration, les acquéreurs des terrains adjacents furent déplacés. Certains avaient protesté mollement. D’autres, épargnés des clameurs des hauts parleurs, avaient dissimulé leur satisfaction en bougonnements. L’étudiant fit le plan et le tira en plusieurs exemplaires que les commerçants affichèrent aussitôt sur leur vitrine pour la collecte des fonds. L’opération s’étant avérée juteuse, la société anonyme construisit, en un temps record, la mosquée à un prix… avantageux!
Le jour de l’inauguration de la mosquée fut très agité. Les hommes, pères et fils, s’étaient rassemblés à l’entrée de l’édifice flambant neuf cernant le grand supérieur et le représentant des affaires religieuses. Tout en étant comblés par la réalisation de l’édifice, certains habitants, les généreux donateurs en particulier, furent mécontents après avoir constaté que la plaque fixée la veille mentionnait que le don du terrain et la construction étaient le fait de la société anonyme. Le barbu, en notaire traditionnel, avait jugé confuse la formule étant donné qu’elle laissait entendre que la mosquée fut construite aux frais de ladite société: « on ne va pas afficher le mensonge à l’entrée de la maison de Dieu, protesta-t-il énergiquement ». Pour éviter l’irréparable, le grand supérieur donna l’ordre d’arracher la plaque et annula sa décision de donner le nom choisi à la construction. De toute les façons, cela aurait été une peine perdue, ses services de renseignements avaient noté que la maison de Dieu portait déjà le nom de mosquée de Ramon.
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Les belles mains: Bersier et anonyme
Pour célébrer l’événement et donner à sa présence dans le quartier un signal d’autorité s’ajoutant à la notoriété, Sidi Mohyidine avait prévu pour le soir un dîner pour les hommes, walima. Le grand supérieur et l’architecte en formation furent conviés. Sur la nouvelle terrasse, les paysannes avaient roulé le blé moulu et un veau, seule victime à dénombrer, fut égorgé et dépecé le matin par le boucher du quartier. Dès la fin du repas et après une chorale de rots, le barbu se leva et ordonna aux tolbas la lecture du Coran en leur répartissant, l’index tendu, les hizbs du Livre saint. Le délégué-administrateur profita du début du brouhaha et des youyous des paysannes, ravies de se retrouver dans leur élément, pour glisser dans la poche de l’architecte une enveloppe en signe d’encouragement. Le grand supérieur aimerait le voir passer la période du service civil à la tête du service d’architecture à la place du coopérant français sur le point de départ. Le mandataire de la société anonyme était complètement acquis à cette idée vu que le Français, trop rigoureux, modifiait sans arrêt les plans qu’il lui soumettait. A vrai dire, vu que le jeune étudiant avait fait preuve d’une grande coopération avec les représentants de l’Etat et de la société anonyme, le geste généreux du délégué-administrateur lui signifiait qu’on aimerait le garder, tout avantages garantis, dans l’administration pour être à l’écoute de ses…concitoyens. Heureux, le barbu fonça sur eux, les retint entre ses bras et les postillonna de ses éloges, sans plus. Conscient de son rôle éminent dans le quartier et probablement dans la ville s’il réussissait la mission que la nouvelle administration lui avait confié, Sidi Mohyidine regretta un moment d’avoir refusé la proposition de présider la délégation de pèlerins. Lalla Hniya n’avait pas tort mais l’époux arrogant ne l’avouera jamais. Il ira en simple membre de la délégation, la présidence étant prise par un autre dévot occasionnel.


Insoumission: peintures de Weeks et de Dehodencq
Cependant, la cérémonie religieuse ne régla pas la suite. Toujours en présence du représentant de l’Etat, la première prière du vendredi allait tourner en catastrophe. Profitant du fait qu’elle avait équipé la nouvelle mosquée en minbar, en copies du Coran et en nattes tout en s’engageant à payer les factures d’eau et d’électricité sans négliger, bien entendu, les émoluments à verser au mouazen et au fqih chargés des prières quotidiennes, les affaires religieuses s’étaient données toute l’autorité pour désigner l’imame de la prière du jour sacré, le vendredi. Ce dernier était jeune, le visage rasé et avait une voix aigüe. Dès la fin de sa première prestation, une rumeur monta dans les derniers rangs. Apparemment, sa candidature n’était pas à la hauteur de la charge attendue. « Nous voulons un vrai fqih pour diriger la prière du vendredi et pas une chanteuse de télévision, protesta le barbu en se détachant des bras s’efforçant de le retenir ». Le grand supérieur donna un coup de coude à Sidi Mohyidine, ce qu’il craignait arriva enfin. « En plus, il est fonctionnaire, hurla le barbu. La parole d’Allah doit être prononcée par un homme de piété ne se consacrant qu’à Lui seul, la bouche écumante et le turban défait sur ses épaules, enchaîna le barbu constatant que son plan de mettre la main sur la mosquée s’était soldé par un échec retentissant vis-à-vis de Dieu et de ses propres partisans ». En matière de dévotions, on peut faire des dons, mais le makhzen ne fait pas de cadeau. Le jebli, tout lettré qu’il était, ignorait cette règle, inexistante dans les campagnes.
- Vous vous calmez, toi et tes complices sinon je fais intervenir à l’instant même les forces de l’ordre, leurs cars ne sont pas garés loin d’ici, ne fait pas le malin avec moi, menaça le représentant de l’Etat.
Sidi Mohyidine intervint à temps et retint le bras du grand supérieur, le poing tendu prêt à agir. Il poussa le barbu vers l’extérieur l’empêchant de crier davantage: « Dieu est le Tout Puissant », tout en constatant que ses partisans entamèrent en douceur leur débandade. « Vois-tu, tu es seul, lui dit-il en l’avertissant ». Le fils de l’imame lui fit remarquer que le prêcheur qu’il voulait imposer était étranger à la ville, qu’il arrivait à peine de la campagne et que son père, disait en s’appuyant sur une fatwa ancienne, que la prière du vendredi doit être célébrée par un homme connaissant les habitudes, les coutumes et le parler de ses ouailles. En toute vraisemblance le Clark Gable de la médina avait, bon gré mal grè, ingurgité quelques bribes du savoir théologique puisqu’il vainquit, dès le premier round, l’ardeur du contestataire.
Rassuré par l’issue heureuse d’un combat gagné d’avance, le grand supérieur remercia Sidi Mohyidine: « au fait, cet énergumène a failli me faire oublier de t’informer qu’il y aura bientôt une table ronde avec la banque finançant le projet du grand hôtel, se rappela subitement le représentant le l’Etat… Je te tiendrai au courant à temps ». L’ancien collaborateur de Monsieur Maurice le remercia à son tour. Quoi qu’on dise, le makhzen, clément et miséricordieux, n’abandonne jamais ses serviteurs, anciens et nouveaux, ainsi que leurs descendants en oubliant sciemment les égarements de certains parents, poussés par le maudit Satan, dans l’abîme de la félonie.
Après ces troubles sporadiques et sans gravité majeure, le quartier s’habitua à son nouvel imame et aux clameurs du mouazen. Néanmoins, la vie familiale de Lalla Hniya allait connaître d’autres bouleversements radicaux. Tout en se lançant dans des projets dont il était le seul à connaître le secret, Sidi Mohyidine prit subitement goût à la lecture des livres religieux. Il étonna sa femme par son assiduité pour les prières quotidiennes qu’il ne faisait plus depuis la disparition de son père. Le barbu et ses amis prirent l’habitude de venir le voir fréquemment, comme s’ils avaient conclu un pacte les unissant et les protégeant mutuellement. Pour leur prouver sa sincère adhésion, il laissa pousser une fine barbe. Un matin, il décida d’enterrer son propre passé, il jeta aux pieds de son épouse stupéfaite, ses costumes et ses chaussures: « je n’en veux plus, annonça-t-il. Désormais, je ne porterai que les jellabas, les farajias, les sirwals et les babouches citadines, précisa-t-il sur un ton hautain ». La période de la stupéfaction révolue, Lalla Hniya, heureuse et rassurée, s’était mise alors derrière sa machine à coudre pour donner plus d’éclats à l’illumination spirituelle et foudroyante enveloppant l’esprit et le corps d’un mari hollywoodien il y a si peu.
« Mais Allah n’a jamais interdit de porter les chaussures normales, s’écria un jour d’hiver Lalla Hniya. Tu vois bien que le linge refuse de sécher. Aie pitié de nos bras, ils sont épuisés à force de suspendre tes chaussettes au-dessus du brasero ». En effet, le retour aux sources de Sidi Mohyidine avait coïncidé avec la saison du soleil, ce qui était un bon signe. Mais quand les premières pluies avaient fait leur apparition révélant la faiblesse de la chaussée et faisant retourner les trottoirs sur leur dos, les babouches du re-converti ainsi que ses pieds s’enfonçaient dans la boue et c’était à Batoul, qui l’attendait sur le seuil de la porte, de le débarrasser de son harnachement traditionnel. Résultat, une corvée de plus pour les deux femmes dictée encore une fois par Sa Volonté. De peur de contrarier cette dernière, elles avaient simulé leur colère en abnégation, puis, s’en était trop, elles avaient fini par protester. Sidi Mohyidine opta finalement pour l’achat des chaussures sans lacet, facile à enlever et à remettre à l’entrée de la mosquée…
A Rabat, Nour décida un soir de mettre fin à ses études. Il retourna dans sa ville natale et refusa de donner la moindre explication à ses parents. Il ria en apprenant le nouveau passe-temps de son père. Puis, il décréta, quant à lui, un rythme de vie qui dure encore: s’habiller impeccablement, sortir le soir et ne rentrer que le lendemain matin pour dormir.
Sidi Mohyidine devinant, quant à lui, le passe-temps de son fils, tenta un soir de le remettre sur le droit chemin. Nour ne l’avait même pas regardé, il avait la main tendue vers sa mère pour attraper quelques billets à l’effigie de Hassan II. Se sentant humilié, le père menaça le fils de le rejeter hors du foyer. « Je connais plein d’escrocs de ton espèce, mon cher père, des cracks, pas des khattafas, voleurs à la tire, lui rétorqua Nour en rappelant un événement faussement banni des mémoires. Ta place dehors était restée vacante et il me revient de droit de l’occuper, n’est-ce pas mère? ». Lalla Hniya, ses lèvres serrées dans sa bouche, s’interposa à temps et poussa son fils hors du champs de bataille. En mettant ses mains sur le dos de son fils, elle réalisa que désormais, sa tâche, une nouvelle, serait très rude.
Affranchi de toutes les contraintes, Nour fit une entrée fracassante dans le milieu des adultes. La nuit s’était éprise de lui. Elle lui dévoila ses secrets et lui fit connaître des hommes et des femmes avec lesquels les identités se croisent et se séparent. Il devint en peu de temps l’étoile filante des boîtes, des bars et des lieux secrets qui appartiennent aux anonymes. Son atout est de savoir créer la joie là où elle faisait défaut. Les réunions sans sa présence sont ternes, confirment ses amis de la médina et de la fac devenus personnalités importantes et sur lesquels son ascendant est resté intact.
Parallèlement à son refus de travailler, il se forgea une personnalité qui se permet des extravagances, répréhensibles en d’autres lieux. Il sait beaucoup de choses sur tout le monde et on tolère ses excès de langage et parfois d’action en échange des missions qui font rire ou grincer les dents. C’est l’homme qui incarne en lui toutes les rivalités des uns et des autres, la voix des vainqueurs et des vaincus. Sa mission principale est de divulguer la vérité certaine mais sans preuves. Il est le garant de la calomnie, de la diffamation et de la médisance. « C’est mieux que le métier d’avocat mère, avait-il dit à sa mère qui s’inquiétait pour son avenir. Je ne défends pas , je traite».



Matisse à Tanger
31 août 2008
Prochain Lalla Hniya: La voix du Caire (9)