LALLA HNIYA…UNE HISTOIRE ANCIENNE (10)

LE SALON MAROCAIN

Comme prévu, c’était au lendemain des bagarres que la réunion eut lieu. Un autocar loué par le parti déposa les frères ennemis devant la villa de l’avocat qui les attendait en compagnie de deux modérés. Pensant à une machination odieuse en voyant ces derniers, un contestataire, les yeux encore gonflés, fut choqué et proposa à ses compagnons de rebrousser chemin. Nour s’y opposa fermement tout en promettant une réunion chaude lors de laquelle ses balles n’épargneraient ni le parti ni le syndicat qui lui est affilié.

Un adolescent vêtu d’une blouse blanche leur ouvrit la porte d’entrée et disparut aussitôt dans un couloir. « Soyez les bienvenus, vous êtes chez-vous, leur dit le médiateur. » Impressionnés par le faste intérieur, les frères, resserrés les uns derrière les autres, étaient restés silencieux et intimidés. Originaires, dans leur grande majorité de familles modestes, ils s’étaient trouvés, par traîtrise, dans un décor de la classe dominante, leur ennemi et contre laquelle ils s’étaient en principe décidés de combattre. « Suivez-moi, nous serons mieux dans l’autre pièce, enchaîna leur hôte et frère, un grand sourire de satisfaction ornant son menton. » Nour jeta un coup d’œil sur une paire de défenses d’ivoire exposée avec éclat entre deux fauteuils en cuir et sur des peintures aux géométries indéchiffrables et aux couleurs vives. « Nous sommes dans quel film, chuchota-t-il dans une oreille. » Les épaules écrasées, son camarde, excédé, le regarda d’un sale œil et lui dit d’une voix brisée: « tais-toi idiot, nous ne sommes pas à la fac. »

Le maître des lieux (Clairin) et intérieurs à Fez

« Mettez-vous à votre aise, gardez vos chaussures, leur demanda distraitement l’avocat médiateur. » Étourdis par l’imposant salon marocain et son merveilleux tapis qui couvrait son sol immense, ils s’étaient tous accroupis pour enlever leurs chaussures exécutant ainsi une règle traditionnelle indémodable chez les musulmans. Ne s’attendant pas à un tel écroulement mental de ses amis et malmené subitement par un tourbillon de pensées ambiguës, Nour les regardait, incapable de prononcer le moindre petit mot. Il s’était rappelé que ses parents lui interdisaient de pénétrer dans le salon, nettement plus petit, avant d’ôter ses chaussures. Sa mère leur disait, à lui et à ses deux sœurs, que cette pièce, centrale sans être au centre, était presque sacrée puisqu’elle est destinée, outre les réceptions, aux prières, aux célébrations des veillées coraniques, aux fiançailles et à la conclusion de contrat de mariage.

Piégés dans un luxe inattendu, les frères invités s’assirent dans une confusion qui a failli faire éclater de rire leur hôte. Dans leurs réunions syndicales, ils avaient l’habitude de se mettre en groupes partageant les mêmes convictions mais dans le grand salon, après un temps de bousculade polie et des croisements indécis, ils s’étaient trouvés assis, toutes tendances confondues. Décontracté et ayant la certitude d’avoir réussi son premier coup, le médiateur prit place en face de Nour et commença de parler du beau temps hors saison dont le prolongement anormal risquerait d’aviver davantage l’inquiétude des paysans pauvres et riches. Le Maroc risquerait, selon ses affirmations, encore fois de se trouver dans l’obligation d’importer des céréales en grandes quantités ce qui serait très dommageable pour la balance commerciale.

Pendant ce prologue météo-économique, Nour s’était lancé dans une inspection minutieuse des meubles. Il ne fut impressionné ni par les jolies broderies des coussins, sa mère en faisait nettement mieux, ni par les socles ciselés des banquettes, son grand-père avait légué à ses fils des pièces d’une rare beauté que la corporation des artisans menuisiers lui avaient offertes comme pièces uniques lors d’une fête religieuse. La curiosité de Nour s’était plutôt fixée sur deux énormes lustres et des peintures accrochées tout au long des murs. Il n’arrivait pas à saisir le sens de ce drôle de mariage liant la prospérité de l’ameublement, les lustres glorieux et l’innocence des peintures.

Intrigué, il ne s’était même pas rendu compte que sa tête était renversée en arrière et que ses yeux, grands ouverts, dévoraient les deux lustres. Scandalisé par son attitude, son voisin lui donna un coup de coude: « tu n’as jamais vu des lustres, voyons, baisse ta tête, un peu de décence. » Nour soupira en secouant sa tête et lui demanda calmement si les dessins étaient faits par les enfants de l’avocat. « Mais non idiot, ce sont les tableaux de peintres dits naïfs, chuchota excédé le voisin, très inquiet pour la balance commerciale et l’augmentation du prix du pain qui en découlera pour les masses populaires. Ils sont en général pauvres et analphabètes, ajouta-t-il. Les autres, accrochées dans le salon européens ce sont des tableaux de peintres marocains modernes très connus, renseigne-toi, il n’y a pas que la politique dans la vie. Tu me laisses écouter. »

Peintures: Ourdighi et Cheaïbia

Les jambes croisées, le médiateur développait en termes claires la question agraire, les vertus de la réforme de la propriété et la politique des barrages, désastreuse pour la grande majorité des ruraux condamnés à abandonner les campagnes pour se réfugier dans les villes incapables de les prendre en charge. « L’avenir prouvera la justesse de nos critiques. Cette politique menée par un pouvoir autocratique échouera à court terme…Nous allons, les yeux ouverts, vers la catastrophe…En matière de la production agricole, la concurrence des pays de la communauté européenne réduira à néant les choix d’une politique impopulaire, promit le médiateur à haute voix, les bras levés qu’on aurait cru qu’il était en cours de chauffer le début d’un meeting électoral avant l’apparition du grand leader. » Toujours silencieux, les frères invités avaient tous orienté leurs yeux vers Nour qui venait de glisser sa main dans sa poche et la retirer vide. Anxieux et intimidés plus que gênés, ils auraient bien aimé le voir sortir son paquet de cigarettes pour en allumer une leur permettant ainsi d’en faire autant. Sachant qu’ils étaient disloqués dans leur tête, leur camarde Nour, leur envoya seulement un sourire écrasant et férocement sadique. Le médiateur, en bon avocat et chasseur d’opportunités, qui les observait du coin de l’œil tout en détaillant ses convictions sur la réforme agraire frappa dans ses mains et fit ressurgir instantanément l’adolescent à la blouse blanche. « J’ai oublié le coffret sur mon bureau, le briquet est dans le tiroir et n’oublie pas de nous apporter à boire, ordonna fermement l’avocat. »

Le jeune homme, très agile, réapparut en peu de temps et tendit, l’échine courbée, le coffret et le briquet à son maître. Il quitta rapidement le salon pour réapparaître à nouveau portant un grand plateau rempli de verres vides, se mit au milieu du salon en regardant, perturbé, les invités. Souriant et en bon connaisseur des traditions, Nour lui fit signe de poser le plateau à ses pieds. « Merci Nour, lui dit le médiateur. Que Dieu ait l’âme de ton grand-père. » Le petit fils de l’imame ne lui répondit pas, il contempla les verres avant d’en saisir un qu’il ausculta sous les yeux effarés de ses camarades. Le mal élevé comme disait sa mère avait reconnu dans le poids et les motifs de la matière une authentique pièce de cristal. Sa mère en avait juste quatre, très anciennes, qu’elle avait alignés sur la commode du salon et tenait à les dépoussiérer elle-même. « Ne touchez pas à mes verres, avertissait-elle constamment. C’est le souvenir de mes parents. »

Souvenirs et tradition

Le garçon à la blouse blanche investissait le salon par ses allées et venues. Nour lui envoya un sourire complice en le voyant déposer à ses pieds deux autres plateaux, celui des théières et celui des tasses de café. Il allait éclater de rire le voyant à nouveau roulant sur le tapis épais une grande table qu’il mit au milieu et sur laquelle il disposa un grand plat chargé de gâteaux traditionnels et un autre remplie de petits fours. Puis, il mit tout autour de la table des piles de petites assiettes et des serviettes en papier fin. L’hôte interrompit son analyse du cercle vicieux dans lequel se débattait le pouvoir pour demander à son jeune domestique de reprendre le coffret et de faire le tour du salon. Aucun fumeur n’osa toucher aux cigares sauf Nour qui en prit un et laissa à l’adolescent le soin de le lui allumer tout en le regardant les yeux dans les yeux. « Tu peux disposer Mohamed, ordonna le maître des lieux à l’adolescent grimaçant sentant la flamme du briquet au bout d’un cigare farouchement résistant. C’est à Nour de désigner le frère qui distribuera les verres et les tasses pour ceux qui préfèrent le café. »

Majid, l’avocat et médiateur, était grand et mince. Son agilité verbale se confondait avec sa sympathie spontanée qui faisait oublier à ses coéquipiers de la direction du parti, rompus à la modestie, son élégance et son penchant pour les choses luxueuses. C’est dans le scoutisme d’un parti nationaliste qu’il fit ses premiers pas de militant. Après l’indépendance, il fut parmi les premiers jeunes contestataires à défendre les dissidents qui s’étaient rangés dans l’opposition radicale. De toutes les crises qui avaient secoué son mouvement, Majid ne fut jamais ni arrêté ni enlevé. On le considérait comme un modéré habile, toujours prêt aux négociations délicates et dans certaines sphères de l’administration on lui demandait volontiers son opinion sur les questions jugées vitales pour la nation. Au sein du parti, sa neutralité bienveillante entre les tendances lui avait valu l’estime de tous ses compagnons et ses bons offices dans le dénouement des conflits explosifs étaient toujours couronnés de succès. C’était lui qui sillonnait le pays pour réconcilier les militants en discorde ou défendre leurs maximalistes devant les tribunaux, voire négocier leur libération en échange de leurs concessions. Son expérience de scout devait normalement le destiner à s’occuper de la jeunesse de son organisation mais les durs, tout en appréciant sa magnanimité, lui avaient barré la route…La jeunesse était leur secteur mobilisateur faisant contrepoids aux modérés. Nour se méfiait de lui et l’avait surnommé le Valentino de la capitale chérifienne, quant à Majid, il évitait de débattre des sujets importants en sa présence sauf ce jour là dans sa propre villa.

Préparant ses invités à subir doctement son réquisitoire et son plaidoyer, Majid avait le dos penché légèrement en avant, les deux bras étendus sur les coussins brodés, alignés contre le mur, et les jambes croisées. Il interrompit brusquement sa causerie en suivant du regard un frère distribuant prudemment boisson et pâtisserie…C’était le moment décisif de passer du général au précis.

Il se frotta lentement les mains, fixa le plafond d’un regard voulu pénétrant préparant de la sorte son auditoire à écouter des propos graves, ferma les yeux puis écarta ses mains après avoir caressé délicatement ses tempes. « Nous voilà enfin réunis dans la fraternité et la cohésion qui sont les grandes forces de notre organisation depuis son apparition, dit-il en avançant les bras puis se tut en promenant ses yeux sur les visages figés de son auditoire. » Pris dans un étau de recueillement comme s’ils venaient d’enterrer un martyr de leur mouvement, certains militants écrasèrent leur cigarette, d’autres, tenaient serré dans leur main les verres qu’ils n’osaient plus porter à leurs lèvres. Nour ralluma son cigare, expédia un nuage de fumée et posa sa tasse qu’il tenait dans le creux de sa main. Il réalisa tardivement qu’ils s’étaient faits berner lui et ses émules, les voyant soumis au respect de la demeure et du… notable, le maître des lieux. N’ayant plus aucune prise sur l’ambiance, il comprit vite qu’il n’aurait aucune chance d’enflammer la réunion. Majid le regarda un moment en souriant comme s’il voulait lui adresser un message particulier: « ce n’est pas un oisillon de ton espèce, encore gêné par ses langes, qui me barrera la route. » Le modéré du parti contestataire, maîtrisait à merveille les mécanismes de la culture et de l’éducation traditionnelles. Bref, il savait comment naviguer dans le tréfonds de ses invités.

Notables citadin et rural. Intérieur d’un riche notable

Après un arrêt volontaire imposant un silence de respect et de crainte, Majid reprit son discours dans la langue de Molière qu’il interrompit aussitôt apprenant par le chuchotement de son voisin que parmi les invités une bonne partie était formée d’arabisants. D’un air exagérément exaspéré, il s’excusa en prétextant d’avoir consacré la semaine aux journalistes étrangers venus s’enquérir sur les préparations de la campagne électorale. Cela l’empêchait, bien entendu, d’étudier les dossiers de ses clients et lui faisait perdre sa langue maternelle, ajouta-t-il: « Que voulez-vous que je fasse. Le parti m’a chargé de cette tâche ingrate pour prouver à l’opinion internationale que notre seul but est d’établir dans ce cher pays une véritable démocratie… » Il se lança d’une manière inattendue dans un discours académique sur le fonctionnement des institutions, les droits des citoyens et de la femme qui brillait par son absence dans le grand salon. Et d’un ton sévère et paternaliste, il demanda à ses frères invités de ranger leur carnet et leur stylo: « je veux un débat franc, sincère et constructif, leur dit-il les voyant se comporter comme s’ils étaient dans un amphithéâtre. » Nour, perdant non déclaré, ne l’écoutait pas, il fumait son gros cigare, les yeux à peine ouverts. Le fiasco fut très dur, insupportable et humiliant. Ses amis n’écoutaient pas le maître-avocat mais le maître tout court.

« Notre pays franchira dans les jours qui viennent l’obstacle qu’on a dressé devant les aspirations démocratiques. Croyez-moi quand je vous dis que le chemin à parcourir sera long et tortueux. En tant que militants, nous devons tirer de l’expérience de nos frères en prison ou en exil les grandes leçons qui s’imposent pour affronter les forces rétrogrades. Nous avons assez souffert et nous avons dilapidé beaucoup de nos efforts, s’emporta subitement l’avocat. Le romantisme verbal oriental et l’aventurisme latino-américain ont montré leurs limites. Nous ne pouvons plus nous offrir le luxe de martyre. Soyons réalistes et regardons autour de nous. Nous sommes un peuple composé de langues et de tempéraments différents d’une région à l’autre. La colonisation a laissé un pays prisonnier de ses propres interrogations et entre le nord et le sud le particularisme risquerait de s’exacerber si nous n’y prenons pas garde. Qu’on le veuille ou non, nous devons notre union à notre religion et à la monarchie. Il est vrai que nos frères dans les villes et dans les campagnes aspirent à. » Majid se tut brusquement. Une voix aiguë de femme, son épouse, fit irruption dans le salon coupant court le prêche moderne et conciliant de l’orateur. Agacé, celui-ci caressa son front, un sourire forcé au coin des lèvres. « Soyez les bienvenus, dit la femme. Votre présence nous comble de joie. Où est-il ce Mohamed, les verres sont vides Majid. Ce n’est pas comme ça qu’on reçoit ses invités. Quelle honte, enchaîna-t-elle en français. »

Pouvoir (Constant) et contre pouvoir (Bouchard)

La créature était très grande et très maigre. Vêtue d’un costume noir en velours, le front dissimulé sous une frange noire et raide. On ne voyait d’elle qu’un menu visage outrageusement maquillé d’une main très expérimentée. Elle parlait sans arrêt et très vite. Sa langue avait une dextérité incomparable puisqu’elle sautait du français à l’arabe ou de l’anglais à l’espagnol pour revenir aux deux premières prouvant d’une manière spontanée qu’elle était en possession d’un savoir solide et qu’elle appartenait à un groupe social puissant. Pas un mot de politique ne s’échappa de sa bouche. On apprit que le beau temps hors saison lui donnait des allergies et que ses secrétaires, incapable d’évoluer dans le pays de paresseux, lui faisaient subir des retards et des tracasseries. Elle acheva son intervention accélérée en dénonçant les minables s’occupant des paperasseries dans l’administration: « c’est monstrueux, pour faire une carte d’identité à Mohamed, il a fallu que j’aille moi-même chez ces bons à rien pour confirmer qu’il travaille chez moi. C’est insensé, on n’a pas que ça à faire tous les jours, protesta-t-elle en s’adressant à son époux frottant son front. »

Nour la regardait s’agiter en souriant. « Si ma mère voyait ce que c’est une femme moderne, murmura-t-il en bloquant une forte envie de rire. » La femme de Majid l’avait impressionné et il avait senti une grande admiration à son égard en voyant l’époux complètement écrasé au milieu de ses modérés. « Tu ne trouves pas ça douteux, la femme de Rock Hudson ressemble à un manche à balai, glissa-t-il dans l’oreille de son voisin qui sursauta. »

Cependant, la femme de l’avocat avait changé de thème et continuait de parler sans faire attention ni à son mari qui s’impatientait ni aux réactions discrètes de ses invités. On apprenait que l’office de change l’enquiquinait avec ses réglementations archaïques et si elle n’osait pas dire aux douaniers ce qu’elle pensait de leur métier c’était uniquement pour des raisons de pudeur et de condescendance, assura-t-elle, la tête haute. « Tu as raison madame, l’interrompit un contestataire. C’est la faute au peuple qui ne se révolte pas contre la corruption. » L’épouse moderne ne lui répondit pas comme si elle venait d’entendre une dénonciation sans la moindre importance. Puis, concernant le peuple, elle avait le petit Mohamed et probablement des Fatmas pour d’autres tâches. C’est largement suffisant pour côtoyer et connaître cette chose dite peuple. Elle quitta le salon en leur souhaitant une très agréable continuation. Soulagé, son époux toussota et reprit son discours sur les aspirations des masses dans les villes et dans les campagnes et conclut: « voilà notre option mes chers frères que nous venons de concevoir ensemble. »

Nour se leva et se dirigea vers une peinture naïve représentant des écoliers coraniques assis autour de la lampe d’Aladin puis se rassit lentement. « Je serais heureux d’entendre vos suggestions car le débat démocratique doit s’exercer à la base, le sommet de l’organisation dont je suis l’humble représentant en tiendra compte et agira en conséquence. » L’avocat médiateur prononça gravement ses mots, l’attention de son auditoire s’étant fixée sur les gestes de Nour. 

Le soleil venait de quitter le ciel de Rabat et l’obscurité pénétrait en douceur dans le grand salon. L’avocat frappa dans ses mains pour ordonner à son domestique d’allumer les lustres. Une explosion de lumière surprit ses invités. Les frères dressèrent, hébétés, leur tête vers les lustres majestueux. Ils se regardèrent étrangement comme s’ils venaient de faire connaissance. Nour écrasa son cigare et se leva déclenchant le même mouvement dans le reste du salon. Tous les belligérants se regroupèrent auteur de Majid qui s’apprêtait à leur donner les dernières consignes.

- Nour, on ne t’a pas entendu parler, dit une voix sur un ton moqueur. C’est quand même bizarre, tu n’as pas de questions à poser?

- Si, si, j’en ai une, très important. Ce sera quand la prochaine réunion pour manger les petits fours?

Un éclat de rire explosa perturbant la sérénité de la fin de la réunion. Les modérés, prudents, se détachèrent de l’avocat et se dirigèrent vers la sortie. Souriant, Majid prit Nour par le bras et l’accompagna jusqu’à l’autocar.

Au restaurant universitaire, Nour écouta calmement la discussion entre les frères réconciliés et demanda sans réfléchir à un modéré s’il connaissait la femme de l’avocat: « c’est une architecte qui a fait des études aux USA. » Un contestataire intervint pour préciser que l’épouse de Majid

connaissait les capitales européennes mieux que les quartiers de Rabat et qu’on se préparait à lui confier les projets de plusieurs complexes touristiques à travers le pays. Mécontent, le modéré quitta la table en emportant son plateau constatant que le déballage de la vie privée allait salir ses oreilles. Le contestataire donna des détails complets.

Nour apprit que le manche à balai de leur hôte s’appelait Niema et qu’elle était la fille d’un riche marchand de matériel agricole. Originaire de Fez, comme tous les riches de l’époque et nationaliste de première heure, l’heureux marchand voulait faire d’elle le modèle de la nouvelle femme marocaine, moderne et traditionnelle. Pour ses études, il l’avait envoyée en Amérique jugeant le pays de l’ancien protectorat indigne pour sa fille, le fils de l’un de ses employés ayant passé avec succès le concours de l’École des Mines. Après son retour au pays, il refusa de la donner en mariage à l’avocat Majid, issue d’une famille modeste et portant un nom sans consistance sociale, car il l’avait jugé farfelu et sans avenir prospère. Pour faire prévaloir le moderne sur le traditionnel, la fille modèle trouva la solution, la seule: elle tomba enceinte. Le père accepta de son plein gré le mariage de sa fille quatre mois avant la naissance de son premier petit-fils. La honte fut évitée de justesse dans la noble et riche famille, le grand-père en gardera quand même des séquelles perturbantes: de temps en temps et après la révision de quelques factures douteuses ou le retournement de gros chèques sans provision, ses employés le ramassent dans son hangar, évanoui, la langue saignante.

Histoires d’amour (Waterhouse, Lewis, Lebrun et ?)

Une fois que le déballage fut étalé sur la table, le contestataire reconnaissait que le manche à balai, Niema, possédait de grandes capacités de travail et de créativité. Son talent lui était reconnu, à l’époque, par de nombreuses constructions dans le pays et sur la côte espagnole. D’ailleurs, après son intervention dans le grand salon, un avion privé l’attendait pour survoler le Détroit en direction de Marbeille. Le manche à balai venait d’emporter le marché de trois projets fabuleux. « L’époux s’occupe de la démocratie dans les villes et dans les campagnes et l’abeille se charge des business nationaux et internationaux. Voilà comment seront les heureux couples dans ce cher pays, conclut amer, le contestataire en dressant son majeur. »

Tard dans la nuit, les étudiants de la cité furent réveillés par les cris du Tangérois. Nour était ivre et dansait en slip autour de ses livres en flammes. Ses amis avaient vainement essayé de le maîtriser mais aucun d’entre eux n’osa l’approcher, le révolté avait préparé sa défense en s’armant de pierres et de bouteilles vides. « Il vous a ensorcelés bande de bâtards criait-il. C’était la bourgeoisie nationale camouflée sous le burnous du socialisme local. » Il riait en se cambrant, tellement content de voir les couvertures de ses livres se transformer en cendres. Il se leva tard le lendemain, se lava au hammam et quitta Rabat après avoir fait ses adieux à ses amis et à ses ennemis.

Il sonna chez lui dans l’après-midi, Batoul lui ouvrit la porte et porta sa valise sur la terrasse.

Quelques années plus tard, après avoir exécuté quelques missions délicates pour le compte du makhzen à l’intérieur et à l’extérieur du pays, en son nom propre ou celui de son parti, Majid fut chargé de plusieurs responsabilités ministérielles tout en étant député. Les frères contestataires n’ayant pas détourné leurs convictions de l’objectif initial, furent, lors de cette période, les invités de ce même makhzen dans des lieux spécifiques dont le but initial et final est de faire visiter aux récalcitrants les recoins de leur propre tréfonds. Quant à Nour, il est toujours ailleurs… à Tanger.

Ailleurs…

14 septembre 2008

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