LALLA HNIYA…UNE HISTOIRE ANCIENNE (9)

LA VOIX DU CAIRE

Nour avait souvent entendu sa mère conseiller à ses voisines de mettre leurs enfants à l’école. Lalla Hniya, comme la quasi majorité de sa génération, n’a pas connu les classes, ni modernes ni coraniques, car cela ne se faisait pas à son époque. En revanche, dans les familles des lettrées, c’était son cas, les femmes avaient le privilège de sauvegarder la culture orale, honnie par les hommes valorisant à l’excès l’écrit. C’est ainsi, et dans certains cas, les femmes avaient véhiculé des événements, des anecdotes et des récits très souvent censurés, voire interdits d’écrits par les lettrés. Il est vrai aussi, que dans certaines familles aisées, les femmes pouvaient avoir accès à l’écriture, le minimum requis pour apprendre le Coran. L’oisiveté des Marocaines de grandes familles se réduisait donc à préserver les non dits, souvent déformés ou exagérés, les contes, la couture et la broderie.

Oisiveté et le bouche à oreille

Dans les campagnes, seuls les fils des notables avaient le privilège de faire des cycles longs de l’enseignement religieux. Ils avaient le savoir et la terre. Les fils de leurs métayers fréquentaient l’école coranique le temps d’apprendre les premières sourates du Coran de quoi faire les prières quotidiennes. Tout en étant enfant, l’écolier rural pauvre avait déjà l’obligation d’apprendre à sortir et à faire entrer le troupeau qu’il gardait aux heures creuses, sans école.

La charifa leur parlait de l’éducation en confondant le savoir, ilm, et les bonnes manières. Encore écolier, son fils avait éclaté une fois de rire quand elle avait cité l’exemple de l’Egypte: « les jeunes étudiants y vont pour apprendre à parler et à se brosser les dents ». Elle avait juré que sa connaissance en la matière était exacte et ni elle ni ses voisines n’étaient convaincues de l’explication que l’enfant s’obstinait à leur faire comprendre: « écoute maman, le mot adab en arabe veut dire littérature et adab en notre langue de tous les jours veut dire être bien éduqué, expliqua vainement le mal élevé qui ose contredire sans fondement sa mère, , en présence d’autres personnes  ».

A vrai dire, Lalla Hniya ne se trompait pas, elle interprétait à sa manière ce que son époux lui disait en quelques phrases. A l’époque certains traditionalistes, répugnant l’enseignement de d’occupant, espérant que le pouvoir à venir serait, sans conteste, arabe et nationaliste, envoyaient leurs fils au pays du roi Farouk devenu par la suite celui de Nasser. Ce bouleversement rassuraient ces mêmes traditionalistes tout en mettant en garde les proches du Protectorat qui avaient opté, quant à eux, pour l’université de la France « protectrice ». Parallèlement, au sein même de ces traditionalistes, des voix s’élevaient pour apostasier le Raïs égyptien pour avoir destitué le roi Farouk et de s’en être pris violemment aux frères musulmans en pendant leur guide Sayid Qotb. En France, au sein des étudiants marocains, supposés servir le Protectorat après leurs études, un mouvement nationaliste s’était fait annoncé défiant le pays d’accueil et les collaborateurs dans les villes et dans les bleds. Dans cet écheveau politique, nationaliste et religieux, Lalla Hniya experte dans la broderie et par conséquent dans le démêlement, sans dégâts de ces fils, comprenait ce qu’elle pouvait, aux autres de démêler ce qu’ils avaient imprudemment noué!

Le roi Farouk, l’université al Azhar et Sayid Qotb

De son vivant, l’imame évoquait, lors de ses causeries, le pays de l’Université d’Al Azhar et ne cessait pas de stigmatiser l’état de décadence dans lequel était plongé le monde arabe depuis des siècles. Son fils, Jaefar, vantait la nation des pyramides, berceau de la renaissance arabe et pôle culturel, futur concurrent de l’Occident. On y allait apprendre al-adab, beaucoup plus que d’autres matières. Le mot était magique et ambitieux puisqu’il avait la prétention de faire renaître la nation arabe de son passé lointain et de la propulser vers sa nouvelle destinée revêtue de son honneur retrouvé. Bref, en réalisant que les Orientalistes étaient envoûtés par les richesses orientales qu’ils découvraient, les lettrés arabes se mobilisèrent, corps et âme, pour réédifier leur propre identité. Cependant, les années qui allaient suivre décevront Lalla Hniya, son fils n’aura ni le savoir qu’elle attendait ni la bonne éducation qu’elle espérait. Nour n’était pas allé en Egypte mais à Rabat. « Que Dieu maudisse ce que vous apprenez, dit encore aujourd’hui Lalla Hniya, profondément déçue, voyant passer les écoliers sous ses fenêtres ».

Le nouveau bachelier venait à peine de s’inscrire à la faculté de droit lorsqu’un étudiant lui tendit un tract et lui proposa une causerie rapide. Le racoleur parlait très bien et le turbulent de la médina accepta de se rendre à la première réunion d’informations de l’année du syndicat étudiant. Une semaine plus tard, Nour s’engagea corps et âme dans une union et dans le parti de l’opposition qui la parrainait. Il montra dès les premiers jours une forte tendance d’aller au-delà des limites…stratégiques fixées par l’appareil du parti et que ses camarades, entraînés aux méthodes de flux et de reflux, appliquaient scrupuleusement. Estimant que la distribution des tracts qu’on lui confiait était en deçà de ses capacités militantes et de sa conscience de combat, il s’imposa contre toutes les réticences à la cellule de leur rédaction. Il se débarrassa ainsi de ses bandes dessinées pour se consacrer à la lecture des livres contestataires. Il commença à agacer ses propres camarades en leur faisant des recommandations de lectures, éclairantes et révolutionnaires, comme il disait, et sans lesquelles l’option radicale restera piégée dans le mythe opposant bled siba au bled makhzen. Comme tous les Tangérois, attachés à leur citadanité traditionnelle et à l’attrait du cosmopolitisme, le petit fils de l’imame et le fils du collaborateur de Monsieur Maurice était lui aussi séduit par la clarté de l’Occident et happé par le nationalisme arabe dont la ténacité et le verbe avaient envoûté l’imaginaire de plusieurs générations.

Jamal Abdenacer et les officiers libres: un autre et nouvel orient

Pendant ses vacances, à Tanger, Nour réalisait des enquêtes sur les problèmes quotidiens harcelant le peuple comme il disait et chargeait ses voisins, les paysans, de lui rapporter les nouvelles de leur région. Le journal du parti qui appréciait son dynamisme et sa curiosité lui réserva, en guise de reconnaissance de son talent journalistique inné, une rubrique dans ses pages intérieures. Au début, le jeune militant acceptait en joueur discipliné les remarques du rédacteur en chef et lui consentit l’utilisation de sa paire de ciseaux. Mais lorsqu’il se rendit compte que ce dernier s’était substitué à la censure ambiante, il menaça de créer son propre journal entièrement écrit à la main. Assommé d’invectives de tout genre, le rédacteur en chef qui avait tenté de lui faire comprendre que ses derniers articles étaient plus des insultes que des analyses alerta son organisation. Nour, reçut alors un blâme l’avertissant de son imminente exclusion. Comme il était rôdé dans l’art de se faire des émules à l’école et dans la médina, ses partisans menacèrent de rompre avec les prétendues organisations de masses si la direction prenait une décision hostile à l’égard de leur camarade tangérois.

Chez elle, Lalla Hniya apprenait presque toutes les semaines que son fils risquait d’avoir de graves ennuis. Quand la sonnerie du téléphone que son époux avait réussi à installer dans la nouvelle maison retentissait, elle mettait fin à toutes ses activités pour attendre la suite, le cœur battant très fort. Son époux, heureux de voir s’installer au pouvoir, grâce au fils du sultan, Hassan II et aux officiers de carrière, certains anciens du makhzen et d’autres nationalistes intégrés, l’informait sur la gravité de certains événements. Lalla Hniya ne cherchait pas à comprendre, en revanche, elle détestait la sonnerie de cette chose moderne que seul le mandoube et d’autres personnalités importantes possédaient dans leur bureau. Dans la plupart des cas, c’est le beau-frère qui torpillait les oreilles de son époux de ses brèves communications pour le prévenir que le fils, voyou et mal élevé, dépassait les bornes et que le recteur, son ami, ne cessait de l’avertir. Humilié sans oser répondre à son frère aîné, Sidi Mohyidine déversait sa haine et sa colère sur son épouse : « voilà le résultat, c’est ton élevage. C’est à toi maintenant de le raisonner, criait-il. M’as-tu vu faire de la politique et pourtant j’y suis né. Je ne comprends pas ce voyou ».

Ni Sidi Mohyidine ni son épouse et encore moins le savant de Tétouan n’étaient en mesure de comprendre. Pourtant, Nour est le pur produit de leur époque, de ce qu’ils désignaient eux-mêmes par le « temps qui va très vite ». S’ils avaient voulu voir de plus près, ils auraient découvert que le fils et le neveu était né d’un croisement inachevé des traditions et de la modernité.

Contrairement à son père, à son frère et à son fils, Sidi Mohyidine avait une seule passion: les beaux costumes et les cravates rayées. Malgré son instruction incomplète, son personnage représentait le prototype de l’occidentalisé de l’époque car sa naissance coïncidait avec l’arrivée de la magie venue d’ailleurs, le Protectorat et la création de la zone internationale. Comme beaucoup d’autres enfants de sa génération, il fut élevé dans un conte de fée que certains parents, bernés et amères, avaient pris la précaution de raconter à leurs descendants en guise de souvenir et sans aucun espoir de revoir resurgir. La ville n’était encore que médina, un vestige de l’histoire. Des murailles avec des grandes portes dont l’autorité ordonnait la fermeture au coucher du soleil et l’ouverture à l’aube. Le vieux continent venait d’achever sa première guerre mondiale alors que la future ville internationale se protégeait encore des attaques des tribus jbalas rebelles. Puis, du jour au lendemain, la ville et ses habitants changèrent, un beau et cruel conte de fée.

Ils étaient enfants, leur mère les habillait en jellabas courte et leur père leur faisait raser le crâne. Certains gardaient une petite queue de cheval au sommet de leur tête, distinction obstinée pour affirmer l’ardeur de leur origine rurale. Ils faisaient tous leur récréation de l’école coranique sur les dunes de la plage. Un matin, pendant qu’ils jouaient à la guerre, ils furent surpris de voir échouer sur la côte plusieurs barques. Des hommes et des femmes en descendaient et marchaient vers eux après avoir lavé leurs pieds noircis dans l’écume des vagues. Ils croyaient qu’ils allaient les frapper car les hommes jonglaient avec des badines. Leur maître d’école en avait une, longue et dure, qu’ils évitaient du matin au soir. Souriants, les hommes les invitèrent à participer à leur jeu, à suivre les lignes qu’ils traçaient sur le sable. Puis, ils leur firent signe de fermer les yeux et lorsqu’ils les ouvrirent les étrangers n’y étaient plus et les lignes avaient disparu. Surpris et apeurés, ils voulaient fuir mais la tempête qui s’était levée soudainement leur avait faire perdre le chemin du retour. Ils s’accrochèrent les uns aux autres, les têtes cachées dans les capuchons. La tempête calmée, ils furent étonnés de découvrir qu’ils n’étaient plus les mêmes, qu’ils étaient habillés comme les étrangers et que leurs cheveux avaient poussé.

Les dunes disparurent et du sable, émergèrent mystérieusement des maisons hautes aux grandes fenêtres. De longs et larges chemins s’étendaient dans tous les sens et sur lesquels d’étranges machines roulaient en toute liberté. Le ciel fit tomber une fine pluie d’étoiles s’accrochant aux fenêtres et aux arbres. Tout était devenu lumineux et les enfants étaient fous de joie. Ils couraient, chantaient et dansaient. Des portes vitrées s’ouvraient sur leur passage et les hommes qui avaient disparu sur la plage resurgirent chantant et dansant.

« Bolibar » le boulevard en 1907 et puis la suite avec le célèbre café de Paris

Figée derrière les murailles aux portes désormais grandes ouvertes jour et nuit, la médina, triste et silencieuse, observait l’autre ville, sa fausse sœur, illégitime mais belle. Pendant ce temps, l’imame de la grande mosquée avertissait les esprits faibles et dénonçait les mœurs chancelantes. Insouciants, les enfants continuaient de danser et de chanter. Plus tard, certains idéologues nationalistes avaient dénigré l’avènement en y voyant un risque inéluctable de perte d’identité; d’autres, historiens en particuliers, l’avaient stigmatisé par un terme troublant, l’acculturation.

Adulte, Sidi Mohyidine adhéra au casino espagnol et fréquentait le club de l’alliance israélite. S’était-il pour autant désengagé de toute sensibilité nationale? Difficile de le savoir d’autant plus que sa situation ambiguë de fonctionnaire, au service des autorités chérifiennes et de l’administration internationale, ne révoltait ni le père, seigneur incontestable dans sa mosquée, ni le frère engagé dans le mouvement nationaliste.

Le fils cadet de l’imame s’intéressait à la politique par moment et suivait les événements marquants de son époque beaucoup plus par curiosité que par esprit partisan. Cependant, il ne cachait pas qu’il partageait les opinions de ses supérieurs européens, modernes, et avait une vision de l’avenir de son pays qui consternait ses amis les plus proches. Pourtant, que des rencontres et de réunions insolites s’étaient déroulées dans la grande maison!

L’imame recevait régulièrement les nationalistes réfugiés dans la ville internationale. C’était à son autorité religieuse que ces derniers avaient l’habitude d’avoir recours pour mettre fin à leurs querelles qui se prolongeront gravement après sa mort. Dans les réunions, il faisait participer uniquement son fils aîné le préparant de la sorte à une succession certaine. Sidi Mohyidine leur apportait les plateaux de thé et de gâteaux et se retirait dans sa chambre ou dans celle de ses parents bavardant avec sa mère. Il les entendait se disputer et souriait quand son frère intervenait pour aider la mémoire défaillante de son père. La tâche de l’imame était très complexe et ses interventions ne se bornaient pas seulement à les réconcilier. Les nationalistes ne s’entendaient qu’épisodiquement et leurs débats prenaient parfois des allures inquiétantes. Ils avaient tous leur projet de société, confus et imprécis. D’aucuns parlaient de l’indépendance, d’autres, après leur passage dans les universités françaises, réclamaient une libération totale; les plus jeunes insistaient sur le partage des richesses et du pouvoir, et leurs aînés, ne comprenant rien à leur vocabulaire, se cantonnaient dans l’obsession de chasser l’occupant et de sauvegarder la monarchie. Ils se disputaient et les durs proféraient des menaces qu’ils mettraient d’ailleurs à exécution plus tard.

Quand le ton montait entre les futurs belligérants, l’imame, constatant son autorité mise à l’épreuve, jetait aussitôt son anathème sur les uns et les autres avant de les mettre dehors. C’était du grand spectacle. Caché derrière la porte, Sidi Mohyidine les regardait passer et se retenait, sous les yeux effarés de sa mère, d’éclater de rire. Les nationalistes marchaient prudemment, leur tête inclinée de peur et de honte qu’on eût cru que leur arbitre venait de leur administrer une belle raclée collective. Son frère les accompagnait jusqu’à la sortie et cherchait aussitôt sa mère, la priant d’intervenir auprès du père afin d’éviter ce qu’il appelait « les conséquences graves ». Sidi Mohyidine s’en moquait éperdument.

Ces crises, si graves qu’elles furent ne duraient pas longtemps et les solutions pour les dénouer étaient variables. Sidi Mohyidine, goguenard, en faisait sa plaisanterie familiale de la semaine. Il aimait irriter son frère en lui demandant avec insistance de dévoiler l’endroit secret où le déjeuner de réconciliation allait avoir lieu. De cette période agitée et souvent dramatique durant laquelle le fils cadet se moquait du grand destin de la nation, l’aîné gardera à l’égard de son frère une rancune implacable.

Pour mettre tout le monde au pas, il fallait attendre la veille de la prière du vendredi. L’imame, armé de sa mauvaise humeur se mettait à l’écoute de son épouse qui lui rapportait les dernières nouvelles des uns et des autres. Il savait qu’elle était la courroie de transmission dont les nationalistes se servaient par fils interposé. Ses supplications le réconfortaient dans sa position d’homme de recours mais il tenait à montrer solennellement qu’il était le seul maître de la situation.

L’imame arrivait tôt à la mosquée, accompagné de ses deux fils, l’aîné à droite et le cadet à gauche. Il s’asseyait face de l’entrée principale, son chapelet posé sur la natte devant lui, marquant ainsi une frontière, horm, infranchissable. Connaissant ses humeurs et ses emportements, les nationalistes s’abstenaient ce jour-là de s’acquitter de leur devoir hebdomadaire évitant de se faire humilier devant leurs partisans et ennemis dans un lieu censé, provisoirement, ne plus être le leur. Pour marquer les circonstances d’une gravité irréparable, l’imame improvisait son prêche qui n’était en fait qu’un torrent d’anathèmes fustigeant les renégats, les briseurs de l’union et les profanateurs de la parole du Seigneur et de son Prophète. La prière se terminait tard et les belligérants, mis à l’index sans les nommer, avaient alors intérêt à se dédouaner de leur péché au plus vite. En réalité, la réconciliation était déjà scellée bien avant l’appel du mouazen. Informée la veille par son fils aîné, l’épouse de l’imame ne prévoyait qu’un repas familial ordinaire sachant que la femme d’un notable neutre s’était déjà levée tôt le matin pour préparer le festin, walima, de l’entente provisoire.

De ces péripéties qui amusaient à satiété Sidi Mohyidine un seul événement, terrifiant, le marqua pour longtemps. C’était la dernière querelle entre les protagonistes déterminés qui mit fin aux réunions nocturnes sous le toit de l’imame. Lors d’une réunion habituelle, une explosion de voix résonna soudainement dans la grande maison, l’imame hurlait et son fils, Jaefar, essayait de le retenir tout en pleurant. « Sortez mécréants, ne salissez pas ma demeure…Il n’y aura pas d’Atatürk dans ce pays…Allah est grand… ». Une voix troublée tentait apparemment de le calmer: « ce n’est pas notre intention al fqih, ya chekhena, nous ne saurons trahir notre serment de fidélité ». Mais l’imame, furieux, constatant que ses intuitions n’étaient pas fausses, était déterminé à rompre avec le clan des laïcs ou antimonarchistes. Sidi Mohyidine eut très peur et en voyant sa mère pleurer, il s’était bizarrement senti visé. Il ignorait que son frère faisait de brefs comptes rendus à sa mère au lendemain de chaque réunion. L’épouse de l’imame, en historienne improvisée des non écrits, connaissait admirablement les noms des hommes qui fréquentaient sa maison, leur origine et leurs intentions. Concernant ces dernières, elle en savait beaucoup plus que son époux mais ne lui en disait rien. Elle savait aussi que les nationalistes et son fils aîné se méfiaient de Sidi Mohyidine et que leurs radicaux en voulaient au personnel marocain et algérien travaillant sous la tutelle du Protectorat et de l’administration internationale.

Plus tard, Nour découvrit un père élégant, indifférent et loin de tout sauf de lui-même. Il l’observait comme l’aurait fait tout enfant à la recherche de sa propre personnalité. Le soir, avant de sortir, le père lisait un quotidien espagnol tout en écoutant la radio égyptienne sawt al arabes, la voix des arabes. L’enfant Nour appréhendait la gravité des événements en fonction de la position de son père. Sidi Mohyidine lisait allongé et rebondissait dès que la radio annonçait une nouvelle grave. Il se mettait à genoux devant le poste et s’énervait lorsque la voix du présentateur s’éloignait et la manipulation rapide du gros bouton tourné, tantôt à gauche tantôt à droite, à la recherche d’autres fréquences audibles, paraissait infructueuse. Pendant ce temps, Nour enregistrait dans sa petite tête les noms de Palestine, canal de Suez, Algérie…Après le départ de son père, Lalla Hniya le mettait sur ses genoux et lui demandait d’imiter la radio. L’enfant gonflait sa voix et jabotait autant qu’il pouvait. Comblée de joie, sa mère riait de tout son corps et l’embrassait en mordillant son cou.

Le bain et la leçon de l’enfant (Bergman)

Qu’on le veuille ou non, le hasard détermine parfois bien des destins. Nour mit ses pieds à l’école la première année de l’indépendance. Comme tous les enfants de son âge, il apprenait à lire et à écrire mais de son école primaire il ne garda que deux souvenirs politique et mondiale. Lors d’une matinée, chargée par une dictée très dure, le directeur fonça dans sa classe en annonçant que tout le pays allait se mettre en grève pour protester contre la première expérience nucléaire de la France en Mauritanie, territoire marocain. Un autre événement le marqua agréablement. A l’occasion d’une réunion internationale au Palais du Marschan, on l’amena avec ses camarades accueillir, en brandissant de petits fanions en papier bleu et blanc, symbole de l’ONU, pour souhaiter la bienvenue au secrétaire générale le Suédois Dag Hammarsjold. Plus tard, quand il quittait la maison, le matin, le correspondant de la radio nationale transmettait encore son dernier feuillet concernant les troupes marocaines envoyées au Congo pour protéger le gouvernement légal. Il appris par cœur les noms de Lumumba et de Tshombi. Quand il accéda à l’enseignement secondaire, ce furent d’autres évènements cette fois-ci qui frôlaient son attention sans attirer sa curiosité: les procès politiques se répétaient dans le même décor, les débats à la télévision du premier parlement, les manifestations sanglantes de Casablanca, l’enlèvement de Mehdi Ben Barka…Quand il y avait des grèves générales, Nour ne s’y opposait jamais, au contraire, il espérait qu’elles dureraient au maximum, le temps d’organiser un championnat de foot entre classes ou établissements en liberté provisoire.

Etudiant, Rabat changea de fond en comble le petit imitateur de la voix du Caire. Ce qu’il croyait futile était devenu primordial dans sa vie de tous les jours. Malheureusement, sa conception de tout saccager avait contrarié ses propres desseins. Il quitta Rabat en ne gardant de la capitale du bled makhzen qu’un court souvenir.

Une agitation anormale s’était emparée du pays. Des informations qu’on croyait de fausses rumeurs se sont avérées plus que vraies. Pris de court, les partis politiques d’opposition, déchiquetés par l’appareil du pouvoir et disloqués par leurs propres dissensions essayaient de recoller les morceaux pour affronter le parti de l’administration créé en toute hâte. Tous les chefs politiques traditionnels ou de naissance récente savaient que ce parti allait sortir grand victorieux, de gré ou de force, du scrutin voulu par le Palais. Pourtant, après quelques hésitations et des conversations avec le ministère de l’intérieur, ils acceptèrent de leur plein gré d’y participer. A l’université, afin de dénoncer la supercherie des uns et la mascarade des autres, Nour et ses amis appelèrent dans un tract très violent au boycott…Ils contrarièrent de la sorte les tentatives de l’opposition de se mettre à proximité du pouvoir sans y prendre part pour l’immédiat. Les favorables et les opposants se mirent d’accord pour organiser un vote démocratique aboutissant à une position commune…

Le vote donna raison aux modérés. Nour et ses amis s’étant trouvés du jour au lendemain mis sur la touche décidèrent de mener campagne contre les capitulards. Les discussions s’étaient transformées en batailles rangées et les camarades communistes et les frères dits socialistes, solidaires en la circonstances imposèrent la volonté de la majorité. Vexé d’avoir reçu plus de coups qu’il n’en avait donnés, le petit fils de l’imame, le chantre de l’unité nationale, monta sur une table, le nez saignant et fit un discours en espagnol haranguant les originaires du Nord. Les Rifains, dont les cicatrices étaient encore vives après le massacre de leurs parents et de leurs proches par les régiments d’Oufkir le portèrent aussitôt sur leurs épaules. Révoltés mais voyant d’autres berbères s’allier au mouvement, les modérés tirèrent immédiatement un tract dénonçant les régionalistes sectaires en manque d’idéologie franquiste. Alerté à temps, le parti décida de réunir d’urgence les deux tendances chez un membre de sa direction. Les murs vétustes du siège n’étaient pas appropriés pour ramener le calme dans les rangs, objecta un malicieux avocat en proposant sa propre et modeste demeure.

 

Ben Abdelkrim, troupes marocaines, Franco, Sellam Ameziane, le prince héritier et le général Kettani (Rif 1958)

7 septembre 2008

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