DIS-LEUR QUE J’AGONISE (1)
L’ami de la Casbah
Tout était calme et paisible. Aucun danger ne menaçait la vie familiale protégée par un sentiment de sérénité qu’on aimerait volontiers offrir à ses pires ennemis après avoir éliminé rancœurs et frustrations. Après plusieurs décennies passées en pays d’immigration, vécues sans problème majeur, la moindre des choses est de remercier le Créateur de ce monde de vous avoir mis à l’écart de nombreux désagréments. C’est vrai enfin, pourquoi faut-il être ingrat à l’égard du Ciel alors que les enfants ont grandi en liberté loyale. Ils sont autonomes et ont fondé leur propre foyer après avoir fait des études sérieuses et trouvé du travail. Ils sont à l’abri de bien des déboires que d’autres, dans leur âge, peinent, durant des mois voire des années, pour trouver une voie identique. Ce n’est pas le triomphe de l’égoïsme mais seulement de la satisfaction.
C’est génial pour les parents: pouvoir vivre sans entrave, à la marocaine et à l’occidental en France. Il y en a qui le vivent dans les quartiers à forte dose arabe, d’autres par parabole ou téléphone et d’autres, dont je fais parti, le soir dans l’intimité de leur foyer. Bref, vous n’imposez rien à personne et personne ne vous impose quoi que ce soit. Le corps allongé sur la banquette prévue volontairement pour cette position, le coude ou la tête confortablement posé sur deux coussins et le verre de thé vide, encore tiède, qu’on roule agréablement sur le front, ce n’est pas la culture au sens noble du terme mais tout simplement le laisser aller traditionnel. Les banquettes ont été adoptées et adaptées pour parfaire une intégration familiale supposée sans faille dans le pays d’accueil.

Entente conjugale (Delacroix)
Grâce à la liberté d’expression, la soirée est agrémentée par des émissions sérieuses de la télé. Parfois quand l’ « ailleurs » n’est pas trop imposant par son rappel de souvenirs sagement écartés, on les regarde sans les voir et sans les écouter. Ayant le droit d’être vaniteux dans l’intimité, on n’hésite pas à se ressaisir ostentatoirement en attrapant une phrase saugrenue du débateur, et on ose même s’offrir un moment d’effort pour commenter les propos de l’imprudent. Bien entendu, tout cela a lieu chez soi, à l’abri de toute contradiction ou protestation et sans la moindre rigueur logique ou intellectuelle. Enfin, c’était ainsi autrefois dans le pays. Les pères écoutaient gravement la radio avant d’avoir la possibilité de regarder les avertissements du makhzen sur l’écran à l’occasion d’une grève à entamer ou une manifestation dangereusement achevée. Les plus téméraires insultaient les commentaires du « commentateur » officiel. Dans l’intimité, les parents, hommes et femmes, faisaient, en notre présence, preuve d’un courage… hypocrite sans bornes. Ils leur suffisaient de s’assurer que nous n’étions pas encore mûrs pour tout comprendre et que les invités, quand il y en avait, étaient du même bord et munis du même courage.
Tout était calme et tout était salutaire. Le confort de la banquette et la polémique feutrée des débateurs contribuaient à concevoir agréablement les futures fondations d’une retraite sans ambages. Il est vrai que la crise et le pouvoir d’achat malmènent cruellement les projets les plus audacieux. Cependant, pour éviter de se frôler au désespoir, il faut tout simplement s’appuyer sur sa culture d’origine jugée, à tort, fataliste, en priant Dieu de transformer ce désagrément conjoncturel en prospérité permanente. En France, pays laïque, il n’est pas interdit de prier et c’est déjà un grand acquis dans le pays des mécréants. Enfin, pourquoi ne pas recommencer une autre vie active par un pèlerinage à la Mecque. C’est une excellente préparation psychique et physique à la retraite qui précède un autre rituel lié à l’âge, le plongeon dans l’oisiveté qui hante tant les esprits dynamiques et frénétiquement entreprenants. Enfin, la religion musulmane comme d’ailleurs la culture arabe ne taxent pas l’oisiveté de mal social. La retraite et les fêtes d’anniversaires sont des inventions occidentales. C’est quoi cette civilisation qui traque, en les fêtant, les dates de naissances de ses individus pour les précipiter, avec des cadeaux, dans l’abîme du vieillissement alors qu’une fois qu’ils sont vieux elle ne sait pas quoi en faire. Chez les musulmans, on nait, on travaille avant de rendre son âme à son Créateur. Qu’on mette donc fin à ces préjugés car, vu que la vie et la mort sont entre les mains du Seigneur, un bon croyant est obligé de préparer un long avenir après sa mise à la retraite. Pourquoi diable empêcher les bonnes volontés d’être utiles pour la société?
Je ne rêvais pas et je ne divaguais pas non plus. Mon épouse, me réveilla en critiquant sévèrement les propos du ministre du travail « voilà ce que ça donne quand on autorise les crétins à voter, me lança-t-elle». Démasqué, sans preuve, je lui fis comprendre calmement que ce n’étais pas moi le directeur de campagne de Sarkozy. Peine perdue, elle voyait dans mon inertie exaspérante la pleine communion avec la politique dominante. Ses trimestres chèrement payés pour compenser le temps perdu au Maroc étaient dans l’œil du cyclone du responsable gouvernemental. J’ai réalisé que le débat sur l’âge de la retraite et les 35 heures, s’était emparé de son attention alors qu’elle essayait de se laisser absorber par sa broderie. Elle était dans le vrai. Moi, je planifiais mon avenir entre un retour de la Mecque avec le titre de hadj qui ne m’apportera rien à part le bonnet blanc qu’on peut réduire en simple pins, scintillant mais discret, et de vagues projets en France et pourquoi pas au Maroc. Puis, subitement, comme une agression, le téléphone sonna. Ce fut le fiasco. L’imprévisible qui débarqua, en flagrant délit, dans votre univers dont vous êtes sensé consolider en permanence tous les contours. Ce jour là, en étant sûr de l’identité de mon interlocuteur, j’ai insulté le progrès et toutes les technologies. Pouvais-je faire autrement ?
Une voix douce, hésitante et gênée par une toux difficilement maîtrisée m’interpela:
- c’est moi, ça va.
- comment çà, c’est moi. Vous faites erreur monsieur.
Mon étonnement fut grand lorsque mon interlocuteur cita mon prénom et me précisa que le numéro était correct et que c’était un membre de ma famille avec lequel j’ai rompu tout contact depuis plus de vingt ans qui le lui a donné.
-c’est moi. Insista-t-il de peur que je raccroche. Rachid, ton ami du quartier, de l’école et de l’équipe de foot.
-Mais monsieur, des Rachid, j’en ai connu plein quand j’étais au Maroc et j’en rencontre plein ici.
-Non, c’est moi. Rachid de Dar Khayria, la maison de bienfaisance, de la Casbah. Tu ne peux pas m’oublier. Des Rachid comme moi, il y en avait qu’un seul et c’est bien moi l’ancien ami. Je ne cherche pas à t’importuner mais seulement à demander ton aide.
Je n’avais plus de mots à lui dire. Ma femme me regarda avec stupéfaction en me voyant me lever brusquement. Pour la rassurer, je lui fis signe de la main qu’il ne fallait pas s’en inquiéter. Enfin, ma conversation en arabe lui confirma que le danger, si danger il y avait, venait d’ailleurs. Je ne savais pas si je devais exprimer mon étonnement ou ma joie d’avoir un interlocuteur qui venait du pays et qui cherchait à me parler. J’avoue aujourd’hui que mon désarroi se justifiait par des raisons strictement familiales, à la fois ridicules et mesquines. Après le décès de mes parents, mes relations avec le reste de ma famille s’étaient d’abord distendues puis, avec le temps, avaient disparues. C’est la rançon que certains émigrés paient, de gré ou de force, pour acheter le vide salutaire. Le temps passant et après avoir découvert la beauté de Nice et d’Istanbul, mes vacances dans ces deux villes m’ont complètement fait oublier l’obligation de me rendre au pays de mes racines initiales. Nice de Matisse que je regarde du haut de la colline du Château me rappelle Tanger de mon enfance et de mon adolescence et Istanbul me comble d’une fierté inépuisable en faisant rappeler à mon esprit et à mon corps, le regard jeté, depuis le café de Pierre Loti, sur la Corne d’Or sous le couché du soleil caressant les minarets de la Solaïmania, mon profond attachement à une civilisation, tant humiliée, qui ne demande qu’à ressurgir dans le fracassement des armes et les dénigrements des puissances occidentales. C’est dans ces deux villes que je récupère ma symbiose culturelle et spirituelle dans un occident pénible mais généreux pour l’ouverture d’esprit.


Henri Matisse et Pierre Loti
La voix de mon interlocuteur me secoua à nouveau en stoppant net le temps indéfini d’une inquiétante pensée. Le ton de la voix de Rachid réveilla en moi un amas de souvenirs que je n’aurais jamais osé fait revenir à ma mémoire. Comme s’il voulait précéder le déroulement de ma pensée, il m’interrompît :
- je n’ai besoin de rien, surtout pas d’argent, insista-t-il craignant ma hantise de deviner en sa personne un escroc venant du pays à la recherche d’une proie facile piégée par les sentiments de circonstances. Non, même si nos relations avaient disparu par ma faute, tu étais toujours un frère pour moi et je n’oublierai jamais quand ta mère insistait pour que je vienne chez toi partager vos repas et parfois passer la nuit quand on préparait les examens. Je te demande seulement de venir me voir, de me parler et de m’écouter. Sois sûr que nos rencontres ne seront pas longues. Je suis dans un hôpital à Paris et je n’ai personne à qui je peux parler ou raconter mes angoisses profondes. Il me reste très peu de temps à vivre. Je sais que c’est très difficile pour toi mais fais-le. Je te promets que ça ne durera pas longtemps, le médecin te le confirmera. Je n’ai pas peur de la mort, c’est notre destin à nous tous, mais je ne veux pas mourir isolé, dans la solitude de moi-même. On m’a dit à Tanger que ta femme est Française et généralement les femmes européennes ne refusent pas d’écouter les autres quand ils sont en détresse. C’est mon cas. Veux-tu bien le lui préciser. Ce ne sera pas long. Quelques semaines ou quelques mois, en tout cas pas une année. Je suis prêt à lui parler, à la supplier. Fait-le, je t’en supplie. Ça va être dur pour toi. Mais quand tu verras mon état, tu changeras d’avis.
Mon interlocuteur mit fin à son effraction dans ma vie privée en me demandant d’accepter de l’entendre dans les jours qui viennent. Il me laissa ainsi le temps de réfléchir sur son cas avant de lui accorder la faveur tant espérée, me précisa-t-il.
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Deux portes de la Casbah
Il ne manquait plus que ça, dis-je à ma femme qui me regardait bizarrement.
- C’était qui, me demanda-t-elle, inquiète?
- Un missile social. Enfin, une vieille connaissance de Tanger qui prétend être un vieil ami, lui répondis-je en essayant d’être le moins explicite. J’avoue que j’avais à la fois honte et pitié et j’avais estimé qu’il était dans mon intérêt de ne pas dire immédiatement la vérité. La surprise était tellement écrasante à supporter de telle sorte que j’ai décidé, sans succès, de m’octroyer un délai de répit avant de révéler à mon épouse l’identité exacte de mon interlocuteur indélicat et supplicié.
- Enfin, tu peux me dire qui c’était. Ce monsieur ou cet ami qui vient de très loin et de nulle part. Il doit avoir un nom, un prénom.
- Tu insistes, lui dis-je en réprimant ma gêne. Tu vas le savoir. Quand nous étions petits à l’école, les instituteurs le désignaient par oueld zebala, fils de la décharge publique, et quand il était grand, les connaisseurs en garçons…libres, l’avaient surnommé, la garce de la médina. Tu as encore d’autres questions à me poser au sujet de cet ami lointain et quasiment très proche dans l’immédiat ? La vérité fut que je n’étais pas fier de moi-même en ne me souvenant pas du nom de famille de mon…ancien ami. J’étais sûr d’une chose, vu qu’il était un enfant de l’orphelinat de parents inconnus, son nom de famille avait changé plusieurs fois jusqu’à l’abandon de son identité exacte dans nos mémoires d’enfants puis d’adultes. A vrai dire, Rachid, les déclarations à l’état civil n’ayant pas été obligatoires et c’est encore le cas aujourd’hui, se présentait chaque année par un nom nouveau comme s’il était un rat de laboratoire sur lequel on pratiquait des expériences patronymiques. C’était difficile de retenir son nom d’autant plus qu’on avait tous des surnoms gentils ou méchants qui déclenchaient des bagarres permanentes.
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Ael (Goldsheidor)
- c’est très tangérois, ça. C’est un… Ma femme fait semblant d’hésiter pour ne pas froisser ma pudeur d’authentique marocain, respectueux de la morale religieuse et défenseur de la fierté nationale de …souche. C’est sa façon de se moquer de mes réactions conjoncturelles. Enfin, soyons directs, cet ami ou ce monsieur c’est ce que vous appelez là-bas un zamel, une tapette, n’est-ce pas ? Ce n’est quand même pas grave, ce n’est qu’un ancien môme qui faisait le tapin et rien de plus. C’est choquant ça à Tanger ? Tu oublies que j’ai vécu dans ta joyeuse ville pendant presque une décennie et je te rappelle que lorsque je donnais des cours de français aux adultes, il n’y avait pas seulement dans ma classe des élèves qui aspiraient à améliorer leurs connaissances en vocabulaire et en grammaire. De très jeunes garçons, les ael, comme vous dites là-bas, suivaient mes cours assidûment et leurs frais de scolarité étaient payés par certains établissements spécialisés dans des loisirs aussi particuliers que les occidentaux propriétaires de ces établissements. Tu ne vas quand même pas me faire croire que tu as été choqué le jour de l’approbation du fameux PACS en France. Tu riais en me disant que le pays des droits de l’homme est en retard de plusieurs décennies en matière des droits d’homosexuels. La France ose enfin réunir les hommes au moment où on les autorisait, ailleurs, à divorcer. Je te rappelle que tu me disais à Tanger, au sujet de mes élèves adultes, qu’ils apprenaient le français ou l’anglais en vue de prochains mariages avec leurs compagnons européens. D’accord, tu ne prononçais pas le mot mariage mais vivre ensemble à Paris ou à Londres. Pour le film de Smihi, le réalisateur tangérois, je te rappelle que tu as éclaté de rire en apprenant qu’il n’avait obtenu aucun prix au festival du cinéma de Marrakech. Tu avais justifié ton rire par le fait que le titre de son film, ael, le gosse, était incomplet. Projeté à Marrakech, la ville du moussem permanent des homos, un film réalisé par un tangérois portant le titre d’ael sans préciser à qui il appartient est une erreur très grave, une vraie anomalie. S’il avait ajouté, avais-tu précisé, le gosse de et en mettant les pointillés, il aurait obtenu la palme d’or de... Comme tu peux le deviner, je ne répéterai pas ce que tu avais dit car je ne suis pas grossière comme toi… et vous autres, les hommes. Bon, il faut voir cet ami ou ce monsieur. Il a sûrement ton âge, si lui était ael et toi tu étais un garçon normal, à l’heure où je te parle vous êtes tous les deux pères voire grands pères. Il est malade. Il ne t’appelle pas d’une discothèque. Il est malade enfin, et il te dit qu’il ne lui reste que peu de temps à vivre.
- Je ne suis pas quand même un fqih pour lire le Coran sur sa dépouille après l’avoir lavée et drapée dans un linceul. C’est incroyable, j’étais persuadé qu’après plusieurs années de vie en pays d’immigration, aucun problème de là-bas ne pouvait m’atteindre. J’étais plongé dans ma quiétude totale et voilà un bledard, qui débarque dans ma vie dans le but de malmener ma mémoire et bousculer mon esprit. Que puis-je lui apporter comme remède à sa maladie et à ses angoisses de mourant ? Enfin, il n’y a plus de cimetières là-bas pour qu’il vienne crever ici !
- Justement, tu es loin des autres, il cherche à se lire en toi. Tu ne peux pas être ni sa mémoire ni son miroir mais il peut feuilleter en ta compagnie sa propre identité. N’oublie pas qu’il dit : je suis Rachid de la maison de bienfaisance de la Casbah. Il est convaincu qu’il n’a plus personne sauf toi. Ce qui est probablement la vérité. Pour lui, en cherchant tes coordonnées, il est persuadé que tu es, toi aussi, un mort pour les tiens et dans les meilleurs des cas un lointain souvenir. Il cherche à se confier, vous ne savez pas le faire, vous, les hommes et les femmes de là-bas. Tout est hchouma. Enfin, il n’y a pas si longtemps, tu pestais contre ces hommes qui voulaient lyncher, dans la bourgade de Ksar Kébir, un homo sous prétexte qu’il a organisé sa fête de mariage en se déguisant en mariée. Adieu la tolérance, bonjour la culture du bled et des beaufs.

Indulgence (Yvon)
1 février 2009
Prochain Dis-leur que j’agonise (2) : Moulay Tangiqui